Qu’on soit en accord ou non avec la loi 21, qu’on soit pour ou contre l’immigration, la haine n’a pas droit de cité chez nous, peu importe contre qui elle est dirigée. C’est tout.

L’haït-cité

CHRONIQUE / Peut-on vraiment conclure à une corrélation directe entre les actes de violence commis cette semaine à l’endroit de personnes arabes et la loi 21 sur la laïcité de l’État ?

C’est ce que croit un chauffeur de taxi d’origine arabe de Québec, qui a été attaqué au couteau la semaine dernière par un client qui jugeait la course trop coûteuse.

Dans une vidéo publiée sur YouTube et relayée sur les médias sociaux, la victime soutient que le premier ministre François Legault et son gouvernement, « avec [leurs] lois racistes, [leurs] prévisions facistes [et leur] votre délire islamophobe » se sont rendu « complices » du crime haineux commis à son endroit.

« Aujourd’hui, je me fais frapper à coup de couteau par un islamophobe raciste. Il m’a dit “Retourne dans ton pays, crisse d’immigrant”, dénonce l’homme, se disant la cible d’insultes racistes sur une base régulière. Monsieur Legault, t’as permis à des islamophobes et racistes de déclarer leur haine tout en disant qu’ici, on est au Québec. »

Selon l’homme, visiblement encore ébranlé par les événements, l’adoption du projet de loi 21, empêchant notamment aux officiers publics en situation d’autorité d’arborer des symboles religieux pendant l’exercice de leurs fonctions, cautionne indirectement les actes de racisme et les propos xénophobes.

De ses propos, on déduit qu’une partie de la population ne cachera plus sa haine de l’Autre maintenant que le gouvernement a légiféré sur la laïcité de nos institutions publiques.

C’est cependant un amalgame dangereux que de faire un lien aussi direct entre la loi et son agression.

Pas la faute de l’État

Peut-être que certains Québécois ont interprété cette manœuvre politique comme une autorisation à remettre les « Autres » à leur place. Ça ne devrait cependant pas être le cas.

Il est impensable que les élus s’étant prononcés en faveur de la laïcisation de l’État cautionnent publiquement et à visage découvert (toudoum-tchiiiii) un crime haineux tel que celui qui s’est déroulé à Québec. Le contraire serait un suicide politique.

Le droit de religion est une des libertés fondamentales garanties tant par la charte canadienne que son pendant québécois. La loi 21 n’exige pas des citoyens qu’ils renoncent à leur foi, quelle qu’elle soit ; elle confine seulement celle-ci à la sphère privée.

Personnellement, je n’aurais pas de problème à me faire servir par une fonctionnaire qui porte un voile ou un homme qui porte la kippa. À moins d’en avoir une preuve concrète qui m’amènerait à réagir, je ne craindrais pas que mes enfants soient endoctrinés si leur enseignant (e) était d’une autre confession religieuse. Après tout, on m’a retirée de mes cours de pastorale à l’école primaire parce qu’on nous avait « très fortement encouragés », pour le formuler ainsi, à observer le carême.

Pourquoi ? Parce que les services publics gouvernementaux sont normés de façon à ce que tout le monde ait droit à un service courtois, de qualité et répondant aux exigences des programmes pour lesquels ils existent. Le cas contraire, il existe des mécanismes de plainte qui permettraient de se faire entendre si on croit avoir été victime d’une injustice et de discrimination.

Mais au nom du bien commun, il fallait légiférer une fois pour toutes, nous a martelé le gouvernement.

Soit.

Cela étant dit, on ne peut rejeter la faute sur le gouvernement. Le fait de laïciser les structures qui encadrent la vie en société n’a rien à voir avec le comportement déplorable de certaines personnes, et même de certains élus, irais-je jusqu’à dire.

Les paroles et les gestes malheureux dont l’homme a été la cible doivent être condamnés haut et fort, tant par l’opinion publique que par notre système judiciaire. Il s’agit de crimes au sens propre du terme qui doivent être punis afin de dissuader d’autres personnes d’imiter l’agresseur de Québec.

Qu’on soit en accord ou non avec la loi 21, qu’on soit pour ou contre l’immigration, la haine n’a pas droit de cité chez nous, peu importe contre qui elle est dirigée. C’est tout.

N’en demeure pas moins que, comme le chauffeur de taxi, je crains que ce genre d’événement ne se reproduise. Parce qu’on peut être imbécile, peu importe notre race ou notre religion.

Tout le monde pareil

Le cœur m’a levé en voyant circuler dans mes réseaux, toujours cette semaine, la vidéo d’un homme inconnu invectivant une femme algérienne ayant parlé en arabe à son enfant, à Montréal.

Si on ne voit jamais les victimes à l’écran, on entend clairement l’homme tenir des propos racistes, sexistes et misogynes à l’endroit de la dame, qui cherche à protéger son enfant.

Une attaque verbale totalement gratuite qui n’a pas non plus sa raison d’être au Québec, comme ailleurs. Il est même très inquiétant de voir des gens aussi à l’aise de poser de tels gestes ou de prononcer des paroles aussi haineuses à l’endroit d’autrui...

C’est dommage, mais c’est concrètement observable : les personnes arabes, qu’elles soient musulmanes ou non, sont celles qui semblent payer le plus cher le prix de nos divergences. Tout simplement parce que leur apparence trahit leur différence beaucoup plus que d’autres immigrants, entre autres.

Je vous rappelle par la bande qu’il existe aussi des « Québécois pure laine » qui se sont convertis à l’islam. Sont-ils devenus indignes d’être nos concitoyens ?

Non, mais quand même. Tant qu’à être xénophobe, raciste ou islamophobe, aussi bien l’être avec tout le monde égal, non ?

L’allégorie du trou de cul

Je m’attends à recevoir plusieurs commentaires négatifs à la lecture de cette chronique. Il s’agit d’un sujet qui divise et, contrairement à ce que semble croire le premier ministre, on ne pourra pas passer facilement à autre chose sous prétexte qu’un projet de loi a finalement été adopté sur la question.

Il se trouve encore beaucoup de personnes pour penser que notre société se porterait mieux si on renvoyait « ces gens-là dans leur pays ».

Mais quand « leur pays » est aussi « notre pays », le vivre-ensemble s’impose. On peut être en désaccord avec le mode de vie d’une personne, sa religion ou son orientation sexuelle, par exemple, mais rien ne nous donne le droit de leur dicter comment vivre leur vie, tout comme eux n’ont pas plus le droit de nous dicter la nôtre.

Encore moins de les agresser.

C’est là qu’entre en jeu l’allégorie du trou de cul. Selon celle-ci, notre point de vue se rapporte à cette partie de notre corps où le soleil ne brille jamais : on se doute que tout le monde en a un, mais ce n’est pas avisé d’en faire profiter le monde entier.

C’est peut-être ça, finalement, la tolérance.