Marie-Ève Martel
Une résidence figée dans le temps. Très peu décorée, mais visiblement inchangée depuis l’arrivée de ses derniers occupants, qui en furent peut-être même les seuls.
Une résidence figée dans le temps. Très peu décorée, mais visiblement inchangée depuis l’arrivée de ses derniers occupants, qui en furent peut-être même les seuls.

Les voisins d’en face

CHRONIQUE / On ne l’avait vu que quelques fois, furtivement, depuis les deux ans qu’on était installés dans notre maison. Le nombre de fois où on avait aperçu sa silhouette, grande et mince, mais voûtée, se comptait sur les doigts de la main.

Tout ce qu’on savait du voisin d’en face, c’est qu’il était assez âgé. Passé 80 ans. Il demeurait depuis des décennies dans cette maison avec son épouse.

Les doyens du quartier dont on ignorait le nom, mais qu’on avait salués d’un geste de la main, les deux ou trois fois qu’on les a vus dehors l’espace d’un instant.

Tous les jours, ou presque, la petite voiture de chez Ti-Père B.B.Q se stationnait dans le long driveway adjacent à la maison. Un petit luxe que mes voisins prenaient visiblement plaisir à s’offrir.

Autrement, il ne semblait pas y avoir beaucoup d’action de l’autre côté de la rue.

Leurs enfants, adultes, venaient parfois leur rendre visite. Ils avaient deux filles, peut-être un fils, je ne sais pas trop.

Un paysagiste se chargeait de venir tondre la pelouse toutes les semaines.

Mes voisins menaient une longue vie tranquille.

Jusqu’à ce soir-là, l’automne dernier, où une ambulance a remplacé la voiture du livreur de poulet dans l’allée.

Je n’ai pu m’empêcher de regarder, à travers les lattes de mon store.

On connaissait très peu nos voisins, on ne leur souhaitait quand même pas de mal.

De la fenêtre de ma cuisine à celle de leur salon, ornée de rideaux en dentelle défraîchie, on voyait leurs filles, une debout et une assise, discuter. La nervosité était visible dans leurs gestes, mais illisible sur leurs visages, trop éloignés pour que je ne puisse distinguer les rides d’inquiétude sur leur front ou une moue dénotant quelconque tristesse.

Rapidement, l’une d’elles a ouvert la porte à l’ambulancier qui avait avec lui une trousse de premiers soins.

Leur père ou leur mère — je ne pouvais pas voir d’où j’étais — était avachi dans un fauteuil. L’ambulancier s’est accroupi pour lui parler et pour prendre ses signes vitaux.

J’ai cessé d’observer. Je me sentais voyeuse et j’avais honte de m’inviter ainsi dans l’intimité d’inconnus.

Quelques minutes plus tard, je ne sais pas si c’est cinq ou cinquante, l’ambulance est repartie sans tambour ni trompette, sans sirène ni lumière.

Et heureusement, sans passager.

C’est la vie.

*****

Deux semaines plus tard, une pancarte «À vendre» était plantée dans l’herbe, au bord de la rue.

La maison, elle, s’est vidée tout aussi rapidement.

On ne saura jamais ce qui est arrivé au vieux monsieur d’en face et à son épouse.

Je n’ai pas pu m’empêcher d’avoir une pensée pour eux pendant le confinement. Ils auraient trouvé le temps bien long...

Tout ce que j’espère, c’est qu’ils se portent bien et qu’ils se trouvent quelque part, ensemble, où on répond adéquatement à leurs besoins.

Et surtout, quelque part où Ti-Père B.B.Q fait de la livraison.

*****

La maison est demeurée plusieurs mois sur le marché. Le prix a été revu à la baisse.

On s’est plu à regarder l’annonce en ligne. Une résidence figée dans le temps. Très peu décorée, mais visiblement inchangée depuis l’arrivée de ses derniers occupants, qui en furent peut-être même les seuls.

Une fois de temps en temps, on apercevait quelqu’un vider la boîte aux lettres ou mettre le bac de matières organiques au chemin.

Ça pouvait prendre des jours avant qu’on ne revienne le remettre à sa place.

Pour rendre service, mon amoureux l’a parfois fait sans que quiconque s’en aperçoive.

Parfois, on remarquait des voitures dans l’allée. Quelques visites, qui malheureusement, ne se muaient pas en coup de coeur.

Ce n’est qu’en avril qu’est finalement apparue la mention «Vendu» sur la pancarte où un courtier sourit à pleines dents.

*****

La fin de semaine dernière, je les ai vus pour la première fois. Mes nouveaux voisins.

Je tondais la pelouse devant ma maison quand j’ai vu le VUS blanc se stationner dans l’allée, avec une échelle sur le toit.

Un couple de mon âge. Ils emménageront probablement au début de juillet.

Alors que lui détachait l’échelle du toit du véhicule, elle a ouvert la porte arrière pour en laisser sortir les enfants.

Deux garçons, un d’âge préscolaire, l’autre, quelques années de plus, qui se sont immédiatement lancés, à la course, à la découverte de leur nouveau terrain de jeu.

La vie! me suis-je exclamée.

De quoi rajeunir mon quartier vieillissant, habité surtout par des couples de retraités qui y ont vécu des décennies.

Ils avaient leur âge quand ils s’y sont installés. C’est là qu’ils ont vu grandir leurs enfants.

C’est visiblement le même chemin qu’emprunteront ceux qui ont fait l’acquisition de cette demeure.

Je leur souhaite une vie aussi longue et paisible que celle de leurs prédécesseurs.

L’espace d’un instant, j’ai pu croiser le regard de ma nouvelle voisine. Je lui ai souri et envoyé la main. Elle m’a retourné la politesse.

Ainsi va la vie.