Marie-Ève Martel
La crise du coronavirus aura permis de mettre en lumière, une fois de plus, et je ne sais combien de fois de trop, la désorganisation des soins de longue durée pour nos aînés et le manque flagrant de ressources à la disposition des travailleurs de la santé.
La crise du coronavirus aura permis de mettre en lumière, une fois de plus, et je ne sais combien de fois de trop, la désorganisation des soins de longue durée pour nos aînés et le manque flagrant de ressources à la disposition des travailleurs de la santé.

Les vies plutôt que les cennes

CHRONIQUE / Je ne sais pas ce que ça prendra de plus pour que les choses bougent enfin.

La crise du coronavirus aura permis de mettre en lumière — une fois de plus, et je ne sais combien de fois de trop — la désorganisation des soins de longue durée pour nos aînés et le manque flagrant de ressources à la disposition des travailleurs de la santé.

Avec raison, le premier ministre François Legault qualifie les médecins, infirmières et préposés aux bénéficiaires «d’anges gardiens»: ces personnes accomplissent des miracles jour après jour quand on apprend dans quel contexte ils doivent travailler. Ajoutons à cela une crise sanitaire jamais vue depuis au moins un siècle et on a une recette parfaite pour un désastre.

Des mesures qui changeront la donne à long terme doivent être mises en place dès maintenant. Trop souvent, nous nous sommes indignés devant des histoires d’horreur et de misère humaine sans que rien ne se produise pour y mettre définitivement un terme.

Le cri du coeur de Amina Khilaji, qui avait levé la main comme tant d’autres pour soutenir les travailleurs de la santé pendant la crise, ne doit pas s’éteindre dans le silence.

Qui se souvient d’Émilie Ricard, cette infirmière sherbrookoise aux cheveux roses qui avait ému tout le Québec en 2018? Quelques semaines après son vibrant plaidoyer, c’était comme si on n’en avait jamais entendu parler.

Il faudra combien encore de chair à canon humaine pour qu’on applique enfin une réforme à notre système dont le but n’est pas de sauver des cennes, mais plutôt des vies?

Wake-up call

Il y a environ deux semaines, on a su que certains députés, à défaut de pouvoir siéger à l’Assemblée nationale, sont allés prêter main-forte dans des CHSLD.

Pour certains, ça a été tout un wake-up call. Non seulement ont-ils été témoins de la détresse qui règne pratiquement en permanence dans certains établissements, mais ils ont rapidement compris que ces travailleurs n’étaient pas rémunérés à la juste valeur de leur travail. J’espère sincèrement que cette dose de réalité les convaincra à soutenir davantage ceux qui font le sale boulot, un boulot toutefois indispensable.

D’ailleurs, ce genre d’immersion devrait être incontournable pour quiconque devient député. Je ne parle pas de visites ministérielles rodées au quart de tour et où tout un chacun s’affaire à présenter la meilleure image possible de son établissement pour faire bonne figure devant le grand patron. Non, il faudrait que nos élus, qui aspirent à représenter la population, puissent expérimenter ne serait-ce qu’un tout petit peu la réalité de cette dernière, au-delà des visites de courtoisie ou le serrage de mains.

Si certains sont issus du milieu dont ils deviendront ministres ou porte-paroles, ce n’est pas le cas pour tout le monde. Pourquoi ne pas travailler quelques jours comme bénévole dans le secteur de la santé, puis dans celui de l’éducation et des services de garde, et ainsi de suite, afin de bien s’imprégner de la réalité des Québécois dont on négocie les conditions de travail?

L’intérêt public avant le devoir de loyauté

Ma collègue Brigitte Breton visait juste en mentionnant que ce qui est aujourd’hui un contexte exceptionnel ne doit pas servir d’excuse pour imposer à nouveau la loi du silence, tant dans le milieu de la santé que celui de l’éducation.

Trop de lanceurs d’alertes sont la cible de représailles pour avoir «osé» dénoncer certaines situations dans les médias, souvent après avoir tiré la sonnette d’alarme à l’interne, sans succès.

Ma collègue souligne à juste titre que la loi pour protéger ces lanceurs d’alerte, instaurée en 2017, n’est pas parfaite.

Actuellement, la protection offerte à ces personnes devient caduque si elles dénoncent des irrégularités dans les médias. Il serait dans l’ordre des choses que cette loi soit modifiée pour protéger ces sources anonymes dans cette éventualité. Après tout, il arrive souvent que ce soit après la diffusion d’un ou plusieurs reportages que le politique implante des mesures correctrices.

Comme s’il fallait se faire prendre les culottes à terre pour que les choses finissent par changer...

La plupart du temps, ces lanceurs d’alerte sont épuisés de signaler des problèmes à leurs supérieurs sans que rien ne change. Et lorsqu’ils trouvent enfin une oreille attentive, ils se trouvent plutôt punis sous prétexte qu’ils ont manqué à leur devoir de loyauté.

Dans les médias, autant régionaux que nationaux, c’est pratiquement un running gag. Nos demandes d’entrevues avec des professionnels du secteur public doivent obligatoirement passer par un service des communications dont l’efficacité dépend surtout de la personne responsable et de sa compréhension du rôle des journalistes.

La plupart du temps, on refuse de nous mettre en contact avec l’intervenant souhaité, même si celui-ci était d’accord. On nous propose plutôt une entrevue formelle avec une personne dont le rôle est de parler aux médias et qui, au besoin, ira se renseigner auprès de l’interlocuteur auquel on ne nous donne pas accès. On finit donc par entendre une cassette ou un message édulcoré qui nous force à demander des précisions, ce qui revient à un jeu de ping-pong informationnel qu’on aurait pu éviter si on nous avait accordé une entrevue avec l'intervenant sollicité initialement.

Le devoir de loyauté sert de bouclier à tout partage d’information qui pourrait nuire à l’image ou au fonctionnement de l’organisation. Mais dans le secteur public, la dénonciation d’irrégularités ou de dysfonctionnement est d’intérêt public, particulièrement parce que le tout est financé par les contribuables qui sont en droit de s’attendre à en avoir pour leur argent.

Après tout, quand on choisit de faire carrière dans le secteur public, on choisit de travailler pour les Québécois. C’est à eux, d’abord et avant tout, que ces professionnels doivent leur loyauté.