Le problème avec le vol de renseignements personnels, contrairement à celui d’une chaîne stéréo, c’est qu’une fois l’objet du larcin vendu, les problèmes ne font souvent que commencer pour la victime.

Le larcin invisible

CHRONIQUE / Veille de Noël, 1990 ou 1991 : un moment que je n’oublierai jamais.

Nous revenions, mes parents et moi, du réveillon familial organisé chez ma grand-mère maternelle, à Beauport. Comme toutes ces fois où nous avions un repas en famille dans son appartement du secteur d’Estimauville, je m’endormais au retour sur la banquette arrière de la voiture en regardant toutes les lumières qui longeaient l’autoroute Félix-Leclerc.

Je m’éveillais une fois arrivée chez nous. Mais ce soir-là de décembre allait être différent des autres.

Mon père avait oublié de refermer la toile de l’abri d’auto temporaire hivernal avant de partir ; il était donc évident qu’il n’y avait personne chez nous pendant la veillée.

En entrant, des traces de pas mouillées par la neige avaient souillé le plancher, signe que les voleurs venaient de s’enfuir quelques minutes avant, à peine.

Non, nous n’avions pas raté la visite du père Noël de peu, ce soir-là.

La télévision, le lecteur bêta/VHS, la chaîne stéréo de mon père, ainsi que des bijoux de ma mère avaient été dérobés, si je me souviens bien.

Presque tous nos cadeaux avaient aussi été subtilisés.

Quand il aborde ce triste souvenir, mon père se plaît à me dire que ce qui m’avait le plus troublé était que les voleurs étaient partis avec un paquet contenant le calendrier que j’avais confectionné tout spécialement pour lui à la garderie.

Ce qui me revient en tête, à moi, c’est d’avoir pris le seul et unique cadeau qu’il me restait et de m’être cachée derrière la porte de ma chambre avec, au cas où les malfaiteurs reviennent. Je me souviens aussi de la venue des policiers ayant pris la déposition de mes parents.

Dans mon esprit d’enfant, je pensais que de se faire voler à Noël était la pire chose qu’il pouvait arriver.

Si jeunesse savait, veut l’adage...

La domination des clones

Maintenant, je sais qu’il y a bien pire.

Contrairement à certaines œuvres de science-fiction, la domination des clones n’a rien à voir avec des robots ou des androïdes armés qui veulent détruire le genre humain. Il s’agit plutôt de la multiplication de nos identités virtuelles, qui s’effectue parfois à notre insu par des personnes mal intentionnées qui utilisent nos renseignements personnels pour s’en mettre plein les poches.

Avant, on pouvait retracer des criminels grâce à leurs empreintes digitales. Maintenant, plus besoin de porter des gants : les crimes sont commis dans le cyberespace.

On parle d’un vol, mais dans ce cas-ci, la personne « volée » réalise rarement que quelque chose lui a été subtilisé avant d’en subir de lourdes conséquences.

Ça n’arrête plus depuis quelques semaines, voire plusieurs mois.

Il y a d’abord eu cette sordide série de vols d’identité touchant majoritairement des enseignants québécois, l’an dernier. Encore aujourd’hui, près de 700 personnes sont membres d’un groupe Facebook visant à regrouper les victimes dans l’optique de faire circuler l’information et de trouver des points communs qui pourraient aiguiller les autorités sur l’origine de la fuite de leurs renseignements personnels.

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Plus récemment, le Québec a été ébranlé par le scandale Desjardins, alors que 2,9 millions de membres se sont fait voler leurs données personnelles par un ancien employé qui, à ce jour, n’a pas encore été accusé pour ce délit. Cette semaine, on apprenait que seuls 20 % des personnes touchées avaient réussi à s’inscrire au service de protection Equifax leur étant offert pour se protéger d’un éventuel vol d’identité.

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Et rappelons que même l’agence de crédit américaine avait fait l’objet d’un piratage en 2017, quand les informations personnelles de quelque 147 millions de clients américains, canadiens et britanniques ont été recueillies par un tiers. La semaine dernière, on a appris que cette mésaventure vaudra à la firme des amendes dépassant 575 millions de dollars américains.

Enfin, cette semaine, ça a été au tour de Capital One d’être la cible de voleurs du Web, qui ont obtenu les données personnelles de 106 millions de clients.

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C’est clair qu’il ne s’agit là que de la pointe de l’iceberg...

Le mal est fait

Le problème avec le vol de renseignements personnels, contrairement à celui d’une chaîne stéréo, c’est qu’une fois l’objet du larcin vendu, les problèmes ne font souvent que commencer pour la victime.

Même si les auteurs des fuites sont retrouvés et traduits en justice, le mal est fait. Vos données personnelles sont entre les mains de parfaits étrangers, souvent bien loin ailleurs dans le monde.

Une identité numérique nous suit toute notre vie et peut être dupliquée à l’infini, signe qu’on demeurera toujours vulnérable.

Le changement de nos numéros d’assurance sociale, comme le réclame une pétition en ligne ayant atteint plus de 145 000 signatures, ne suffirait pas à régler le problème.

Il y a de quoi faire des nuits blanches.

Signe que le sujet est à la mode, j’ai récemment visionné le documentaire The Great Hack : l’affaire Cambridge Analytica, qui vient de faire son entrée sur la plateforme Netflix.

Le long-métrage montre les dessous des stratégies employées par l’entreprise britannique impliquée notamment dans le Brexit et dans l’élection présidentielle américaine de 2016.

Grâce notamment à Facebook et à nos préférences de navigation, Cambridge Analytica a réussi à obtenir pas moins de 5000 critères différents pour catégoriser les électeurs américains. Ça va bien plus loin que notre nom, notre adresse ou notre numéro d’assurance sociale. C’est lire en nous, rien de moins.

Sans dévoiler les punchs du film, une déclaration en particulier me fait réfléchir depuis.

« Les données personnelles doivent faire partie des nouveaux droits humains », font valoir des protagonistes qui militent pour que la propriété des données personnelles — qui vaudraient désormais plus cher que le pétrole — qui circulent sur Internet, appartiennent aux personnes qu’elles concernent.

Mais d’ici à ce que cela se concrétise, ce qui fait peur, c’est qu’à l’heure actuelle, et malgré toute la vigilance du monde, il n’existe pratiquement aucune manière d’être protégé à 100 % du vol d’identité.

Comme mon père, qui avait oublié de refermer la toile de l’abri d’auto cette veille de Noël, nous tombons nous-mêmes dans la gueule du loup en laissant des traces sur toutes sortes de sites.

Et ça, c’est loin d’être un cadeau.