Marie-Ève Martel
Dans ses vidéos à la photographie impeccable, Myka Stauffer partage sans filtre son expérience de mère, prodiguant trucs et conseils de parentalité à ses abonnés.
Dans ses vidéos à la photographie impeccable, Myka Stauffer partage sans filtre son expérience de mère, prodiguant trucs et conseils de parentalité à ses abonnés.

La sainte qui n’en était pas une

CHRONIQUE / Aux États-Unis, plus que n’importe où ailleurs dans le monde, incarner le rêve Américain, ou l’apparence de celui-ci, est synonyme de succès.

La beauté, la santé, la richesse, une famille unie et idéalement croyante: voilà l’image à projeter pour incarner la réussite chez nos voisins du Sud.

La famille de Myka Stauffer était donc tout ce qu’il y avait de plus parfait aux yeux des Américains.

Depuis qu’elle a commencé à raconter la vie de sa famille recomposée sur les médias sociaux en 2014, Mme Stauffer est devenue une influenceuse en vue. Dans ses vidéos à la photographie impeccable, filmées dans sa résidence au décor digne d’un magazine de décoration, la mère de famille partageait sans filtre son expérience de mère, prodiguant trucs et conseils de parentalité à ses abonnés, en plus de documenter le quotidien de ses grossesses.

Le conte de fées familial de Mme Stauffer et de son mari, qui élevaient déjà quatre enfants, a culminé en juillet 2016 lorsque le couple a entrepris des démarches d’adoption à l’international, démarches qui ont fait l’objet de dizaines de billets de blogue et de capsules vidéo dans lesquelles l’Américaine détaillait chacune des étapes de même que le tourbillon d’émotions qu’elle vivait.

La popularité de ses publications a rapidement attiré l’attention de plusieurs commanditaires d’envergure, qui grâce à leurs publicités ont contribué à financer l’adoption du petit Huxley, un garçonnet de deux ans et demi né en Chine. La vidéo de la rencontre entre l’enfant et ses nouveaux parents a fait un tabac au moment de sa diffusion sur les chaînes YouTube des Stauffer, qui cumulent ensemble plus d’un million d’abonnés.

Huxley n’était toutefois pas un enfant comme les autres; l’enfant souffrait de lésions cérébrales et d’un trouble sévère du spectre de l’autisme.

Initialement, le couple n’était pas chaud à l’idée d’adopter un enfant aux besoins particuliers, a confié Mme Stauffer, entre-temps devenue une collaboratrice dans plusieurs médias pour parler de son expérience. Mais elle et son mari ont choisi d’aller de l’avant. «Dieu nous a donné la force, avait-elle écrit dans un billet. C’est un bon enfant et sa condition ne demande pas tant de soins particuliers — tout ce qu’il nous fait est un grand cœur et de la patience chaque jour.»

Une sainte! ont dit certains, qui ont même contribué à une collecte de fonds pour défrayer les suivis médicaux du garçon.

Mais, comme bien d’autres histoires, tout n’est pas aussi rose derrière le vernis. Une fois que celui-ci s’écaille, on voit une réalité tout autre que celle qu’on voulait bien nous faire croire.

Du jour au lendemain, cet hiver, Huxley a disparu. Le petit Chinois n’apparaissait plus dans les vidéos de sa mère et ses parents ne parlaient plus de lui, comme s’il ne faisait plus partie de la famille.

Et après des mois de spéculation, le chat est sorti du sac: Huxley avait été remis en adoption en raison de problèmes comportementaux et de la lourdeur de son cas, ont avoué piteusement ses parents adoptifs.

La sainte n’était peut-être pas sainte, finalement, alors que plusieurs ont vertement critiqué Myka Stauffer d’avoir utilisé un enfant autiste pour mousser sa notoriété et pour encaisser des commandites.

C’est d’ailleurs le plus choquant dans cette histoire. Depuis six ans, les Stauffer ont monnayé leur image de famille parfaite, pour finalement se départir d’un de ses membres dans l’adversité.

Une famille parfaite n’est pas exempte de la maladie ou de conflits; une famille parfaite n’est pas infaillible: une famille parfaite en est une unie, qui se tient et qui affronte les épreuves ensemble.

Un enfant adopté n’est pas une paire de chaussures qu’on peut retourner au magasin si elle ne nous sied pas aussi bien que le soulier de vair de Cendrillon.

Un enfant n’est pas un animal de compagnie qu’on peut délaisser quand ce n’est plus amusant d’en prendre soin. En fait, on n’est même pas censé faire ça avec des animaux...

Les parents biologiques d’enfants autistes ou avec des besoins particuliers n’ont pas «le luxe» de se débarrasser de leur enfant lorsque celui-ci devient trop difficile à vivre. Et en fait, même si certains y ont déjà songé dans un moment de découragement, la grande majorité n’oserait jamais le faire.

C’est leur enfant. La chair de leur chair, le sang de leur sang. L’amour de leur vie, peu importe sa différence. Personne ne le connaît mieux qu’eux et ils feront tout en leur possible pour lui donner la meilleure vie qui soit.

Est-ce que les Stauffer auraient mis un de leurs enfants biologiques en adoption s’il avait souffert des problèmes d’Huxley?

Être mis en adoption est une épreuve dans la vie d’un enfant. Une épreuve qui, dans nombre de cas, laisse des traces profondes qui suivront cet enfant sa vie durant. Imaginez vivre un deuxième rejet, peu importe les raisons.

Il y a quand même du positif dans cette histoire.

Pour un parent, biologique ou adoptif, c’est une incroyable défaite, une défaite crève-cœur, que de reconnaître et d’accepter de ne pas avoir ce qu’il faut pour prendre soin d’un enfant.

On peut reprocher aux Stauffer leur manque de persévérance, mais on peut aussi saluer leur aveu d’incompétence à prendre soin d’un bambin aux besoins particuliers en plus de cinq autres enfants.

C’est aussi faire preuve de courage que de confier celui-ci à de nouveaux parents mieux outillés pour l’élever.

Certains parents incapables n’ont pas eu ce réflexe, ce qui a mené à des abus et des drames innommables. Et si la fillette de Granby, qualifiée de difficile par ses bourreaux, avait été confiée à un tuteur avant qu’il ne soit trop tard?

En bout de ligne, Huxley se trouve désormais dans une famille qui l’accepte tel qu’il est et qui est prête à l’aimer toute la vie et à répondre à ses besoins, aussi particuliers soient-ils.

C’est tout ce dont chaque enfant a besoin.