Marie-Ève Martel
Certains trouvent que les questions posées par les journalistes aux points de presse quotidiens sont absurdes ou idiotes.
Certains trouvent que les questions posées par les journalistes aux points de presse quotidiens sont absurdes ou idiotes.

La démocratie confinée

CHRONIQUE / Quand on y pense, la démocratie est elle aussi confinée depuis quelques semaines. Pour un cas de force majeure que représente la pandémie, l’État s’est arrogé des droits et s’est permis de restreindre nos libertés individuelles sous prétexte de protéger le plus grand nombre de personnes possibles de la maladie.

Le confinement des individus, l’interdiction de déplacements d’une région à l’autre et la fermeture temporaire de milliers d’entreprises en sont les meilleurs exemples.

Même si ces mesures sont le fruit de nobles intentions, il n’en demeure pas moins que toute démocratie en santé doit être composée d’un pouvoir et de contre-pouvoirs. Plus nombreux sont ces derniers, plus saine est la société, et ce, même si le pouvoir est exercé avec diligence et gros bon sens.

Outre les partis d’opposition, les citoyens constituent un contre-pouvoir parce qu’ils ont l’autorité pour retirer ce pouvoir à nos dirigeants lors des élections. Le peuple est encore aujourd’hui un pilier et la plaque tournante de la démocratie.

Pour l’aiguiller dans sa tâche, la population peut compter sur les médias, surnommés les chiens de garde de la démocratie ou le quatrième pouvoir, en référence aux pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire qui sont les trois premiers. Leur rôle est entre autres de recueillir l’information nécessaire pour permettre aux citoyens d’agir et de réagir en fonction des décisions des élus en toute connaissance de cause.

Je sais, je prêche pour ma paroisse, mais pensons-y: les reportages qu’on retrouve dans plusieurs médias permettent souvent de mettre en lumière des lacunes dans notre système, des abus ou des injustices qui, une fois révélées au grand jour, suscitent l’indignation populaire et mènent à l’apparition de correctifs. Le travail des journalistes permet aussi de faire rayonner de charmantes initiatives qui peuvent faire des petits ailleurs.

La pandémie le prouve encore.

Or, le quatrième pouvoir en a pris pour son rhume ces derniers temps. Au même moment où les médias sont les plus utiles — nos gouvernements ont même qualifié leur travail d’essentiel —, la liberté de presse, dont c’est la Journée internationale ce dimanche, est mise à mal et prise pour acquise.

D’une part, les déboires financiers des médias, qui s’étirent depuis des années maintenant, les menacent toujours d’extinction alors qu’ils sont plus consultés que jamais.

D’autre part, le pouvoir, quel que soit le palier de gouvernement, ne s’est jamais exercé de manière aussi hermétique. En effet, nos assemblées législatives ont cessé de siéger pour des raisons sanitaires. Les séances des conseils municipaux se déroulent désormais par visioconférence et, dans un grand nombre de cas, à huis clos, faute d’avoir la technologie pour diffuser ces rencontres virtuelles en direct. Le tout est possible en raison d’un arrêté ministériel du 15 mars dernier.

Malgré un nouvel arrêté exigeant des administrations publiques qu’elles rendent disponibles, le plus rapidement possible, la teneur des discussions entretenues lors de ces séances, ni les citoyens ni les journalistes ne peuvent poser de questions aux élus en direct. Ils doivent les formuler à l’avance ou bien par la suite.

N’empêche, il revient aux journalistes de questionner les élus pour s’assurer que le plus grand nombre de personnes aient accès à cette information. C’est sur leurs plateformes que les citoyens vont pour connaître les plus récents développements de la crise, plus particulièrement sur leurs effets en région et dans les communautés. C’est là que la population peut apprendre comment plusieurs acteurs de leur milieu réagissent et vivent la crise, mais aussi là où ils sont certains d’avoir une information vérifiée et vérifiable.

Le mélange devient explosif quand la méfiance envers des journalistes et des médias — rebaptisés «merdias» par quelques-uns — est exacerbée par le confinement qui s’allonge et les nombreux contenus fallacieux qui circulent en ligne et qui brouillent la mince ligne entre crédibilité et complotisme.

Certains trouvent que les questions posées par les journalistes aux points de presse quotidiens sont absurdes ou idiotes. Qu’elles cachent un agenda personnel ou qu’elles n’ont pour but que de faire trébucher les autorités, qu’il faudrait plutôt applaudir pour agir en bon père de famille pendant la crise.

Mais le rôle des journalistes est d’exiger des comptes à ceux qui sont redevables, que ça plaise ou non. Que leurs méthodes plaisent ou non, ils doivent s’assurer que les règles du jeu soient respectées.

Vous avez le droit d’être en désaccord avec le travail des journalistes. Vous avez aussi le droit de l’exprimer, en autant que ce soit fait dans le respect.

Figures publiques que nous sommes en présentant chaque jour à tous le fruit de notre travail, nous, les journalistes, sommes ces jours-ci la cible d’une quantité plus importante que jamais de messages haineux, voire de menaces de mort.

Rappelons-le, les journalistes sont des citoyens comme les autres. Ils n’ont pas la vérité en main; leur rôle est d’aller la chercher auprès des décideurs auxquels ils ont un accès — malheureusement pas toujours — privilégié.

Leur seul travail est de poser tout haut les questions que vous aussi, vous vous posez, parfois tout bas.

Qui le fera s’ils sont un jour réduits au silence?