Selon plusieurs sources du milieu de la santé, un Québécois sur cinq sera touché par la maladie mentale au cours de sa vie, que ce soit de manière temporaire ou permanente.

Dans ma boîte à poux

CHRONIQUE / Mercredi, c’était la journée Bell Cause pour la cause, une initiative mise sur pied par le géant des télécommunications il y a quelques années pour parler de maladie mentale et briser les stigmates qui persistent autour de celle-ci. Bien que l’intention soit louable — et qu’il s’agisse d’un concept marketing génialissime —, je ne pense pas que c’est simplement à coup de textos et de tweets à cinq sous qu’on y parviendra.

Une journée où ce sujet est sur toutes les lèvres, c’est bien. Mais ceux qui vivent avec la maladie mentale le font chaque jour de l’année. Ils devraient donc être à l’aise d’en parler n’importe quand, tout comme les autres devraient être ouverts à en entendre parler à tout moment.

Le mal de l’âme ne prend jamais de vacances.

Selon plusieurs sources du milieu de la santé, un Québécois sur cinq sera touché par la maladie mentale au cours de sa vie, que ce soit de manière temporaire ou permanente.

J’en suis. Comme environ 5 % de la population, je suis atteinte d’un trouble d’anxiété généralisée (TAG). Toujours peur d’être en retard, toujours peur de manquer de temps, toujours peur de me tromper, toujours peur que le pire arrive.

Certains matins, je me réveille avec le sentiment qu’un grand malheur est sur le point de se produire, sans savoir lequel ni pourquoi. Ma respiration s’accélère. J’ai parfois les mains moites. Mon esprit s’embrouille.

Comme ça, sans raison. Et même si je sais que tout se passe dans ma tête, ça ne m’empêche pas d’être fébrile.

Ç’a été très long avant de mettre le doigt sur le bobo. Même si le diagnostic n’est tombé qu’en décembre 2015, je crois que mon TAG m’accompagne depuis la tendre enfance. Comme ma mère avait reçu un diagnostic de trouble de la personnalité limite à l’âge de 45 ans, je me doutais bien que j’avais pigé un numéro gagnant à la loterie génétique de la maladie mentale.

Mais maintenant, ça va.

Pas de honte à avoir

Je n’ai pas honte de parler de mon TAG, bien au contraire. Bien que j’aie connu ma dose de montagnes russes et que j’en ai fait voir des vertes et des pas mûres à mon entourage, je considère que je ne suis pas une moindre personne en raison de ma maladie.

Mon cerveau ne fonctionne tout simplement pas comme celui d’une personne considérée « normale ». Ça ne veut pas dire qu’il ne fonctionne pas, bien au contraire. Ceux qui me connaissent savent que j’ai tendance à mener dix mille projets de front et que j’ai une bonne humeur assez contagieuse.

J’ai simplement dû apprendre à composer avec cet état qui me rend différente, mais pas moins importante ni capable. J’ai appris beaucoup, tant sur moi-même que sur la vie, à travers épreuves et victoires.

Pour cette raison, je n’ai pas honte de prendre un comprimé chaque jour pour m’assurer de tirer le maximum de mes journées, sans craindre que mon cerveau se mette en mode alerte au moindre imprévu. Pour moi, ça n’est pas pire que de prendre la pilule contraceptive ou de mesurer son taux d’insuline chaque jour.

Suffit de trouver la recette gagnante, qui diffère pour chaque personne.

Il est un peu là le problème. C’est parfois long, très long, avant de découvrir la clé de voûte qui permettra à quelqu’un de reprendre le dessus.

Que ce soit parce que certains médecins ont un malaise avec les problématiques de santé mentale, ou parce qu’on a encore peur d’aller chercher de l’aide.

Un tabou immense et pesant perdure autour de la maladie mentale. Selon des statistiques, deux personnes sur trois n’osent pas aller consulter, de crainte d’être jugées. Quand on sait qu’environ 800 000 Québécois ont vécu ou vivront au moins un épisode dépressif au cours de leur vie, il serait temps d’arrêter de considérer ça anormal.

Surtout parce qu’on évolue dans un système qui nous presse de plus en plus le citron.

Garder la tête hors de l’eau

Je connais des gens souffrant de maladie mentale qui seraient horrifiés que ça se sache. Pourtant, vous les croiseriez dans la rue, vous ne vous en douteriez pas, signe que le traitement est efficace.

Mon ami Éric-Pierre ne cache pas qu’il traverse présentement une dépression. Et toute une à part ça.

Écrire à ce sujet et mettre sa mélancolie en musique font partie des manières qu’il a trouvées pour faire sortir le trop-plein. Récemment, il comparait son parcours, et celui d’autres personnes dans sa situation, à un jeu de serpents et échelles.

Jour après jour, chacun essaie d’avancer, « mais le jeu te réserve de mauvaises surprises et tu recules de quelques cases, et parfois même de plusieurs cases, écrit mon ami. Alors tu avances et tu recules. Tu montes et tu descends. Tu as l’impression parfois de tourner en rond. »

Ça résume bien le malaise qu’on a, en tant que société, avec la maladie mentale. Nous sommes conditionnés à voir les choses croître et avancer, alors quand quelqu’un tombe après s’être relevé, on ne comprend pas. La vie devrait aller toujours en s’améliorant, comme si le fait de prendre une pause pour faire le point ou de reculer n’était pas naturel.

Si le parcours est sinueux, en montagnes russe et non linéaire, c’est nécessairement problématique aux yeux de certains.

On court tous dans la débandade. Si tu tombes, too bad.

Mais si la vie n’était effectivement qu’un long fleuve tranquille, les rivières n’auraient pas de détours et d’embranchements. Il n’y aurait pas de rapides et de chutes vertigineuses. Il n’y aurait pas toujours de paysages à contempler une fois de retour en eaux calmes.

Mais une fois arrivé sur l’autre rive, qu’elle est savoureuse, la fierté d’avoir pu traverser l’océan sans se noyer !