Marie-Ève Martel
La Voix de l'Est
Marie-Ève Martel
Pour moi, et bon nombre de ceux qui l’ont eu comme professeur, Jean-Claude Picard était un « vrai de vrai » journaliste, qui avait connu l’âge d’or de la profession, côtoyé des personnalités plus grandes que nature et contribué à façonner le Québec moderne en en dressant le portrait dans ses reportages.
Pour moi, et bon nombre de ceux qui l’ont eu comme professeur, Jean-Claude Picard était un « vrai de vrai » journaliste, qui avait connu l’âge d’or de la profession, côtoyé des personnalités plus grandes que nature et contribué à façonner le Québec moderne en en dressant le portrait dans ses reportages.

Canne de bines et journalisme

CHRONIQUE / « Marie-Ève, ton lead, c’est tellement de la marde qu’on n’a même pas le goût de lire le reste de ton article ! » Je me souviendrai toujours de cette phrase, balancée par mon prof de journalisme Jean-Claude Picard, après avoir rédigé mon tout premier reportage.

En journalisme, le lead, c’est le premier paragraphe du texte. C’est celui qui doit résumer l’essence de la nouvelle — le qui-quoi-quand-pourquoi-où-comment — et qui doit aussi donner envie au lecteur de s’aventurer jusqu’à la toute fin du texte.

« Dans ton lead, on ne veut pas savoir que tu as vu une canne de bines, nous avait-il enseigné. On veut savoir ce qu’il y a dans la canne de bines. »

C’était en 2007. Deuxième année de baccalauréat, cours d’initiation à la presse écrite.

Je faisais partie de la petite équipe de journalistes de l’hebdomadaire étudiant L’Exemplaire de l’Université Laval. C’était encore à l’époque où les médias sociaux n’étaient pas aussi omniprésents dans nos vies et où on ignorait, jeunes idéalistes que nous étions, que les médias se trouvaient au cœur d’une tempête qui n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis.

La toute première assignation que j’ai eue à couvrir, en 2007 donc, était une simple collecte de sang.

J’avais sorti le grand jeu pour impressionner mon professeur : j’étais allée très tôt ce jour-là parler aux organisateurs de la collecte, j’avais communiqué avec Héma-Québec et même avec des donneurs, bref, j’avais fait le tour.

Pas de quoi gagner un Judith-Jasmin, mais j’étais satisfaite de mon texte : j’avais des témoignages humains sur l’importance de faire un don de sang, de même que des statistiques importantes sur ce petit geste qui sauve des vies.

Pourtant... M. Picard m’avait donné un échec pour ce papier. Et c’est quand il m’a rencontrée dans son bureau pour me parler qu’il m’avait sorti cette exclamation qui m’avait grandement rentré dedans à l’époque.

Treize ans plus tard, je ne peux que lui donner raison, au point où chaque fois où cette histoire refait surface dans ma mémoire, je ne peux m’empêcher d’esquisser un grand sourire niais.

En effet, j’avais leadé en mentionnant le nombre de donneurs attendus et non le nombre de dons enregistrés par la collecte. À sa publication dans le journal étudiant, quelques jours plus tard, ma nouvelle n’aurait été d’aucune utilité.

Ce jour-là, j’ai appris ma leçon.

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Il ne passait pas par quatre chemins, M’sieur Picard. Si c’était nul, il ne se gênait pas pour nous le faire savoir, sans jamais nous manquer de respect.

Pas parce que ça lui faisait plaisir, mais parce qu’il s’attendait de ses élèves à ce qu’ils donnent constamment le meilleur d’eux-mêmes, incarnant l’avenir d’un noble métier où la justesse et la rigueur étaient essentielles.

M. Picard était exigeant, autant qu’était en droit de l’être le public pour qui nous nous destinions à écrire et à communiquer l’information.

C’était la meilleure façon de nous préparer pour la vraie vie, même si à l’époque, nous n’aurions su être préparés aux multiples avalanches de commentaires négatifs, voire haineux, qui abreuvent désormais les fils de nouvelles.

Mercredi, j’ai appris avec tristesse que M. Picard était décédé, à peine cinq ans après avoir pris sa retraite.

C’est la vie qui fait son œuvre, mais comme bien des élèves, j’avais un peu idéalisé le maître au fil du temps. Pour moi, et bon nombre de ceux qui l’ont eu comme professeur, M. Picard était un « vrai de vrai » journaliste, qui avait connu l’âge d’or de la profession, côtoyé des personnalités plus grandes que nature et contribué à façonner le Québec moderne en en dressant le portrait dans ses reportages.

Je ne compte plus le nombre de fois où il prenait du temps, entre les cours, pour venir s’asseoir sur le coin d’un pupitre pour nous raconter nombre d’anecdotes de sa brillante carrière de reporter. Souvent avec humour, mais toujours avec l’intention qu’on en retienne quelque chose.

Je l’avais revu lors d’un colloque à Montréal, il y a peut-être quatre ou cinq ans. Toujours heureux de savoir où ses anciens protégés étaient rendus, on avait échangé quelques instants et j’avais pu le remercier pour ses judicieux conseils.

Apprendre le décès d’un professeur, un professeur qui nous a marqué par son éminence, c’est un peu le même effet que si on perdait un membre de sa famille, en ce sens où son départ laisse un vide. Comme si un repère venait de s’éteindre, parce qu’en cas de doute, on repense souvent à ce que le maître nous avait appris.

Une grande partie de ce que je sais du journalisme et de ma manière de le pratiquer tiennent encore aujourd’hui des leçons qu’il m’avait apprises il y a de cela une douzaine d’années maintenant.

De la cohorte d’étudiants en journalisme écrit de ces années-là, nous sommes à peine une poignée à vivre aujourd’hui de notre plume. Profession où peu sont appelés et encore moins sont élus dans les salles de rédaction. Métier où la pression est croissante et où il est de moins en moins aisé de perdurer.

Faut être faits forts. Mais quand on s’accroche à la passion qu’on ressent pour le journalisme, on tient bon.

Dans plus ou moins une semaine, cela marquera le 10e anniversaire de mon entrée en poste comme journaliste professionnelle. Ma première vraie job dans un vrai journal, un hebdomadaire de la Rive-Sud de Montréal qui m’a fait quitter Québec pour de bon.

Des articles, des portraits et des reportages, j’en ai depuis écrit des milliers. Pas de quoi gagner un Judith-Jasmin à tout coup, mais une feuille de route qui me rend fière et qui, je l’espère, sera encore bien longue à l’avenir.

Et après toutes ces années, je pense encore très souvent à la canne de bines et à cette fameuse collecte de sang où j’ai négligé de demander combien de donneurs s’étaient présentés.

Je m’en souviens encore, et je n’hésite pas à partager cette embarrassante anecdote à de futurs journalistes, parce qu’elle me sert encore aujourd’hui.

Parce que les apprentissages de M’sieur Picard vont lui survivre encore très longtemps.