Il faut dire que trois jours de congé maladie par an, ça fait un peu pitié comparé à l’enviable 60 jours «enfant malade» offert aux parents suédois jusqu’aux 12 ans de l’enfant! Bon, on en demande peut-être pas tant, mais entre les deux, il y aurait sûrement moyen de trouver un juste milieu.

La pénalité de bonheur parental

CHRONIQUE/ Avec la visite de Madame Gastro cette semaine, je n’avais aucune misère à croire Meik Wiking, le président de l’Institut de recherche sur le bonheur de Copenhague, qui rapporte dans Le livre du lykke, que les parents sont, selon plusieurs études, moins heureux que les non-parents et leur «Oh-je-ne-sais-vraiment-pas-quoi-faire-ce-week-end-à-part-aller-à-Starbucks-mater-toute-une-saison-de-Westworld-sortir-boire-un-verre-travailler-sur-mon-roman-me-détendre-et-peut-être-aller-au-sport».

Depuis la capitale du Danemark, pays qui trône année après année dans le top du palmarès du bonheur, M. Wiking s’intéresse à trouver ce qui rend les gens fondamentalement heureux.

Six variables entreraient en compte : le soutien social, l’argent, la santé, la liberté, la confiance et la bonté. Puisqu’il serait trop difficile de résumer quelque 300 pages en une seule chronique de quelques centaines de mots, je ne m’attarderai ici que sur un des aspects qui m’a fait le plus sourciller dans le lot : la pénalité de bonheur parental.

Parce qu’ils génèrent du stress, de la frustration et de l’inquiétude et qu’ils exigent de nombreux sacrifices, les enfants ont un impact négatif sur la satisfaction globale des parents, constate le chercheur.

Mais, nuance-t-il aussitôt, il ne s’agit là que d’une des trois dimensions du bonheur. «Il a été prouvé qu’en avoir (des enfants) a un effet positif sur une autre dimension du bonheur – la dimension eudémonique, qui s’intéresse au sens de la vie, à la raison d’être.»

Au quotidien, dans la routine, c’est juste parfois difficile de saisir toute la chance qu’on a d’être parents, surtout entre deux vomis à ramasser au beau milieu de la nuit ou après 72 heures passées sans dormir plus d’une heure d’affilée!

Les enfants auraient aussi un impact négatif plus important sur le bonheur des femmes que sur celui des hommes, car ce sont encore trop souvent elles qui portent la part la plus importante des responsabilités liées à leur éducation. Selon Luca Stanca, professeur et auteur de La géographie de la parentalité et du bien-être, rapporte M. Wiking, «la pénalité de bonheur est 65% plus élevée pour les femmes». Je trouve cela énorme! Et bien triste…

La liberté de temps

Pourtant, tous les parents ne sont pas malheureux. Et selon ce qu’a pu constater Meik Wiking dans ses recherches, le bonheur global des parents dépend énormément de l’endroit où on le mesure.

Des 22 pays de l’OCDE étudiés en 2016, les États-Unis se situaient au dernier rang au niveau de la satisfaction parentale avec un écart de 12 % en-dessous du bonheur des non-parents. Les pays scandinaves, à l’exception du Danemark, se retrouvent sans surprise dans le top 5 – là-bas, ce sont les parents qui sont plus heureux que les non-parents --, et c’est étonnamment le Portugal qui mène le bal.

Ce qui expliquerait ces différences pourrait se résumer en un mot : liberté.

Une équipe de chercheurs de l’Université du Texas a analysé l’écart de bonheur des parents au niveau de la liberté dont ils jouissaient dans chaque pays (service de garde abordable, congés payés pour enfant malade, autres outils pour concilier travail et famille, etc.) «Les résultats ont montré que l’écart de bonheur s’expliquait par les différences relatives à ces politiques familiales, explique M. Wiking dans son livre. Dans les pays qui proposent les meilleures protections, la pénalité de bonheur parental disparaît.»

Vous croyez qu’on fait bien au Canada? Pas tant que ça, selon l’Indicateur du mieux-vivre de l’OCDE. Le pays se situe au 21e rang sur 38 au niveau de l’équilibre vie professionnelle-vie privée, derrière des nations comme la Slovénie, l’Estonie, la Russie et même l’Italie et la France. Il y a encore place à l’amélioration.

Il faut dire que trois jours de congé maladie par an, ça fait un peu pitié comparé à l’enviable 60 jours «enfant malade» offert aux parents suédois jusqu’aux 12 ans de l’enfant! (Bon, on en demande peut-être pas tant, mais entre les deux, il y aurait sûrement moyen de trouver un juste milieu.)

Adopter des grands-parents

En attendant que les politiques changent – ce qui peut être très long --, on peut toujours tenter de changer les choses à plus petite échelle. Peut-être vous demandez-vous ce qui fait du Portugal le pays des parents les plus heureux, avec un indice de bonheur supérieur de 8% par rapport aux non-parents? Les grands-parents.

Ce serait dans ce petit coin du monde que ces derniers s’impliqueraient le plus dans la vie de tous les jours des familles. «Quand six adultes au lieu de deux participent activement et endossent la responsabilité d’accompagner les enfants à l’école, de superviser les devoirs, de préparer les repas, d’emmener les enfants au sport ou autres clubs et à prendre en charge d’autres tâches, les parents ont davantage de liberté et de temps libre – et, comme on le voit, un meilleur niveau de bonheur», indique Meik Wiking.

Malheureusement, on n’a pas tous la chance d’avoir des grands-parents portugais; les nôtres sont peut-être décédés, ou encore habitent-ils trop loin pour pouvoir nous donner un coup de main au quotidien.

Le Danemark a pourtant trouvé une solution que j’aime bien : plusieurs villes ont mis sur pied un «système de grands-parents de cœur», dans lequel des personnes âgées se proposent pour devenir grands-parents adoptifs d’une famille choisie. «Un autre avantage, c’est que cela réduit l’isolement des personnes âgées», souligne M. Wiking.

Pourquoi ne ferait-on pas la même chose? «Le bonheur est parfois caché dans l’inconnu», affirmait Victor Hugo.