Le Mag

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur.

Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Nous, les humains

Le jour où elle a laissé fiston dans l’auto

CHRONIQUE / Au printemps 2011, Kim Brooks s’est garée dans le stationnement d’un centre d’achat de banlieue. Elle voulait aller au magasin acheter des écouteurs pour son fils de 4 ans, qui jouait avec le iPad sur la banquette arrière et ne voulait pas sortir de la minifourgonnette.

— Allez !, lui a-t-elle lancé. 

—Non, non, non! J’vais attendre ici. 

À l’extérieur, le temps était frais et nuageux. Mme Brooks était fatiguée, en retard. Elle n’avait pas le goût de se taper une crise. Et elle avait senti quelque chose monter en elle dans les derniers mois — comme une envie de se révolter contre l’obsession sécuritaire qui force les parents à surveiller leurs enfants constamment. 

Alors, elle a acquiescé à la demande de son rejeton et lui a permis de rester sur son siège. Elle a barré les portes et activé le système d’alarme. Puis, elle est allée faire ses courses et est revenue cinq minutes plus tard. Son fils jouait encore avec la tablette. Il souriait. 

Ce que Kim Brooks ignorait, c’est que durant son absence, un étranger avait filmé son enfant seul dans la voiture, noté le numéro de plaque du véhicule et appelé le 911. 

La scène se passe à Richmond, en Virginie, la ville natale de Mme Brooks, où elle avait emmené son fils et sa fille chez ses parents pour une semaine de vacances. Mais elle aurait aussi pu se passer au Québec, où le Code de la sécurité routière interdit de laisser sans surveillance un enfant de moins de 7 ans dans un véhicule routier. 

Quelques heures après la course au centre d’achat, la famille de Mme Brooks prenait l’avion pour Chicago. En atterrissant, Kim Brooks avait un message sur son téléphone. C’était la police. Elle voulait lui parler d’un «incident» dans un stationnement et l’informer qu’un mandat d’arrestation était lancé contre elle en Viriginie. 

Quel crime avait-elle commis? Et à quel danger, au juste, avait-elle exposé son fils ? 

La mère de deux enfants aurait pu se contenter de se croiser les doigts — espérer une peine clémente, puis souhaiter que la honte d’être accusée de négligence parentale se dissolve un jour. 

Mais elle a décidé de s’interroger plus largement sur le rapport entre la peur et la parentalité. Et elle en a tiré un livre formidable — Small Animals : children in the age of fear — (Petits animaux : les enfants à l’âge de la peur) — publié récemment en anglais, mais pas encore traduit en français.

L’«âge de la peur», ça sonne un peu effrayant comme sous-titre, non ? 

Sauf que c’est vrai. La génération Z — celle des enfants née de 1995 à 2012 — a grandi dans un monde obsédé par la sécurité. Ce sont les enfants qui marchent ou pédalent de moins en moins pour aller à l’école et savent que leurs parents sont toujours là pour faire le taxi. 

Ils passent le plus clair de leur temps libre à l’intérieur, souvent devant un écran ou divertis par papa ou maman. Et quand ils jouent dehors, c’est rarement en dehors d’activités organisées. Ou sans surveillance parentale. Car les pères et leurs mères ne s’autorisent plus à lire un livre pendant que leurs enfants grimpent dans les modules de jeu. Ils risquent de se faire regarder de travers si un de leurs enfant se fait mal et qu’ils ne réagissent pas dans la seconde : «Coudonc, ils sont où ses parents !!?»

Une amie de Limoilou m’a raconté que son fils se fait souvent avertir de ne pas jouer sur la butte de neige dans la ruelle. Pas parce que ça dérange, mais parce que ce n’est pas sécuritaire. «Tassez-vous de là, c’est dangereux !», leur dit le voisin. 

Alors, imaginez une mère qui laisse fiston dans l’auto, en proie aux kidnappeurs d’enfants. Ça paraît d’autant plus irresponsable que notre mémoire est prompte à faire défiler les alertes AMBER, pire hantise d’un parent. 

Or, les statistiques montrent que l’enlèvement criminel est extrêmement rare. Et qu’un enfant est beaucoup plus à risque d’être blessé ou de mourir s’il roule dans un véhicule, fait valoir Mme Brooks. Est-ce que les parents se font donner une contravention pour être allé reconduire leurs enfants au terrain de soccer ? 

Évidemment, non. Mais à l’âge de la peur, un père ou une mère peut être sanctionné pour avoir pris la décision parfaitement rationnelle de laisser son enfant poursuivre sa sieste dans la voiture, portes barrées, système d’alarme allumé, pas de chaleur accablante ou de moteur qui tourne. 

Rendu là, ce n’est plus une question de sécurité, mais de dogme social. 

Le coût de la surprotection

Et les enfants, dans tout ça ? Est-ce possible que «dans notre détermination à les protéger, nous les exposions à d’autres dangers moins évidents ?», demande Kim Brooks. 

Elle pose notamment la question à la psychologue développementale Barbara W. Sarnecka. La professeure à l’Université de la Californie à Irvine estime que les parents hélicoptère, qui supervisent constamment leurs enfants, les rendent moins autonomes et plus malheureux. 

Comme tout le monde, les mômes ont besoin de leur indépendance, explique-t-elle. Et si on gère leur horaire au quart de tour, ils finissent par sentir qu’ils n’ont pas le contrôle sur leur vie — un sentiment typique, par ailleurs, chez les gens dépressifs et anxieux. 

«Je pense que les bénéfices d’avoir une indépendance appropriée pour l’âge et du temps sans supervision sont aussi importants que de les laisser marcher, dit Sarnecka. Je pense que les bénéfices valent le risque qu’à un moment donné un enfant subisse un tragique accident ou soit victime d’un crime.» 

Ça résume bien, je pense, la leçon que Kim Brooks a tirée de sa mésaventure : il est temps de libérer les enfants de la génération Z de la peur exagérée de leurs parents. 

Après deux ans de procédures judiciaires, l’accusation criminelle de négligence parentale n’a pas été retenue contre Mme Brooks. Sauf qu’elle a dû faire des travaux communautaires et suivre une formation censée lui montrer comment devenir une meilleure mère. 

À travers sa mésaventure, Kim Brooks a gagné en rationalité. Mais elle constate comme vous et moi à quel point la peur peut facilement assommer la raison. 

L’auteur raconte que des mois après l’incident du stationnement, elle a donné à son fils la permission de vendre des biscuits devant la maison. Elle était en train de laver la vaisselle lorsque deux policiers sont arrivés. 

Ça y est, j’ai encore abandonné mon fils, a pensé Mme Brooks. Elle est sortie en courant, criant aux patrouilleurs qu’elle l’avait surveillé de la fenêtre de la cuisine. 

Finalement, les policiers voulaient juste des biscuits.

Nous, les humains

Des nouvelles des humains

CHRONIQUE / Les chroniques racontent souvent des histoires sans fin — celles de gens qu’on attrape au vol, parfois à un tournant de leur vie.

Ce qui se passe après? «Tenez-nous au courant...», m’écrivez-vous souvent. 

Alors voilà, pour le 1er anniversaire du Mag, j’ai replongé dans trois chroniques de la dernière année qui vous ont fait beaucoup réagir, et j’ai pensé vous faire un petit suivi... 

Choisis ton pauvre

Fin 2018, je vous ai relaté l’histoire de Mélanie*, cette mère monoparentale qui s’est fait refuser un panier de Noël parce qu’elle n’était pas assez pauvre. Je m’attendais à de fortes réactions. Ç’a été un déluge. La chronique a été partagée plus de 20 000 fois sur Facebook. Ma boîte courriel a surchauffé pendant une semaine. Plusieurs dizaines de personnes m’ont écrit pour me demander comment ils pouvaient faire parvenir un panier à Mélanie. Certains étaient prêts à m’envoyer un chèque par la poste pour que je le lui transfère. 

Avec toute cette générosité, Mélanie a reçu amplement de dons pour combler les besoins de sa famille. Et à un moment, elle a dit à l’organisme qui a coordonné tout ça : j’en ai suffisamment, donnez au suivant. 

C’est ce que plusieurs ont fait. Les chèques, les vivres, les vêtements ont été remis à d’autres gens qui en avaient besoin ou à autre d’autres organismes. Les bienfaiteurs n’ont pas essayé de se choisir un pauvre. Ils ont donné pour donner, pas pour se flatter l’ego. 

Je vous dis : il y avait de quoi se réconcilier avec l’humanité.

«Pourquoi j’ai survécu et pas eux?»

En novembre, je vous ai raconté l’histoire de Christian Maranda, un ex-militaire de Valcartier qui est mort deux fois après l’explosion d’une bombe près de son véhicule, en Afghanistan. 

Christian a perdu deux de ses frères d’armes dans cette attaque talibane et il a miraculeusement survécu. Après, il a subi plus de 60 opérations chirurgicales et a souffert du syndrome de stress post-traumatique. La dépression s’en est mêlée, la dépendance à l’alcool et aux opiacés aussi. 

Et ensuite? Il a rebondi. Il s’est mis à faire du kayak intensivement, a suivi des cours à l’université, a donné des conférences et des formations, où il n’hésite pas à parler de son histoire. 

Le partage de son récit sur les réseaux sociaux lui a permis de reprendre contact avec «des gars (et leurs mères) que je n’avais pas revus depuis 8-10 ans», m’a-t-il écrit. «Je crois que le dernier pur inconnu à avoir fait le lien entre l’article et moi remonte à deux semaines (dans une clinique de physio que je visitais pour la première fois)». 

Après la publication de la chronique, il a jasé avec d’autres gens qui ne l’ont pas eu facile. «Des fois juste la durée d’un café, d’autres fois sur plusieurs semaines de conversation. Puiser dans mon expérience pour aider les autres : j’aime ça. Ça me fait réaliser à quel point il est important d’en parler — sans cela, nous sommes toutes une bande d’individus seuls qui croient que leurs expériences les isolent des autres». 

En janvier, Christian a amorcé une formation en communication consciente (ou communication non violente) d’une durée d’un an. Il dit que ça l’aide à se comprendre. Christian est trop humble pour accepter le compliment, mais je vais l’écrire pareil : cet homme est une forteresse de résilience. 

Un an sans malbouffe

Début janvier, j’ai promis publiquement au futur moi que je n’allais pas manger de malbouffe pour un an. 

Fini la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée — ou n’importe quelle autre «nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon la définition de la malbouffe du Grand dictionnaire terminologique.

Vous avez été nombreux à me demander si je survivais. Deux mois plus tard, je suis content e vous dire que je n’ai pas encore flanché. Souvent, des images de poutine viennent me narguer l’esprit. Aussi, je déteste refuser des desserts quand je me fais inviter. Et je suis très jaloux des croissants que mes filles et ma blonde savourent parfois la fin de semaine. 

Mais en général, je ne souffre pas tant de mes restrictions auto-imposées. Je n’ai jamais mangé autant de noix et de légumes de ma vie. Et j’ai déjà épargné à mon corps une tablée pleine de junk food que j’aurais certainement engouffrée sans trop me poser de questions si j’avais continué à manger comme avant. 

Un lecteur m’a écrit pour me dire que je devrais aussi m’entraîner plusieurs fois par semaine. L’alimentation ne suffit pas, il faut bouger aussi pour être en santé! m’a-t-il souligné. 

Je le savais déjà, mais son conseil m’a donné le petit coup de pied qui me fallait. Dans mon sous-sol, je fais des poids et haltères et des exercices simples comme les bons vieux push-ups, des squats et des burpees. Je m’autorise même à écouter distraitement la télé en même temps. C’est le principe de Netflix en bécyk dont je vous ai parlé dans une autre chronique. Et ça fonctionne très bien pour moi. 

Je réalise aussi tout le pouvoir des engagements publics. Je me sens responsable de tenir ma promesse. Les anglos utiliseraient le mot accountable, qui est plus juste dans ce cas. Bien sûr, j’ai le privilège de pouvoir prendre un engagement dans le journal. Mais ça fonctionne aussi à plus petite échelle. 

En mettant votre famille, amis ou tout votre réseau sur Facebook dans le coup, vous avez beaucoup plus de chances de maintenir vos résolutions. Vous pouvez même préciser des punitions en cas rechute. Exemple : vous promettez de donner 50 $ à un parti politique que vous détestez si vous ne faites pas vos 20 minutes de course trois par semaine. C’est d’ailleurs le principe derrière l’application stickK, qui permet de conclure ce genre de contrat d’engagement. 

Sur ce, je prends un nouvel engagement ici devant vous : je vais pratiquer le ukulélé trois fois par semaine, à raison de vingt minutes par séance, pour les six prochains mois. Sinon, promis, j’envoie un chèque de 50 $ au parti de Donald Trump. 

Et vous?

D’ailleurs, si vous souhaitez aussi prendre un engagement public, écrivez-moi un courriel (mallard@lesoleil.com) avec votre nom, votre ville et votre engagement spécifique. Ex : Marc Allard, Québec. Je m’engage à exercer le ukulélé trois fois par semaine, 20 minutes par séance, pour les six prochains mois. 

Je rassemblerai vos promesses dans une prochaine chronique...

* Comme la dernière fois, le prénom de Mélanie est fictif pour protéger son identité

Nous, les humains

L’île où les hommes oublient de mourir

CHRONIQUE/ Salvatore Peralta vient du village de Padria, en Sardaigne, une île italienne où les hommes aussi oublient de mourir.

J’insiste sur les hommes parce que la Sardaigne est le seul endroit connu dans le monde où les hommes vivent aussi longtemps que les femmes. Presque partout sur la planète, monsieur meurt entre cinq et huit ans avant madame. Mais sur cette île de la Méditerranée, l’égalité de sexes s’est rendue jusqu’au cimetière. 

Salvatore est encore jeune. Il a 39 ans. Il a un doctorat en génie minier à l’Université McGill, où il fait de la recherche et enseigne. Padria, son village, est perché dans une région montagneuse au centre de la Sardaigne, qui compte un des plus hauts taux de centenaires dans le monde. 

«Padria est un village de seulement 633 personnes, mais il compte trois centenaires»!, me souligne Salvatore.