Les joies gratuites

CHRONIQUE / Vous ne pourrez pas dire que je ne pense pas à vous. Parfois, il m’arrive même de relire vos courriels un an plus tard.

Récemment, j’ai croisé la chute Montmorency en auto et j’ai relu le message d’un monsieur qui m’avait écrit au printemps 2017 pour me parler des «grouillants».

«Hier, à l’heure du souper, je suis passé par la chute Montmorency. Je ne saurai pas trouver les mots pour décrire cette chute gonflée à ce temps-ci de l’année. De partout où je me déplaçais, elle m’apparaissait différente, je ne me lassais plus de l’observer, de l’entendre», m’a-t-il écrit. 

Pendant ce temps-là, me ­décrivait-il, une bonne dizaine de coureurs montaient les 487 marches de l’escalier «panoramique» au flanc de la falaise. «Certains avaient des moniteurs cardiaques attachés à leur avant-bras. Combien parmi eux ont pris le temps de faire une méditation devant la chute après leur exercice? Je lance un chiffre comme ça : 0.»

Par «méditation», le lecteur ne voulait pas dire de s’asseoir, de fermer les yeux et de se concentrer sur sa respiration. Il parlait de méditer dans le sens de contempler la beauté d’une chute majestueuse. Une chute que seuls les touristes s’arrêtent pour regarder, mais que les coureurs ont réduit à un accessoire de jogging. 

Le monsieur, un homme dans la soixantaine, avait un nom pour ces gens très actifs qui n’ont pas de temps pour la contemplation. Ils les appelaient les «grouillants».

L’expression m’est restée en tête depuis. Et je dois vous dire que ces temps-ci, j’en vois partout, des grouillants. Sur les trottoirs, au parc, dans la forêt, sur les lacs. Ils courent, ils nagent, ils roulent, ils grimpent, ils pagaient.

Je n’ai rien contre le sport, même que je joue à la pétanque le dimanche soir. Reste que quand on passe son temps à surveiller son rythme cardiaque sur sa montre, difficile d’admirer la beauté qui nous entoure. 

Il peut y avoir un temps pour les deux, bien sûr. Mais comme le notait mon envoyé spécial à la chute Montmorency, on dirait qu’il y en a juste pour le premier. 

«La beauté des choses existe dans l’esprit de celui qui les contemple», disait le philosophe David Hume, que je n’ai jamais pris le temps de lire, mais qui a de très belles citations sur Internet. 

Peu importe, c’est vrai : on ne peut apprécier la grâce des choses qu’en s’arrêtant pour les contempler. L’observation attentive donne accès à tous les remous de la conscience : images, sons, saveurs, sensations, émotions et pensées susceptibles de nous procurer des expériences positives.

Au secondaire, j’avais un prof de morale qui nous parlait souvent des «joies gratuites», ces petits moments du quotidien qui nous font du bien et qui ne coûtent rien, genre enfiler un vêtement propre, faire la grasse matinée le samedi, plonger dans une piscine un jour de canicule, recevoir un compliment, boire une bière après une journée de travail et, oui, regarder un coucher de soleil.

Durant des années, j’ai trouvé cette idée épouvantablement quétaine. Mais en lisant sur la populaire pratique bouddhiste de la «pleine conscience» — qui consiste, en gros, à être attentif au moment présent —, j’ai réalisé qu’on loupait effectivement beaucoup de joies gratuites dans une journée. Or, qui peut vraiment se passer d’un truc gratuit? Et joyeux? 

Pour que les joies gratuites enchantent notre cerveau, le neuroscientifique Rick Hanson recommande de les savourer au moins 20 à 30 secondes, en ne se laissant pas distraire par autre chose. 

Je ne sais pas si les grouillants y arrivent. Chaque fois que je roule vers la Côte-de-Beaupré et que je passe devant la chute Montmorency, j’ai une petite pensée pour eux. J’espère qu’ils prennent le temps d’apprécier la beauté de ce vertigineux plongeon de la rivière Montmorency vers le fleuve Saint-Laurent. Et je me dis que, moi aussi il serait peut-être temps que je m’y arrête. 

En attendant, il y a bien d’autres joies gratuites. Encore plus en vacances...! De retour dans trois semaines. 

Chronique

Comment créer sa chance

CHRONIQUE / Les milliers d’acteurs qui courent les auditions à Los Angeles rêvent d’être chanceux comme Harrison Ford.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais l’inépuisable comédien derrière deux des plus illustres héros hollywoodiens — Han Solo et Indiana Jones — a failli tomber dans le ravin de l’anonymat.

Quand il est arrivé à Los Angeles dans les années 60 en espérant briller à l’écran, Ford a reçu si peu d’attention qu’il a été obligé de se trouver un boulot de menuisier. Un jeune réalisateur l’a embauché pour installer des armoires dans sa maison. Ils se sont bien entendus, et le réalisateur lui a confié un petit rôle dans un film à petit budget qu’il était en train de tourner.

Le film, refusé par six studios jusqu’à ce que Universal se lance, s’intitulait American Graffiti. Contre toute attente, il a finalement été un énorme succès. Son réalisateur? Un dénommé George Lucas. Quelques années plus tard, Lucas allait donner un rôle à son ami dans un autre film qui n’excitait guère les studios: Star Wars. The rest, comme on dit, is history.

«Pour Ford, la rencontre fortuite avec Lucas a mené à une cascade d’événements qui l’ont conduit à devenir une des plus grandes stars de sa génération. Si ce n’avait pas été des armoires, il n’aurait peut-être jamais été catapulté dans la célébrité internationale avec Star Wars», écrivent Janice Kaplan et Barnaby Marsh dans leur fascinant nouveau livre sur la chance, intitulé How Luck Happens (Comment la chance se produit, pas encore traduit en français).

Un jour ou l’autre, on fait tous des rencontres chanceuses. On ne croise peut-être pas des George Lucas, mais des gens qui nous aident à trouver un boulot formidable, notre BFF ou l’âme sœur.

Plusieurs personnes ont l’impression que la chance ne relève que du hasard. Or, on aurait beaucoup plus de contrôle sur elle qu’on le pense, font valoir Kaplan, journaliste, éditrice et productrice de télé, et Marsh, un expert de la prise de risque, chercheur aux prestigieuses universités Harvard et Princeton.

D’entrée de jeu, les auteurs citent le philosophe stoïcien Sénèque qui disait: «La chance est ce qui arrive quand la préparation coïncide avec l’opportunité», et ça résume bien leur conception de la chance.

Les gens chanceux, expliquent-ils, sont en général plus persistants que les autres. Ils cognent aux portes jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent et ne se laissent pas abattre quand elles restent fermées. L’auteur John Grisham, par exemple, a été rejeté par 28 maisons d’édition avant qu’il y en ait qui accepte de publier son premier roman, Le Droit de tuer. Trente ans plus tard, Grisham a vendu plus de 275 millions de livres dans le monde.

Savoir se placer au bon endroit est aussi une habileté caractéristique des chanceux. Kaplan et Marsh donnent l’exemple de Wayne Gretzky. Le célèbre numéro 99 est réputé pour sa stratégie qui consiste «à aller où la rondelle s’en va, et pas où elle est».

On peut voir cette stratégie à l’œuvre dans l’immobilier. Les entrepreneurs achètent des propriétés dans des quartiers qui commencent à être populaires, juste avant que des nouveaux résidents s’y précipitent et fassent augmenter les prix.

Ceux qui gravitent dans le monde des affaires ont tous entendu parler des vertus du réseautage. C’est vrai que plus on «réseaute», plus les probabilités augmentent que la chance nous tombe dessus.

Pour un chercheur d’emploi, par exemple, Kaplan et Marsh parlent de l’importance de mobiliser non seulement ses «liens forts» (famille, amoureux, amis), mais ses «liens faibles» (connaissances), ce qui multiplie les opportunités. Le même principe s’applique à l’amour. Les célibataires qui enchaînent les séries télé ou fréquentent toujours le même bar ont moins de chances de se trouver un partenaire. Par contre, s’ils sortent de leur zone de confort et vont parler à des inconnus dans un 5 à 7 ou s’inscrivent à un cours de danse, ils devraient faire beaucoup plus de rencontres intéressantes.

Bien sûr, le hasard compte aussi pour beaucoup. Oui, le beau blond ou la belle brune que vous croisez dans un resto, le chercheur de têtes que vous rencontrez dans une ligue de volleyball, l’ami potentiel qui vient de déménager à côté de chez vous donnent l’impression d’être tombés du ciel, et leur arrivée dans votre vie est effectivement fortuite. Mais si vous n’osez pas proposer une «date», offrir vos services ou inviter le voisin à prendre une bière, c’est certain: il ne se passera rien.

Au final, répètent Kaplan et Marsh, c’est ce qu’on fait de notre chance qui compte encore plus que la chance elle-même. Oui, Harrison Ford a été chanceux de rencontre George Lucas. Mais s’il ne l’avait pas persuadé de lui confier les rôles de Han Solo et Indiana Jones, il installerait peut-être encore ses armoires.

Chronique

Les fausses urgences

CHRONIQUE / Ces temps-ci, les magazines foisonnent de suggestions de lectures estivales. Souvent, les articles sont surmontés d’une photo d’un lecteur plongé dans un livre sous un parasol, avec une pile d’autres bouquins qui attendent leur tour sur une petite table extérieure.

Pour ma part, je tente depuis trois étés de terminer Le Chardonneret, un roman de 786 pages. Je l’avance un peu en vacances. Mais le reste de l’été, je n’ai pas le temps. Ou en tout cas, je ne le prends pas. Il y a toujours quelque chose de plus urgent.

Il y a du ménage à faire, de la paperasse à remplir, des comptes à payer, des courses à faire, de la bouffe à cuisiner, des réparations à faire sur la maison... et des statuts Facebook à «liker».

Ça me fend le cœur de ne pas lire plus de romans parce que j’adore ça et que ça empêche mon cerveau de ramollir. Mais pour vraiment en profiter, il faut que je sois en mesure de m’y plonger et de maintenir ma concentration pendant un bon bout de temps. C’est plaisant, mais exigeant.

Alors, je fais passer tout le reste avant.

J’ai appris pourquoi la semaine passée en lisant un article du New York Times intitulé «Pourquoi votre cerveau vous pousse à accomplir des tâches moins importantes».

C’est à cause d’un phénomène appelé «l’effet d’urgence». En gros, c’est que notre esprit a tendance à prioriser les activités qui donnent une satisfaction immédiate plutôt que les celles qui offrent une récompense à long terme.

C’est pourquoi lorsque vous songez à vous atteler à une activité plus laborieuse, votre cerveau se trouve soudainement un paquet de tâches plus pressantes.

Le journaliste, Tim Herrera, racontait par exemple qu’avant de commencer à écrire sa chronique, il avait rempli des documents pour renouveler son passeport; coupé les ongles de son chat; acheté des articles ménagers; répondu à quelques messages sur Instagram; et mangé une collation.

Quoi faire pour déjouer son cerveau?

Herrera suggère d’emprunter un truc à l’ancien président américain Dwight D. Eisenhower, qui avait l’habitude de trier ses tâches en quatre catégories : important/urgent; important/non urgent; non ­important/urgent ; non ­important/non ­urgent. Les tâches urgentes sont celles qui ont une date butoir et les tâches importantes sont celles qui ont du sens pour vous.

Cette semaine, j’ai réécouté le Ted Talk de Laura Vanderkam, une spécialiste de la gestion du temps, qui racontait sa rencontre avec une femme très occupée, qui gère une entreprise avec 12 salariés, et a six enfants. Vanderkam l’a appelée pour convenir d’un rendez-vous un jeudi matin. Elle n’était pas disponible. C’était prévisible, non?

Eh bien la femme d’affaires ne travaillait pas ce matin-là. Elle était partie en randonnée. Il faisait beau et elle avait envie de se promener. Intriguée, Vanderkam lui a demandé comment elle avait trouvé du temps pour se balader en montagne.

«Tout ce que je fais, chaque minute passée, c’est mon choix», lui-t-elle répondu.

C’est une nuance éclairante. Souvent, quand on ne fait pas un truc qu’on aurait aimé accomplir, on fournit la raison habituelle : «ah, je n’ai pas eu le temps». On devrait plutôt dire : «je n’ai pas pris le temps».

Parce que, oui, c’est souvent un choix. La liste des «il faut que» est inépuisable et on pourrait y consacrer notre été au complet. Mais pendant ce temps-là, la vie passe et notre santé mentale en souffre. Alors peut-être qu’on devrait traiter les activités qui nous font du bien à l’âme avec le même empressement que les «vraies» priorités?

Le choix de céder à de fausses urgences donne la satisfaction immédiate de la tâche accomplie. Mais il peut nous empêcher de terminer des projets qui nous tiennent à cœur. Ne serait-ce que de finir un roman…

Chronique

Sois gentil, ferme-la!

Sois gentil, ferme-la! Le spectacle venait de commencer au parc de la Francophonie, j’avais hâte de me remplir les oreilles de l’électro-lounge planant de Bonobo. Mais à côté de moi, il y avait une bande de vingtenaires qui jasaient en gueulant comme dans un bar.

Ils se racontaient leurs péripéties de la semaine et riaient à gorge déployée. Autour d’eux, tout le monde les regardait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à jacasser et à se taper les cuisses en buvant leur Coors Light. Bonobo avait beau déployer toute son artillerie musicale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour socialiser.
Irrité, j’ai fait signe à un des gars de baisser le ton. Il a roulé les yeux et s’est retourné vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rapport.

Le rapport, c’est que la plupart des spectateurs du Festival d’été — ou dans n’importe quel show, d’ailleurs — vont là pour écouter la musique d’un artiste. Pas pour t’entendre raconter ta semaine ou des jokes de mononcle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je deviens plus grincheux. Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se comporter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre politesse de cesser de bavarder quand les premières notes résonnent, non?

Évidemment, on n’est pas dans un concert de classique. Tu peux gueuler tant que tu veux pour encenser un artiste, demander un rappel ou lui lancer un «ON T’AIIIIME» (insérez le nom de votre musicien préféré) à lui fendre le cœur.

Évidemment que le plaisir d’un spectacle n’est pas qu’auditif. Il est aussi dans le sentiment de communion avec l’audience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as envie de jaser d’autre chose avec tes amigos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la communion.

Oh, et si tu reçois un appel sur ton cell, pas obligé de le prendre non plus… C’est le bon moment de texter.

Cette semaine, mon ancien collègue et animateur à la radio de Radio-Canada, Guillaume Dumas, a mis sur Facebook un article de Stephen Thomson, de la radio publique américaine NPR. Le journaliste et critique de musique répondait à un lecteur qui lui demandait : «Puis-je demander à des personnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fermer?»

Thomson expliquait que c’était pire de bavasser à haute voix lors d’un spectacle à l’intérieur. Les conversations dans une salle sont un peu comme de la «fumée secondaire», illustrait-il. «Mais à l’extérieur, le calcul est plus compliqué, considérant notamment l’espace dont vous disposez».

Le critique musical suggère des moyens pacifiques de faire part de votre mécontentement : dévisager, faire un «chut!» ou y aller avec des affirmations qui commencent par «je», comme : «J’ai de la misère à entendre le spectacle»...

«Prononcer quelques mots doux à la poursuite de la quiétude n’est pas un vice», écrit Thomson.

Et si on n’est pas trop coincé, on peut juste changer de place. Heureusement, le parc de la Francophonie respirait un peu pour Bonobo, et c’est ce qu’on a fait. 

Au milieu du spectacle, j’ai regardé en arrière et j’ai vu le club social qui jacassait encore. Un des gars m’a vu. 

Cette fois, c’est moi qui ai roulé les yeux.