Marc Allard
Daniel Kapel, 78 ans, isolé chez lui dans le quartier Limoilou. «Le contact humain, dit-il, c’est quand on n’en a pas qu’on se rend compte que c’est d’une grande importance.»
Daniel Kapel, 78 ans, isolé chez lui dans le quartier Limoilou. «Le contact humain, dit-il, c’est quand on n’en a pas qu’on se rend compte que c’est d’une grande importance.»

«Une poignée de main ferait du bien»

CHRONIQUE / Pas de bec, pas d’accolade, pas même une poignée de main. Daniel Kapel n’a été touché par personne depuis le début du confinement.

À 78 ans, il souffre d’hypertension pulmonaire et suit assidument les consignes de la Santé publique pour se protéger de la COVID-19. La majeure partie du temps, il reste chez lui à regarder les nouvelles à LCN et des documentaires sur des explorateurs qui font le tour du monde.

M. Kapel, lui, fait le tour de son appartement de Limoilou. Il a beau sortir sur son balcon, il ne reçoit pas de visite ces temps-ci, même à deux mètres de distance. «Moi, je suis tout seul ici. Je n’ai pas de parenté, j’ai rien.»

L’après-midi, il va marcher dans le quartier. Mais il ne peut plus s’arrêter au resto où il aimait aller prendre un café et jaser de l’actualité avec d’autres habitués de l’endroit.

«Pour moi, c’est très dur. J’ai beaucoup de difficulté à rester sans rien faire et à rester confiné», dit-il.

Une des choses qui lui manquent le plus ces temps-ci?

D’être touché.

Il y a deux mois, Daniel Kapel pouvait voir en personne des bénévoles des Petits Frères, un organisme qui sert de «grande famille» aux personnes âgées seules. Ils lui serraient la pince, posaient la main sur son épaule, le serraient dans leurs bras.

Ces petits gestes l’apaisaient. Depuis qu’il en est privé, il se sent plus anxieux. Ces temps-ci, «juste une poignée de main, ça ferait bien», dit M. Kapel.

Avec le confinement, nous sommes beaucoup à avoir redécouvert les vertus de la webcam et du bon vieux téléphone. Daniel Kapel s’estime heureux que les bénévoles des Petits Frères se relaient pour l’appeler plusieurs fois par semaine.

Mais il sent, comme on le sent tous, que les communications virtuelles ne sont que les subalternes du face-à-face. En personne, on utilise quatre de nos cinq sens : l’ouïe, la vue, l’odorat, le toucher. Pas sur Facetime ni au téléphone.

Ceux qui sont isolés souffrent d’une grande carence de toucher depuis le début du confinement.

Le toucher, c’est le premier sens qu’on acquiert. Des bras de notre mère jusqu’au CHSLD, la stimulation tactile a le pouvoir de nous apaiser. Quand les récepteurs de la peau sentent un toucher affectif, ils font chuter le cortisol — «l’hormone du stress» — et libèrent l’ocytocine — «l’hormone du câlin», ce qui renforce le sentiment de confiance et d’attachement envers les gens qui nous entourent.

L’humain angoisse quand il n’est pas touché. Une triste étude menée dans les orphelinats roumains érigés sous la dictature de Ceaucescu a montré que le niveau de stress était beaucoup plus élevé chez les nourrissons privés de stimulation tactile.

En 1994, les chercheurs en question — la neurobiologiste Mary Carlson et le psychiatre Felton Earls, de l’Université Harvard — se sont rendus dans les orphelinats. Et ils ont été frappés par le «mutisme, les expressions faciales vides, le retrait social et les mouvements stéréotypés bizarres de ces nourrissons».

Directrice d’un centre de recherche sur le toucher à l’Université de Miami, Tiffany Field a mené une série d’études sur les personnes âgées. Elle a comparé un premier groupe d’ainés qui recevait des visites régulières avec un accent sur la conversation et un autre qui recevait des visites comprenant des massages. La chercheuse a constaté des avantages émotionnels et cognitifs plus élevés dans le groupe avec les massages.

Tiffany Field a aussi observé que de courtes périodes de contacts physiques — aussi peu que 15 minutes le soir, dans l’une de ses études — améliorent la croissance et la prise de poids chez les enfants. Des doses régulières de toucher permettent aussi aux adultes de bonifier leur santé émotionnelle, physique et cognitive.

Bénévole auprès des Petits Frères, Denis Bouchard a compris ça d’instinct. Avant le confinement, M. Bouchard rendait régulièrement visite à trois femmes isolées de 78 , 80 et 95 ans. Il leur faisait la bise, l’accolade, leur prenait la main. Il s’occupait de leur esprit en discutant avec elles, mais n’oubliait pas leur corps avec des petits gestes d’affection.

Maintenant, il doit se contenter du téléphone, ce qui est beaucoup mieux que rien en ces temps covidiens, mais quand même. «C’est plus frette, ce n’est pas pareil comme quand tu t’assois une demi-heure, une heure avec quelqu’un. C’est important d’aller les voir, d’être présent», dit M. Bouchard, qui est bénévole depuis 18 ans auprès de l’organisme. 

Daniel Kapel, lui, espère qu’on pourra en finir le plus vite possible avec le deux mètres de distance. Il a particulièrement hâte de retrouver les soirées organisées par les Petits Frères où il était libre de chanter et de danser avec d’autres convives.

«Le contact humain, dit-il, c’est quand on n’en a pas qu’on se rend compte que c’est d’une grande importance.»