La vertu est sa propre récompense, même quand on ne fait qu'offrir une pizza à une inconnue.

Une pizza à donner

CHRONIQUE / Il a reçu une pizza de trop. Elle était encore chaude dans sa boîte de carton. Mais Martin* avait commandé une poutine en plus, alors, non, il n’avait pas faim pour une deuxième.

La loi du moindre effort lui aurait suggéré deux options faciles : a) la congeler, b) la jeter. Sauf que Martin a horreur du gaspillage alimentaire.

«Beaucoup de gens ne mangent pas à leur faim, et je déteste jeter de la nourriture, surtout quand c’est frais», m’a-t-il expliqué. 

Il a donc pris une photo de la pizza orpheline et l’a publiée sur Entraide Limoilou, un groupe Facebook où les gens du quartier se rendent service pour toutes sortes de tracas quotidiens. 

Quelques minutes plus tard, il remettait à une maman la petite merveille gastronomique italienne. Sur Facebook, «elle a marqué que son enfant a bien aimé», raconte Martin. 

Quand j’ai vu sa publication sur Facebook, je me suis demandé ce que j’aurais fait à sa place? Honnêtement, j’aurais probablement congelé la pizza. 

Mais en jasant avec Martin, j’ai réalisé que son choix, quoiqu’un peu plus exigeant, était beaucoup plus futé que le mien.

Pourquoi? Parce que Martin s’est comporté de manière vertueuse, et que la vertu est une source fiable de bonheur. 

Je sais, c’est étrange de parler de vertu aujourd’hui. Le mot a des airs d’une autre époque. Quel parent dit aujourd’hui à son enfant : «c’est important que tu sois vertueux»?

Dans notre société moderne, on encourage beaucoup les qualités de «performance». Celles qu’on peut mousser dans une entrevue d’embauche : la persévérance, la créativité, la rigueur, l’autonomie, le «dynamisme», etc.

Les vertus, ces forces morales qui nous disposent à faire le bien autour de nous, sont plus rarement valorisées. Peut-être à cause de leur côté moralisateur ou de leurs accointances religieuses. 

Peu importe : elles méritent une deuxième chance. 

En 2004, Christopher Peterson et Martin Seligman, deux chercheurs émérites considérés comme les pères de la psychologie positive, ont écrit une brique de 800 pages sur les vertus et les forces de caractère qui favorisent l’épanouissement de l’être humain. 

Les deux auteurs ont cherché à voir où les grandes traditions philosophiques et religieuses du monde convergeaient avec la science psychologique moderne. Et ils en ont tiré une liste de six grandes vertus : la sagesse et la connaissance, le courage, l’humanité, la justice, la tempérance (qui permet de se protéger des excès) et la transcendance (qui donne un sens à la vie). 

Et Martin, dans tout ça? En offrant sa pizza à quelqu’un, il a fait preuve d’humanité, une vertu qui consiste à tendre vers les autres et à leur venir en aide, selon Peterson et Seligman. Et si on en croit la science psychologique, il se porte probablement mieux que s’il l’avait gardée pour lui ou l’avait jetée. 

Dans une autre vie, Martin a côtoyé beaucoup de gens qui ne mangeaient pas à leur faim. Et maintenant, il donne souvent de la nourriture. 

Au début de l’hiver, par exemple, il a vu un incroyable spécial sur la surlonge de bœuf et en a offert 40 livres à Entraide Agapè, qui offre des services d’entraide alimentaire et matérielle aux familles dans le besoin à Beauport et dans les environs. 

«J’aime aider, je préfère donner que recevoir», m’a écrit Martin. 

C’est ça l’idée : la vertu accroît le bien-être, même quand elle exige un effort de plus. 

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je le constate beaucoup dans mes choix de consommation. Quand je fais l’épicerie, par exemple, j’ai deux options inégalement vertueuses. Soit je ramasse tout dans un gros supermarché et je fous ça dans le coffre de l’auto. Soit j’y vais à pied et je vais dans les petits commerces locaux : le marchand de fruits et légumes bio, la boulangerie, la boucherie et le magasin d’aliments en vrac. 

La première option est plus facile, mais je me sens poche, après. La deuxième est plus fastidieuse, mais je suis content en revenant chez moi. 

Vous, c’est peut-être autre chose. Prendre le temps de jouer avez vos enfants, même si vous avez une to-do list de 20 pieds à finir. Étudier, même s’il y a une bonne série qui vous attend. Aller courir, même si on se les gèle. Lire une chronique sur la vertu, même si ça a l’air moralisateur. Offrir une pizza à des inconnus, même s’il faut publier une annonce sur Facebook.

Sur le coup, c’est plus pénible. Mais après, maudit que ça fait du bien. 

*Le vrai prénom de Martin a été modifié à sa demande pour protéger son identité.