Francis Pronovost passe de 10 à 20 heures par semaine en nature. L’été, il fait beaucoup de randonnées en montagne ou de balades à vélo en campagne. Et L’hiver, c’est le ski de fond. «J’y vais parce que j’aime ça et que j’en ai besoin», dit-il.

Une dose de nature

CHRONIQUE / Un vendredi soir, Francis Pronovost s’est retrouvé seul. Il n’avait pas envie de boire une bière devant la télé, alors il a mis sa cannette dans un sac à dos et a filé vers le mont Wright, à Stoneham.

Après une ascension dans la forêt ancienne, il pensait être l’unique randonneur au sommet. Mais non.

«J’arrive et là et il y a un autre gars qui était tout seul lui aussi. Il avait fait sa randonnée et il avait emmené sa petite bière, raconte Francis. Parle-parle, jase-jase, et il y a un troisième gars qui arrive tout seul qui faisait sa randonnée et venait prendre sa petite bière en haut».

Les trois gars ont bu leurs canettes ensemble au crépuscule, se découvrant entre autres une passion commune pour la photo. Clairement, Francis n’était pas le seul à préférer un vendredi soir seul en nature à un vendredi soir seul avec la zappette.

Depuis sa maîtrise en génie électrique, Francis est un amant confirmé de la nature. Avec sa blonde, le conseiller en bâtiment durable passe maintenant de 10 à 20 heures par semaine en nature. L’été, il fait beaucoup de randonnées en montagne ou de balades à vélo en campagne. Et L’hiver, c’est le ski de fond.

«Il y a des gens qui font du yoga, de la méditation. Moi, rien que de me promener en nature, j’ai du fun à voir la beauté des roches, des arbres, un petit ruisseau, des petites mousses vertes... «J’y vais parce que j’aime ça et que j’en ai besoin», ajoute-t-il.

L’intuition de Francis est confirmée par la science. De plus en plus d’études épidémiologiques démontrent qu’une plus grande exposition aux environnements naturels, comme les parcs, les forêts ou les plages est associée à une meilleure santé physique et mentale.

Quand il travaille en ville la semaine, Francis Pronovost se ressource dans les espaces verts du Vieux-Québec, comme le parc du Bastion-de-la-Reine.

Comme Francis Pronovost l’a remarqué, la nature semble combler un besoin viscéral chez l’humain. Il y a plus de 30 ans, Edward O. Wilson a proposé l’hypothèse de la «biophilie» pour expliquer notre attirance envers le monde vivant.

L’éminent biologiste américain estimait que l’humain a un besoin affectif inné d’être en contact avec la nature; les humains, selon lui, aiment instinctivement les environnements naturels qui ressemblent à la savane africaine dans laquelle ils ont évolué.

Mais que nous dit la science moderne sur notre rapport à la nature et comment fait-on pour en tirer des bienfaits? J’en ai discuté cette semaine avec Rachel Thibeault, professeure à l’Université d’Ottawa, docteure en psychologie et ergothérapeute, qui s’est beaucoup intéressée à la question. Voici notre entretien, légèrement édité. 

Q Qu’est-ce qui vous a convaincu que la nature peut nous faire du bien? 

R J’ai fait 30 ans de recherche avec les gens qui ont vécu des situations de torture, des gens qui ont tout perdu lors de guerre, lors de conflits armés, lors de catastrophes naturelles. Ce que j’ai étudié, c’est leurs stratégies pour retrouver un équilibre psychologique. Entre autres, j’ai travaillé au Liban, surtout avec les jeunes Palestiniens qui avaient été torturés par les forces israéliennes. Une de leurs stratégies, c’était beaucoup d’aller faire de l’agriculture, du jardinage. Ils n’étaient pas capables de se relier à l’humain, parce que c’était devenu un conditionnement, les humains étaient devenus trop dangereux. Ce qui les aidait à remonter la pente, c’était soit de s’occuper de plantes ou d’animaux. 

Q Est-ce qu’on sait combien de temps il faut passer en nature pour en tirer des bienfaits?

R Il y a des recherches toutes récentes, sorties au mois de juin, où on a déterminé qu’on a tous besoin d’un minimum de deux heures semaine en contact avec le monde naturel. Ça n’a pas besoin d’être tout d’un bout. Ça peut se faire par bribes. Mais ce qui est important, c’est qu’on ait en bout de course un total de 120 minutes. L’effet maximal va être atteint entre 200 et 300 minutes semaine. Après ça, l’effet de taille ne joue plus. Donc, si on a plus que 300 minutes semaines en contact nature, ça améliorera pas nécessairement beaucoup plus notre santé. 

Q Est-ce que l’effet de la nature est instantané? 

R Ce que la recherche nous dit, c’est que pour ressentir cet élément de contact [avec la nature], ça prend un certain temps. Ce n’est pas juste en arrosant mes fleurs sur mon balcon que ça va se produire. Il faut plusieurs minutes avant que le contact au vivant s’établisse. Si j’enlève les feuilles mortes, si je bichonne ma plante, c’est là que le contact va s’établir, pas si je fais juste arroser.

Q Et si je regarde mes textos sur mon cellulaire en même temps, j’imagine que ça n’aide pas? 

R Il y a des études (...) qui ont démontré que c’est ça qui est difficile dans notre société : même si les stimulis naturels sont là, on ne porte pas attention. Il y avait une étude où ils ont testé des gens qui arrivaient au travail. C’était dans un hôpital en Californie si je me rappelle bien. Ils avaient intégré des haut-parleurs avec des chants d’oiseaux, des vaporisateurs qui mettaient des parfums de jasmin dans l’air, et il y avait des caméras aussi. Ils demandaient aux gens quand ils arrivaient au bureau : avez-vous remarqué quelque chose de particulier? Et je pense que plus de 95 % des gens n’avaient rien remarqué. Et quand on regardait les caméras, ce qu’on voyait, c’était que les gens sortaient de l’auto, ils marchaient vers leur bureau en regardant leur cellulaire, et ils n’étaient pas du tout présents aux stimulis naturels dans leur environnement.

Q Est-ce qu’il faut toujours aller dans le bois pour être en contact avec la nature?

R La recherche nous dit que ce qui est important, c’est le phénomène d’immersion. (...) On n’est pas nécessairement obligé de, disons, partir dans le Parc des Laurentides. (...) Si je m’installe une mangeoire d’oiseaux sur mon balcon et je suis capable d’être assez conscient pour vraiment me centrer sur cette expérience, de regarder les oiseaux qui viennent dans ma mangeoire, ça va compter comme mon temps en nature. Si je ne me laisse pas distraire par tous les stimulis autour de moi et que mon focus c’est l’élément naturel, ça va compter. Si j’ai des boîtes à fleurs, même chose. Si je cultive mes fines herbes sur mon balcon, et que je me laisse absorber par mon travail de jardinage, et que mon attention n’est pas détournée par le bruit du trafic, ça va compter dans mon temps de nature.

Q Est-ce qu’une simple reproduction de la nature peut faire du bien? 

R Juste au niveau visuel, ils ont fait des études avec des gens qu’ils ont fait travailler dans des sous-sols. Donc, pas de fenêtre vers l’extérieur, juste béton, béton. Ils ont même testé les tableaux qu’ils mettaient au mur. S’ils mettaient des paysages urbains, des photos de bagnole, ils voyaient zéro amélioration du bien-être psychologique. Mais juste de mettre une murale qui évoque un paysage naturel a augmenté les indicateurs de bien-être psychologique. 

Q Est-ce qu’on devrait prescrire une dose nature à quelqu’un qui ne va pas bien? 

R Je suis justement en contact avec de jeunes ergothérapeutes qui font ça. Ils demandent aux gens quel est leur mode d’interaction préféré avec le monde naturel. Les 2 heures, c’est tout récent, mais ils leur recommandent, quand même, d’intégrer ça dans leur semaine, de s’assurer qu’ils ont ces moments-là de contact avec le monde naturel. 

Q Et que fait-on si on a plus envie de regarder une série télé que d’aller faire de la randonnée en forêt? 

R Il y a une inertie qu’on doit surmonter, souvent, pour faire des choses qui sont bonnes pour nous. (...) Même si on aime ça. Des chercheurs ont fait des études auprès de sportifs de haut niveau, des musiciens de concert. Et même eux qui adorent leur art ou leur sport doivent se botter le derrière pour y aller. L’inertie demeure même si on est passionné par quelque chose. La motivation va apparaître dans les cinq premières minutes. Une fois qu’on s’engage, la motivation s’enclenche. Il faut qu’on en tienne compte dans les activités en lien avec la nature, en se disant : «oui, ça va me demander un petit effort, mais ça en vaut la peine». 

Q Et vous, êtes-vous souvent en contact avec la nature? 

Moi, je fais beaucoup de vélo. Je vous appelle d’un chalet au bord d’un lac en nature. Pour moi, c’est très important. Au quotidien, je vis avec des oiseaux. Et après ma méditation du matin, je vais faire suivre ça d’un 15 minutes de présence avec les oiseaux. Dans la maison, je recueille des oiseaux exotiques qui ont été abandonnés. Il y en a certains qui vont simplement venir se coucher dans ma main, sur le dos. Ce qu’ils aiment faire, c’est se faire gratouiller la bedaine. On fait un petit 20 minutes de gratouillage de bedaine. Il n’y a pas d’autres stimulis. C’est juste un 20 minutes de contact avec l’oiseau. Et ça me fait beaucoup de bien. Il y a quelque chose de très ressourçant dans un contact avec un autre être vivant. J’ai commencé aussi la culture hydroponique à l’intérieur, de juste m’occuper de mes plantes, ça aussi ça me fait du bien.