Orani, un village situé dans la «zone bleue» au centre de la Sardaigne.

L’île où les hommes oublient de mourir

CHRONIQUE/ Salvatore Peralta vient du village de Padria, en Sardaigne, une île italienne où les hommes aussi oublient de mourir.

J’insiste sur les hommes parce que la Sardaigne est le seul endroit connu dans le monde où les hommes vivent aussi longtemps que les femmes. Presque partout sur la planète, monsieur meurt entre cinq et huit ans avant madame. Mais sur cette île de la Méditerranée, l’égalité de sexes s’est rendue jusqu’au cimetière. 

Salvatore est encore jeune. Il a 39 ans. Il a un doctorat en génie minier à l’Université McGill, où il fait de la recherche et enseigne. Padria, son village, est perché dans une région montagneuse au centre de la Sardaigne, qui compte un des plus hauts taux de centenaires dans le monde. 

«Padria est un village de seulement 633 personnes, mais il compte trois centenaires»!, me souligne Salvatore.

La Sardaigne fait partie des célèbres «zones bleues», ces endroits où la proportion de gens qui ont un siècle dans le corps est anormalement élevée. Sur cette île située entre la Corse et la Tunisie, il y a proportionnellement six fois plus de centenaires que dans le reste de l’Italie. Et 10 fois plus qu’en Amérique du Nord. 

Mais au-delà des chiffres, ce sont les raisons qui expliquent l’étonnante longévité des habitants de la Sardaigne centrale qui nous intéressent le plus. Or, il s’avère qu’une des raisons principales est que les Sardes sont incroyablement grégaires et multiplient les contacts face à face. 

À l’heure où on parle d’une «épidémie de solitude» au Québec, particulièrement chez les aînés, l’exemple de la Sardaigne pourrait nous inspirer.

Fascinée par la longévité sarde, la psychologue montréalaise Suzan Pinker s’est rendue en Sardaigne en octobre 2008 pour interviewer les héros de la zone bleue et les chercheurs qui ont essayé de percer leur secret. 

Elle a d’abord rencontré un médecin local et chercheur biomédical du nom de Giovanni Pes, qui était accompagné d’un collègue généticien, Paolo Francalacci. Les deux scientifiques ont conclu que les gènes représentent environ 25 % de l’élixir. 

Le reste est attribuable à l’environnement et à la culture, notamment au fait que les villageois du centre de l’île ne connaissent à peu près pas la solitude, peu importe leur âge. 

«Tous les centenaires que nous avons rencontrés recevaient le soutien de parents et d’amis, de visiteurs qui s’arrêtaient pour discuter, apporter de la nourriture et potiner, fournir des soins personnels, un baiser sur la joue. Des enfants devenus des adultes pressés par le temps, des petits-enfants, des nièces et des neveux — dont certains étaient eux-mêmes des aînés —, délaissent leur travail pour prendre soin de membres âgés de leur famille âgés», a décrit Susan Pinker dans le journal The Guardian.

C’est effectivement comme ça à Padria, m’a dit Salvatore. «Les gens ne sont jamais laissés tout seuls». Grabataire, pauvre, malade, peu importe, il y a toujours des proches pour prendre soin d’eux. Pas des infirmières ou des travailleurs sociaux qui sont payés pour leur rendre visite. De la famille, des amis, des voisins qui viennent cogner chez vous, te préparer un café et jaser. 

Dans son livre The Village Effect, où elle raconte son périple en Sardaigne, Susan Pinker cite une recherche colossale de Julianne Holt-Lunstad, de l’Université Brigham Young, en Utah. Avec deux collègues, la chercheuse a examiné 148 études longitudinales sur le lien entre les relations sociales et la longévité. Sa conclusion est frappante : ceux qui sont bien intégrés à leur communauté ont deux fois moins de chances de mourir sur une période de sept ans que ceux qui mènent des vies plus solitaires. Un peu comme si les gens qui nous entourent formaient un rempart contre la Grande Faucheuse. 

Notre rempart social est composé de deux sortes de briques. Les relations intimes, c’est-à-dire les gens sur qui nous pouvons compter en temps de crise. Et la fréquence avec laquelle on interagit avec des gens face à face au cours de la journée. Ça peut être votre famille et vos amis, mais aussi des gens avec qui vous avez des relations plus superficielles comme le chauffeur de l’autobus, la barista à la brûlerie du coin, vos coéquipiers de l’équipe de volleyball, vos rivaux au poker, la madame derrière vous dans la file à l’épicerie. 

Les échanges numériques n’ont pas le même effet protecteur. «Les contacts en face à face libèrent une cascade de neurotransmetteurs et, comme un vaccin, ils vous protègent maintenant et à l’avenir», explique Susan Pinker dans une présentation Ted Talk. 

«Échanger un regard avec quelqu’un, une poignée de main, un salut, cela suffit à libérer de l’ocytocine qui augmente votre niveau de confiance et diminue votre niveau de cortisol, poursuit-elle. Cela fait diminuer votre stress. Et de la dopamine est générée, ce qui nous fait un peu planer et éradique la douleur. C’est comme de la morphine produite naturellement.»

Partout dans le monde, les femmes sont plus portées à entretenir des relations en face à face au cours de leur vie. En Sardaigne, les mâles sont eux aussi très sociables. 

Salvatore Peralta raconte par exemple qu’à Padria, les hommes sont nombreux à produire leur propre vin et ils adorent faire goûter leurs nouvelles cuvées. Un prétexte pour picoler, discuter et jouer à des jeux de société jusqu’à ce que la nuit tombe sur l’île. 

Pour Salvatore, ce qui se rapproche de plus de la convivialité sarde ce sont les ruelles montréalaises, où les voisins se réunissent pour bavarder autour d’un verre, pendant que les enfants jouent ensemble. 

On a aussi des ruelles à Québec, lui ai-je fait remarquer. Je l’ai invité à venir voir ça à Limoilou. L’été, on a un petit côté sarde.