Cassandra Loignon, 29 ans, est suivie par 56 000 personnes sur Instagram. Maxime Bourdeau, 32 ans, est suivi par 37 000 personnes.

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CHRONIQUE / Dans les derniers mois, Cassandra Loignon et Maxime Bourdeau n’ont rien fait de si extraordinaire pour un jeune couple aisé de la banlieue de Québec.

Ils sont allés en voyage en Floride. Ils ont mangé du homard avec des asperges, du riz et des poivrons. Ils ont aménagé leur cuisine avec un comptoir de quartz. Ils ont rendu visite aux ours polaires à l’aquarium de Québec. Ils ont fait des vidéos mignonnes avec leur fils d’un an et demi et leurs deux petits chiens.

«On fait juste exprimer notre quotidien», explique Maxime. «On ne glamorise pas ce que c’est». La seule différence, c’est que leur quotidien intéresse beaucoup, beaucoup de monde. Sur Instagram, où ils publient leurs tranches de vie, @cassloignon est suivie par 56 000 personnes et @maxwlkn, par 37 000. Un simple selfie du couple dans la voiture reçoit plus de 3000 j’aime.

À Québec, Cassandra et Maxime font partie du club sélect des «influenceurs», ces gens qui ont tellement de poids sur les réseaux sociaux qu’ils peuvent influencer les choix des consommateurs.

Pourquoi eux? Oui, ils sont jeunes, beaux et bourgeois — Cassandra, 29 ans, a des airs de Kim Kardashian et est copropriétaire de la boutique de soins capillaires Les précieuses, à Sainte-Foy; Maxime, 32 ans, a une gueule de mannequin et est copropriétaire de la chaîne de boutiques de vêtements urbains WLKN.

Mais surtout, ils sont connus et admirés par une horde de fans en ligne. L’«influenceur» est en quelque sorte la déclinaison moderne d’un phénomène que tout le monde connaît depuis l’école: la popularité.

Elle nous chicote au primaire, nous obsède au secondaire et nous tracasse jusqu’à la fin de nos jours. Pourtant, les adultes font comme s’ils s’en fichaient — sauf que, chacun de leurs côtés, ils se demandent combien d’amis vont leur souhaiter «bonne fête» sur Facebook.

C’est normal, car la popularité continue d’affecter nos vies bien après le bal des finissants, explique Mitch Prinstein, professeur de psychologie à l’Université de la Caroline du Nord et auteur d’un récent livre sur le sujet intitulé: Popular : The power of Likability in a Status-Obsessed World (Populaire : le pouvoir de l’amabilité dans un monde obsédé par le statut).

«Il y a tellement de preuves scientifiques aujourd’hui qui montrent que le fait d’être apprécié par les gens a un impact majeur sur nous, que ce soit pour obtenir une promotion ou être choisi comme ami ou comme partenaire amoureux, explique au téléphone M. Prinstein. Ultimement, ces facteurs jouent un rôle dans notre bien-être, notre succès, et même notre santé physique.»

Mais attention, il y a deux types de popularité, précise le chercheur. La première est basée sur le statut et regroupe des personnes qui sont connues, imitées et capables de faire plier les autres à leur volonté. La deuxième repose sur l’amabilité et caractérise les gens dont on se sent proche, en qui on a confiance et qui nous rendent heureux.

«La plupart des gens ignorent la différence entre les deux types de popularité, alors ils choisissent la mauvaise option», dit Mitch Prinstein.

La mauvaise? C’est celle basée sur le statut, du moins en ce qui concerne le bien-être, tranche le chercheur.

Tout de même, cette forme de popularité vient avec des avantages qu’aucun égo n’a la force de bouder. «Imaginez aller à un party où tout le monde est excité de vous parler, amusé par ce que vous dites, et impressionné par votre look. Considérez à quel point ce serait gratifiant si, à chaque réunion au travail, vos idées étaient considérées les plus inspirantes et influentes», écrit M. Prinstein dans Popular.

Or, la popularité de statut vient aussi avec ses inconvénients. Une des données les plus claires à ressortir de la recherche en la matière est que les gens adulés s’attirent souvent un lot d’ennemis.

Cassandra et Maxime sont bien placés pour le savoir. Leur succès sur Instagram leur a valu plusieurs messages d’insultes et des réprobations sur la manière dont ils élèvent leur enfant.

Le comble s’est produit lorsque la Direction de la protection de la jeunesse s’est pointée à la garderie de leur fils. Sur Instagram, quelqu’un avait vu des bleus accidentels sur le visage de l’enfant et a fait un signalement à la DPJ. «Évidemment, ça n’a pas été retenu, mais ça nous a fait peur», dit Maxime. «On s’est demandé si on ne devrait pas fermer nos comptes», ajoute Cassandra.

L’autre problème, c’est que la popularité de statut engendre un bonheur éphémère, mais pas durable.

Les réseaux sociaux en sont une bonne illustration. Quand on reçoit un «j’aime» sur Instagram, que notre statut est partagé sur Facebook ou retweeté sur Twitter, on ressent un petit buzz de popularité, souligne Mitch Prinstein.

Or, «en dépit de l’utilisation de mots comme «ami» ou «j’aime» sur les réseaux sociaux, ça n’a pas grand-chose à voir avec l’amitié ou l’amabilité» qui, elles, permettent de créer des relations significatives à long terme, fait remarquer le psychologue.

Maxime et Cassandra en sont bien conscients. Même s’ils ont des dizaines de milliers de «followers» sur Instagram, leur vie sociale tourne autour de leurs familles et d’un noyau serré d’amis et de collègues.

Ils continuent d’alimenter leur compte Instagram parce qu’ils jugent que c’est un moyen plus personnalisé d’entretenir des relations avec leurs clients et d’en attirer de nouveaux. Mais aussi, parce qu’ils trouvent une certaine satisfaction à nouer des liens virtuels, qui sont pour la plupart très positifs.

Cassandra, qui rêvait de devenir chef quand elle était jeune, aime entre autres partager les photos de ses plats et aider les amateurs en partageant ses recettes. Maxime, lui, aime présenter les nouvelles tendances en mode urbaine pour les jeunes messieurs.

En même temps, le couple sait bien que @cassloignon et @maxwlkn sont des versions éditées d’eux-mêmes. «On ne présente pas nos chicanes», dit le deuxième.

Oui, les réseaux sociaux leur offrent les joies éphémères de la popularité de statut. «Mais ce n’est pas ça qui nous rend vraiment heureux», précise Maxime. «Si Instagram fermait demain, on s’en remettrait», ajoute Cassandra.

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LA POPULARITÉ EXPLIQUÉE AUX ADULTES

La popularité a un impact majeur dans nos vies, de la première année à la résidence pour aînés. Comme elle suscite beaucoup de questions, j’en ai posé un paquet à Mitch Prinstein, professeur de psychologie à l’Université de la Caroline du Nord et spécialistes en la matière.
Certaines personnes semblent être plus populaires que d’autres, sans nécessairement faire d’efforts en ce sens. Comment l’expliquer?
R Il peut y avoir certains facteurs biologiques qui jouent un rôle, comme l’attractivité physique ou la tendance générale vers l’extraversion ou l’agressivité. Mais plusieurs de ces attributs sont aussi socialisés. On sait qu’il y a des facteurs très forts qui prédisent la sympathie qu’on suscite. Et cela semble être des choses que l’on apprend quand on est jeune. Et pas juste de nos parents : de l’environnement dans lequel on grandit ou de la manière dont les gens nous ont traités et s’attendent à ce qu’on agisse.
Q D’où vient notre désir d’être populaire?
R De nos origines primitives. C’était important pour notre survie de se soucier de ce que les autres pensent de nous, pour être sûr de faire partie de la tribu. Alors, notre corps nous a préparés à nous rendre très très intéressés et attentifs à ce genre de choses.
Q Est-ce que les enfants et les ados populaires le restent en général toute leur vie?
R C’est très possible de changer. Mais comme la plupart des gens ne réalisent pas ce qu’il y a derrière leur popularité ou leur impopularité, la plupart des gens n’essaient pas de changer. Résultat, plusieurs gens continuent d’avoir le même genre d’expériences encore et encore, même s’ils tentent de s’insérer dans de nouveaux groupes ou de nouveaux contextes.
Q Qu’est-ce que les gens peuvent faire pour devenir plus populaires?
R Le secret de la popularité est de faire en sorte que les gens se sentent valorisés, inclus et heureux. Les gens qu’on aime le plus sont ceux qui font qu’on se sent bien dans notre peau et qui font qu’on sent qu’on fait partie d’un groupe. Il y a beaucoup de façon d’y arriver. Beaucoup de gens pensent qu’ils ont besoin de devenir des gens puissants et importants, mais c’est faux.
Q Est-ce que les parents devraient se mêler de la popularité de leurs enfants et, si oui, comment?
R Ça dépend de quelle sorte de popularité on parle. Je pense que les parents passent beaucoup trop de temps à se préoccuper du statut de leurs enfants et c’est une mauvaise idée. Je pense que les parents sont de bonne foi, ils ne réalisent pas que c’est une mauvaise chose. Mais c’est important qu’ils sachent qu’encourager leurs enfants à acquérir un statut élevé met la table pour qu’ils aient des problèmes plus tard dans la vie.
Q Est-ce qu’on peut être trop aimable avec les autres?
R Je ne pense pas. Parfois, les gens pensent qu’être aimable avec les autres, c’est être soumis ou exagérément agréable. Ce n’est pas vrai du tout. En fait, les gens les plus aimables ne sont pas nécessairement agréables. Ils sont souvent vus comme des leaders et non des suiveurs. Par contre, je pense que c’est possible d’essayer d’être aimable trop intensément, ce qui, ironiquement, est plutôt détestable.
Q Quelle est la première chose que vous suggèreriez à quelqu’un
qui n’est pas populaire — ou, du moins, qui n’attire pas la sympathie des autres?
La première chose que je ferais, c’est d’examiner leur agressivité. Parce que c’est le plus grand prédicteur de détestabilité. La deuxième chose que je ferais si quelqu’un me disait qu’il n’était pas apprécié par ses pairs, j’essayerais de voir si c’est une croyance ou si c’est la réalité. Parce qu’il y a beaucoup de gens qui pensent qu’ils ne sont pas sympathiques et que les autres les rejettent, alors que ce n’est pas le cas.