Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Les distractions technologiques gâchent de plus en plus nos temps libres.
Les distractions technologiques gâchent de plus en plus nos temps libres.

Les chronophages

CHRONIQUE / Que feriez-vous avec une heure de plus par jour?

Liriez-vous enfin la brique qui s’empoussière sur votre table de chevet? Gratteriez-vous votre ukulele? Peindriez-vous des oiseaux à l’aquarelle? Iriez-vous jogger dans l’air froid de l’automne? Démonteriez-vous votre moto dans le garage? 

Ce serait formidable, hein? Mais ne vous découragez pas trop vite, vous pourriez regagner une partie de votre temps libre sans qu’on invente des journées de 25h. Il faudrait juste zigouiller les chronophages. 

Les chrono quoi? Bon, je triche un peu, j’emploie le mot chronophage comme si c’était un nom commun, alors que c’est un adjectif qui désigne «quelque chose qui demande qu’on lui consacre beaucoup de temps», selon Antidote. 

Or, à mon humble avis, le mot chronophage mérite de devenir un nom, un nom à la hauteur du temps qu’il nous bouffe. 

Dans notre société pressée, on est nombreux, moi le premier, à avoir l’impression de subir la tyrannie de l’horloge. Les «Ah, je cours tout le temps! et les «Ah, je suis toujours dans le jus» sont des plaintes familières — et je soupçonne que c’est même une fierté pour certains. 

Chez nos voisins du Sud, on parle maintenant de «famine de temps». L’an dernier, Ashley V. Whillans, une chercheuse à la Harvard Business School, rapportait que 80 % des 2,5 millions d’Américains sondés par Gallup n’avaient pas le temps de faire ce qu’ils voulaient dans une journée. 

Ça n’a pas l’air bien effrayant comme ça. Mais la pauvreté de temps est un peu comme la pauvreté d’argent. Quand on en manque, on est plus susceptibles de vivre de hauts niveaux d’anxiété, de dépression et de stress; on est moins joyeux, on rit moins et on est moins productifs au travail; on est aussi plus à risque de se séparer de nos conjoints, rapportait l’an dernier Mme Whillans dans la Harvard Business Review. 

Le grand paradoxe, dans tout ça, c’est que le nombre d’heures travaillées dans les pays occidentaux est en chute libre depuis les années 60. Selon l’OCDE, les Canadiens travaillaient en moyenne 2059 heures en 1961. L’an dernier? 1670 heures. Ce qui veut dire qu’on a objectivement plus de temps de loisirs aujourd’hui. Pourtant, on a de plus en plus l’impression d’en manquer… 

Les recherches d’Ashley V. Whillans pointent un coupable : les «confettis temporels». Notre temps libre, explique-t-elle, se déchiquette maintenant comme des confettis. Quoi qu’on fasse, on est toujours interrompus par des appels, des courriels, des textos, des tweets, des messengers... 

Ces interruptions dérobent au moins 10 % de notre temps de loisir, a calculé la chercheuse. Mais les secondes et les minutes volées risquent aussi de gâcher la satisfaction qu’on en tire. 

Quand ils vibrent, nos téléphones nous rappellent constamment ce qu’on pourrait ou qu’on devrait faire à la place, explique la chercheuse dans un récent article sur le site Behavioral Scientist

Les confettis temporels se sont insinués partout, souligne la chercheuse. «Nous avions l’habitude de profiter du gym. Maintenant, nous tapons d’une seule main une réponse au patron tout en essayant de ne pas tomber du tapis roulant. Nous avions l’habitude d’avoir des dîners de famille sans interruption. Maintenant, nous avons des appels téléphoniques à voix basse pendant des repas froids. Nous avions l’habitude d’avoir des pique-niques relaxants. Maintenant, nous avons des réunions téléphoniques dans les toilettes du parc». 

Des personnes interviewées par la chercheuse lui ont confié qu’ils consultaient souvent leurs courriels après 22h, pendant les pièces de théâtre à l’école, les mariages, les repas, les rencarts ou même pendant que leur femme accouchait.

Je vous racontais dans une récente chronique que la recherche a montré que l’ennui se pointe dans deux situations : quand notre attention n’est pas suffisamment engagée ou qu’il y a un manque de sens. 

Si vous recevez un texto pendant que vous lisez une histoire à vos enfants ou une notification d’un retweet pendant que vous faites de la randonnée en forêt, c’est un peu comme si vous invitiez l’ennui à la fête. Où sont passés l’attention et le sens pendant ce temps-là? Trop tard, ils ont sacré le camp. 

Et c’est comme ça que des activités qui auraient dû vous réjouir un peu en ces temps de pandémie sont bousillées par les chronophages. 

Alors on fait quoi? C’est simple. On éloigne les téléphones intelligents quand on ne veut pas être interrompu. Et on bloque des périodes de temps où on est indisponible au monde virtuel pour être sûr de protéger nos loisirs et notre vie sociale.

Et si c’est plus difficile que vous pensiez, vous pouvez télécharger l’application Moment, conçue par l’ancien président de Pinterest qui milite maintenant pour des technologies moins voraces. L’application permet de mesurer le temps que vous passez dans le moment présent et vous aide à y rester. 

Je l’ai téléchargée cette semaine. En l’ouvrant, un slogan apparaît : «Parce que sur votre lit de mort, vous ne souhaiterez pas d’avoir vu plus de stories sur Instagram».