Quand on s’autosabote, on crée des obstacles à notre réussite pour être sûrs d’avoir une excuse toute faite en cas d’échec.

Le saboteur en vous

CHRONIQUE / Durant la Révolution française, des ouvriers dans les usines bloquaient la machinerie en insérant leurs sabots de bois dans les engrenages. Le mot sabotage, au sens d’endommager volontairement quelque chose, viendrait de là.

À quand remonte votre dernier sabotage?

Vite comme ça, vous pourriez sûrement répondre : «c’est très récent». 

Je ne parle évidemment pas d’un sabotage contre une usine, mais d’un type de sabotage beaucoup plus répandu : celui que vous faites contre vous-mêmes. 

Les humains ont une étrange tendance à s’autosaboter. Ils créent des obstacles à leur réussite pour être sûrs d’avoir une excuse toute faite en cas d’échec, question de protéger leur égo. 

D’habitude, je vous l’accorde, on entend les excuses après. Vous avez refusé de vous présenter à un rencard? Vous vous êtes planté à un examen? Vous avez raté le premier cours d’initiation au ski de fond?

Oh, elle (il) n’était pas mon genre. J’ai commencé à étudier la veille. Je n’ai pas eu le temps d’acheter mon équipement. 

Vraiment? Et si, pour être sûr de ne pas être rejeté, vous vous étiez convaincu que le gars ou la fille ne vous plairait pas? Et si, pour justifier une mauvaise note, vous aviez attendu à la dernière minute pour étudier? Et si, pour éviter le l’embarras du débutant, vous aviez négligé de vous procurer les skis et les bottes?

En 1978, les psychologues américains Steven Berglas et Edward E. Jones, qui étudiaient ce genre de comportement, ont appelé ça l’«autohandicap». Puis, d’autres psychologues l’ont nommé, avec plus de vigueur, «l’autosabotage». 

L’exemple de l’étudiant qui étudie à la dernière minute est particulièrement intéressant, parce qu’il touche à ce grand saboteur qu’est la procrastination, habituellement attribué au manque de volonté ou de motivation. 

Pourquoi un étudiant choisit-il de procrastiner? Ok, il a toujours été un peu paresseux et n’aime pas tant la branche qu’il a choisie. Mais il se peut aussi qu’il s’autosabote pour deux raisons. 

S’il échoue à son examen, il pourra toujours se dire : «si j’avais vraiment étudié, j’aurais réussi». Et s’il obtient un «A» en ayant mis le nez dans ses livres la veille, eh bien ce sera une grande victoire! Gagnant gagnant pour l’égo du procrastinateur, qui ne risque pas d’encaisser une défaite en ayant donné le meilleur de lui-même.

Le problème, c’est qu’à force d’éviter l’effort, on a souvent les résultats qui vont avec. On reste célibataire. On est refusé en droit. On reste tout seul à la maison quand nos amis vont faire du ski de fond. 

Un antidote à l’autosabotage? Le courage.

Avec Sigmund Freud et Carl Jung, Alfred Adler est considéré comme l’un des trois pionniers de la psychologie. Ses idées connaissent un regain d’intérêt ces derniers temps et c’est peut-être car il replace le pouvoir de changer entre nos mains. 

Le courage, estimait Adler, n’est pas une habileté qu’on possède ou non. C’est la volonté de prendre des risques même si le résultat est incertain et va potentiellement égratigner notre amour-propre. 

Au début du 20e siècle, le médecin et psychothérapeute ne parlait pas d’autosabotage, mais il constatait à quel point les gens s’empêchent de faire des changements dans leur quotidien par crainte de se sentir inférieurs. 

«Le danger principal dans la vie, a-t-il écrit, c’est de prendre trop de précautions».