L’industrie de l’auto-entreposage, comme ici chez Hangar à Québec, est en pleine expansion au Canada.

Le grand débordement

CHRONIQUE (1ère de 2) / C’est ici que les maisons débor­dent. Dans ces mini-entrepôts en acier ondulé, avec leurs portes orange et leurs bordures métalliques, des tonnes d’objets végètent en attendant que leurs propriétaires reviennent les chercher.

Martin Gignac, directeur de Hangar, une entreprise d’entreposage sécurisé, me guide à travers les allées qui quadrillent les quelque 500 espaces de location de ce vaste bâtiment du parc industriel de Duberger. Les clients, dont les trois quarts sont des particuliers, paient entre 50 et 250 $ par mois pour y stocker leurs possessions. Les gens ont-ils vraiment besoin de garder tout ça? «On n’a pas à en juger», me dit M. Gignac.

À Québec comme partout au Canada, l’auto-entreposage (self-storage en anglais) est en pleine croissance. L’industrie souligne que c’est inévitable avec l’augmentation de la population et les «quatre D» : décès, divorce, déménagement, densité.

Mais j’aimerais suggérer une autre explication: on accumule tellement de matériel qu’on ne sait plus où le mettre.

Dans son livre The Organized Mind, le neuroscientifique mont­réalais Daniel Levitin souligne que cette accumulation atteint des proportions jamais vues dans l’évolution humaine. Les maisons modernes contiennent aujourd’hui environ 1000 fois plus d’objets que durant la majorité de notre histoire.

Il y a quelques semaines, je vous parlais des adulescents et d’une étude anthropologique menée chez les ménages américains, qui ont un mode de vie tout de même très similaire aux Québécois. Les chercheurs se sont aussi amusés à compter le nombre d’objets dans les maisons et ils ont constaté que ceux-ci se dénombraient toujours par milliers, dont une grosse partie accaparée par les jouets d’enfants.

L’encombrement était un problème si lourd dans de nombreux logis qu’il avait fait grimper le niveau des hormones de stress chez les mères (chez les pères, pas tant que ça...).

L’étude a aussi montré que seulement 25 % des garages pouvaient être utilisés par des voitures, car ils étaient remplis par d’autres bidules. L’essor des magasins à grande surface comme Costco a d’ailleurs accru la tendance à mettre en réserve des aliments et des produits de nettoyage, ce qui rendait le désordre beaucoup plus difficile à contenir.

Donnée intrigante, il y avait une relation directe entre le nombre d’aimants sur le réfrigérateur et la quantité de matériel dans une maison. Je n’ai pas osé compter ceux sur mon frigo...

Nous sommes nombreux, et j’en fais partie, à avoir le sentiment que nos logis croulent sous les objets. Mais ce qui est le plus bizarre là-dedans, c’est qu’on a aussi l’impression de ne pas pouvoir faire grand-chose, comme si c’était une fatalité de la vie moderne.

C’est un peu ce que mon voisin me disait cette semaine. Avec sa femme et ses enfants, Philippe a immigré à Québec il y a trois ans. Il s’est départi d’environ trois quarts de ses possessions et a fait venir le reste de la France par conteneur. Mais avant que la cargaison se pointe, il s’est acheté d’autres trucs.

Comme son appartement était trop petit pour contenir le tout, il a rangé ses objets dans un des mini-entrepôts de Hangar Québec. Il ne les a jamais utilisés depuis, mais paie une centaine de dollars par mois pour la location de l’espace. Il ne sait pas encore ce qu’il en fera quand il va déménager dans plus grand.

«Pourquoi tu ne t’en débarrasses pas?» lui ai-je suggéré. «On ne sait pas quoi faire avec».

Bien sûr, il pourrait essayer de les vendre sur Kijiji, faire un voyage à l’écocentre ou appeler 1-800-Got-Junk. Mais avec des semaines ultra-chargées, il ne trouve ni le temps ni l’énergie pour s’en occuper. Alors il continue de payer en attendant de se décider.

Mais il y a une autre raison pour laquelle il conserve ses objets dans un hangar. «On les garde au cas où on en aurait besoin.»

J’en conviens, c’est dommage de se départir de trucs qu’on est obligé de se racheter. Mais les garder a aussi un coût — monétaire s’il faut payer pour un mini-entrepôt, psychologique s’ils contribuent au bordel de la maison.

C’est plus fort que nous, semble-t-il. Dans le documentaire Minimalism, sur Netflix, le neuropsychologue Rick Hanson explique que notre propension à l’accumulation a été ancrée en nous par l’évolution. Les humains ont longtemps eu peur de manquer de quelque chose. Mais dans notre société d’abondance, cette crainte est un anachronisme pour la majeure partie de la population, du moins en Occident. Or, l’instinct est resté. D’où ces affreuses scènes où les gens se battent pour un téléviseur au Black Friday.

Ironie de l’histoire, la plupart des gens se retrouvent aujourd’hui avec le problème inverse de leurs ancêtres. Ils ont tellement de stock qu’ils doivent purger leurs maisons avant d’étouffer. Sinon, il reste toujours l’entreposage...