Marc Allard
L’amour est un aimant, même au temps du coronavirus.
L’amour est un aimant, même au temps du coronavirus.

L'amour au temps du coronavirus

CHRONIQUE / La séparation était encore fraîche quand Nicolas s’est inscrit sur Tinder et sur Match.com, juste pour voir.

Il n’a pas aimé ça. Les photos trop étudiées, les descriptions clichées, le jugement rapide basé sur des informations superficielles : il trouvait l’exercice déshumanisant. Il aurait de loin préféré flirter à l’ancienne, en personne, dans un café, un bar, un resto. 

Mais il ne pouvait pas. À ce moment-là, le Québec était encore encabané à cause de la pandémie. Nicolas, un gars grégaire, sentait la solitude de la distanciation sociale lui peser, encore plus quand ses enfants étaient avec leur maman. 

En voyant défiler les profils de célibataires sur son application, il avait davantage envie de jaser que de courtiser. «Je me suis dit : on peut-tu juste se parler ou s’écrire, parce qu’on est tous dans un confinement et qu’on a tous besoin de socialiser», me raconte Nicolas, un gars de Québec dans la quarantaine dont j’ai modifié le vrai prénom pour qu’il puisse garder l’anonymat. 

Nicolas était sur le bord de larguer les applications de rencontre quand, un mardi soir, il a été attiré par le profil d’une brunette au regard espiègle et au sourire franc sur Match.com. Dans sa description, elle racontait qu’elle lisait ces temps-ci du Louis-Ferdinand Céline, l’auteur du Voyage au bout de la nuit.  Nicolas lui a écrit : moi, je suis en train de lire La Peste, de Camus. Si t’as le goût de jaser de lecture ou de n’importe quoi d’autre, ça me ferait plaisir. 

Sans trop d’espoir, Nicolas lui a suggéré de le chercher sur Facebook, où il se sentait plus à l’aise de discuter que sur Match. Quinze minutes plus tard, son téléphone vibrait. Une demande d’amitié sur Facebook. C’était elle. 

Après une dizaine de minutes de conversation sur Messenger, Pénélope — dont j’ai aussi modifié le vrai prénom — a demandé à Nicolas s’il voudrait plutôt parler au téléphone. Ils ont discuté pendant deux heures. Pas de doute, le courant passait entre ces deux-là, qui étaient pourtant des étrangers la veille. 

«Et là, se souvient Nicolas, elle me dit spontanément : j’ai le goût d’être audacieuse, est-ce qu’on se rencontre?» Ils en étaient conscients : c’était illégal. Deux personnes qui n’habitent pas à la même adresse ne pouvaient pas se retrouver dans un appartement ensemble. Ils risquaient une contravention de plus de 1500 $. 

Le lendemain, Nicolas s’est rendu chez Pénélope pour un 5 à 7. Il a amené du pain, du fromage, une salade, une bouteille de vin. Au début, ils ont jasé sur la terrasse, à deux mètres de distance. Puis, elle l’a invité à entrer. Ils ont écouté de la musique dans le salon. Leurs mains se sont frôlées, ils se sont embrassés, ils ont fait l’amour.

«On ne peut pas se l’expliquer, mais on a enfreint cette soirée-là tout ce qu’il y avait comme règles» de distanciation sociale, dit Nicolas. «Et on n’a pas arrêté depuis ce temps-là». 

Nicolas n’est pourtant pas du genre délinquant. En temps normal, c’est un homme consciencieux qui respecte les règles. Il sait que sa transgression n’est pas réglo d’un point de vue de santé publique. Mais le coup de foudre a été plus fort que lui, plus fort qu’elle. L’amour est un aimant, même au temps du coronavirus. 

Nicolas est un peu gêné de le dire, mais l’interdit a rendu le premier rendez-vous encore plus excitant. «C’est une sorte d’ivresse», dit Nicolas. 

Après, ils ont continué à se fréquenter avec le même élan passionnel. «J’ai l’impression de vivre un manque quand on se quitte, dit Nicolas. Un peu comme si on a été sur une drogue». 

L’ivresse ne s’est toujours pas dissipée. Les semaines passent et ils sont toujours aussi amoureux. Pour Nicolas et Pénélope, l’été est arrivé plus tôt que prévu.