On vit à une époque qui nous encourage à porter une armure de perfection, de performance, d’invulnérabilité.

Lâche l’armure

CHRONIQUE / Vous avez peut-être vu passer la bande-annonce sur Netflix. Une grande dame blonde devant une foule un peu trop enthousiaste, genre coach de vie en pleine conférence. Des spectateurs qui rient, qui pleurent et qui en ressortent gonflés de volonté.

Oui, l’émission spéciale Brené Brown: appel au courage a un côté cucul à la Oprah Winfrey. Mais si vous êtes capable de supporter ça pendant une heure et quart, le visionnement en vaut la peine, ne serait-ce que pour les leçons qu’on en retire sur la honte et son contrepoison : la vulnérabilité.    

D’abord, il faut savoir que Brené Brown n’est pas une coach de vie. C’est une travailleuse sociale et chercheuse à l’Université de Houston. En 2010, elle a présenté une conférence TED Talk sur son propre campus en essayant de sortir de sa réserve académique habituelle. Pour une fois, elle allait parler avec ses tripes de ce qui la préoccupait le plus. 

Après six ans de recherche et des centaines d’entretiens avec des gens qui se sentaient déconnectés des autres, Brené Brown a été frappée par l’omniprésence d’une émotion dont on parle très peu : la honte. 

Vous savez, c’est ce sentiment désagréable qu’on a fait — ou qu’on pourrait faire — quelque chose qui pourrait déplaire aux autres ou nous priver d’une relation avec eux. C’est l’émotion qui dit qu’on n’est pas assez. Pas assez intelligent, pas assez compétent, pas assez diplômé, pas assez beau, pas assez mince, pas assez drôle, pas assez populaire, pas assez riche pour mériter d’être aimé. 

On ressent tous de la honte à divers degrés. Mais on ne compose pas tous avec elle de la même façon. Ceux qui arrivent le mieux à la surmonter sont ceux qui sont capables d’accepter leur vulnérabilité — ceux qui ont le «courage d’être imparfaits», dit Brené Brown. 

Or, on vit à une époque qui nous encourage à faire le contraire — à porter une armure de perfection, de performance, d’invulnérabilité.  

Les réseaux sociaux, encore eux, nous incitent à projeter l’image la plus léchée possible de nos vies. On voit défiler des photos de voyage, de partys, de marathons. Mais on voit très peu de souffrance, d’échecs, d’ennui. Et on est surpris d’apprendre qu’un ami est dépressif depuis des mois.  

Et si on a l’audace de faire une présentation en public, d’aller manifester, d’écrire une lettre ouverte ou de présenter une oeuvre artistique, on court le risque que des trolls nous salissent sur Internet. 

Aussi bien rester dans ses pantoufles? Ben non, justement. 

Après son TED Talk de 2010, Brené Brown savait que la vidéo serait diffusée sur le Web et elle a été horrifiée par les commentaires laissés en dessous genre : «moins de recherche, plus de botox». «Bien sûr qu’elle encourage l’imperfection, qu’est-ce que vous feriez avec un physique comme elle?» «Elle représente ce qui va mal dans le monde aujourd’hui». 

Mais sa vidéo a été vue, en date d’aujourd’hui, plus de 40 millions de fois. Et cette obscure chercheuse texane a fini par écrire une série de livres, dont Le pouvoir de la vulnérabilité (2014) et Comment affronter l’adversité (2017), qui sont devenus des best-sellers internationaux, traduits en une trentaine de langues. Et la voilà sur Netflix. 

Bien sûr, il s’agit là d’un success story exceptionnel. Mais Brené Brown est devenu l’exemple vivant du pouvoir, justement, de la vulnérabilité. Quand on a le courage de l’imperfection, on prend le risque, oui, de se faire varloper par les trolls de tout acabit, aussi bien sur Internet que dans la vraie vie. Mais on s’ouvre aussi à des occasions qui ne se présenteraient pas si on restait chez soi à se polir la façade. 

Aux yeux de la plupart des gens, nos failles nous rendent seulement plus humains. Et cette authenticité nous rend aussi plus attachants. 

Parlez-en aux politiciens qui savent sortir de la cassette et dire vraiment ce qu’ils pensent. Ils s’exposent plus souvent à la critique. Mais leur cote de popularité en bénéficie la plupart du temps. 

Parlez-en aux gens qui finissent par avouer à leur entourage que, non, ça ne va pas — ils ont perdu leur emploi, viennent de se faire laisser, sont endettés jusqu’au cou — et qui découvrent soudainement à quel point il y a plein de gens autour d’eux qui sont prêts à les aider.  

La vulnérabilité, nous dit Brené Brown, c’est d’avoir le courage de se présenter quand tu ne contrôles pas le résultat. C’est s’inscrire à un cours de danse même si tes hanches ont l’air cimentées, inviter des nouveaux voisins à souper, postuler ailleurs après avoir perdu sa job, dire «je t’aime» en premier. 

C’est dur de lâcher l’armure. Mais c’est tellement moins lourd.