Un consensus émerge dans la Silicon Valley que le temps passé devant l’écran peut nuire au développement du cerveau des enfants.

La révolte contre les écrans

CHRONIQUE/ «C’est quoi, on n’a plus le droit d’avoir du fun?», a dit l’ado à sa mère. «Oui, mais tu peux pas passer ta vie à jouer aux jeux vidéos!»

C’était dans l’aire de restauration des Galeries de la Capitale. En allant porter les plateaux sur notre table, j’ai été témoin de cette petite chicane de famille.

Les parents essayaient d’avoir une conversation avec leur fils. Mais ils ne pouvaient pas rivaliser contre le jeu sur son téléphone. Même sa poutine n’était pas de taille.   

Le père et la mère avaient l’air fâchés. Je les comprends. 

Pour beaucoup de parents, c’est une bataille sans fin contre les écrans. Les enfants pleurent pour avoir le iPad et piquent des crises quand on éteint Netflix; les ados ont de la misère à discuter sans jeter un œil à leur téléphone qui vibre aux 10 secondes ou passent toutes leurs soirées et leurs fins de semaine à gamer.

À l’école secondaire, les enseignants sont contraints de gaspiller une énergie incroyable à surveiller les élèves qui textent en classe. Dans les salles de cours à l’université, des légions d’étudiants déroulent leur fil Facebook sur leur portable pendant que le prof s’échine à expliquer des notions abstraites. 

J’ai déjà écrit dans cette chronique que des scientifiques n’hésitent pas à comparer les écrans à une drogue. La seule différence, disent-ils, c’est qu’ils peuvent entraîner une autre forme d’addiction — l’addiction comportementale, comme le gambling ou la cyberdépendance.  

Cette semaine, j’ai appris que des parents ailleurs dans le monde avaient entamé une révolte contre la mainmise des écrans dans leurs familles. Et cette révolte arrive de l’endroit même où les technologies de l’information sont conçues : la Silicon Valley.  

Dans cette région de la Californie qui abrite Apple, Google, Facebook et une myriade de grandes entreprises internationales et de start-up techno, un sombre consensus régional émerge, rapportait en fin de semaine une correspondante du New York Times à San Francisco.

Le consensus? Que les avantages des écrans comme outil d’apprentissage sont très exagérés, qu’ils freinent le développement des enfants et que les risques de développer une dépendance sont élevés. 

«Sur une échelle entre les bonbons et le crack, c’est plus proche du crack», a déclaré Chris Anderson, ancien rédacteur en chef du magazine techno Wired et maintenant grand patron d’une entreprise de robotique et de drones, à propos des écrans. 

Selon lui, les gens qui ont conçu ces produits et les observateurs de la révolution technologique étaient bien naïfs. «On pensait qu’on pouvait avoir le contrôle», dit-il. «Et c’est au-delà de notre contrôle. Ça atteint directement les centres du plaisir dans le cerveau en développement. Ça va au-delà de notre capacité à comprendre comme simples parents».   

Bref, les ingénieurs qui ont inventé les technologies que vous tenez entre vos mains sont ceux qui s’en méfient le plus. Même les grands patrons ont de moins en moins de gêne à déclarer leur réticence. 

Tim Cook, le pdg d’Apple, conseillerait à son neveu de ne pas joindre les réseaux sociaux; Bill Gates a interdit à ses enfants de posséder un téléphone avant l’adolescence et sa femme, Melinda, aurait souhaité qu’ils attendent encore plus longtemps. Steve Jobs avait lui-même déclaré qu’il ne laisserait pas ses jeunes enfants s’approcher d’un iPad. 

Les travailleurs de Silicon Valley connaissent les codes qu’ils ont programmés pour que vous ne vous vous déconnectiez pas du monde virtuel qu’ils ont créé : les pastilles rouges, les «j’aime» sous vos commentaires, les jeux vidéo en ligne qui déclassent votre personnage si vous arrêtez de jouer ne serait-ce que pour dormir, les nouveaux épisodes de séries qui s’enchaînent automatiquement. 

Parc et jeux de société

Dans la Silicon Valley, les parents sont devenus très stricts. Ils demandent même à leurs gardiennes de cacher tout téléphone, tablette ou ordinateur aux enfants. À la place, elles les amènent au parc et jouent à des jeux de société. 

Une nounou a confié au Times que ce zèle anti-techno lui rappelait une époque ou les enfants se comportaient mieux et savaient jouer dehors. Mais elle trouvait ironique de voir les parents revenir à la maison les yeux fixés à leurs téléphones, alors qu’elle avait dû débrancher la PlayStation. 

Au Québec, la préoccupation des parents pour le temps d’écran de leurs enfants ne se traduit pas de manière aussi radicale que dans la Silicon Valley. Peut-être qu’ils capotent. Et que chez nous, la modération a bien meilleur goût. 

Mais s’ils avaient raison, ces Californiens? Peut-être que les parents devraient restreindre beaucoup plus le temps d’écran de leurs enfants. Et les tenir loin des téléphones, tablettes et ordinateurs, le plus longtemps possible.  

Comme cet ado aux Galeries de la Capitale, beaucoup de jeunes ont du mal à décrocher des écrans. Et cette emprise a un coût important. Imaginez tout ce temps qu’ils ne consacrent pas à des occupations beaucoup plus satisfaisantes à long terme, que ce soit dans les sciences, les affaires, les arts ou le sport.

Je ne dis pas que les enfants devraient abandonner les p’tits comiques le samedi ou certains jeux vidéos qui font travailler leurs méninges. Mais je crois qu’on devrait réduire leur temps d’écran au minimum. Et donner l’exemple, nous, les adultes, en ne dégainant pas notre cellulaire à tout bout de champ.  

Au Québec aussi, on est peut-être mûrs pour notre révolte contre les écrans.