La première journée est un moment clé dans la vie d'un nouvel employé. Mais les employeurs ratent souvent cette occasion de créer un lien avec lui.

La première journée

CHRONIQUE / Je ne travaillerai jamais chez John Deere en Asie, mais je peux vous dire que j’aurais aimé ça, juste pour la première journée.

Il y a quelques années, la compagnie spécialisée dans la fabrication de machinerie agricole avait beaucoup de misère à recruter et à retenir ses employés dans ses bureaux asiatiques. 

Là-bas, la compagnie aux couleurs vert et jaune n’est pas aussi connue qu’au Québec ou dans le Midwest américain, où les agriculteurs sont fiers de posséder des tracteurs John Deere de génération en génération.

Le «lien émotionnel» des employés avec la compagnie n’y était pas. Alors, John Deere a décidé de le créer, en mettant sur pied l’«expérience de la première journée».

Je vous traduis ici le déroulement de cette journée, tel que décrite dans le fascinant livre The Power of Moments: Why Certain Experiences Have Extraordinary Impact, des frères Chip et Dan Heath, respectivement professeurs en marketing à l’école des affaires de Stanford et à l’Université Duke. 

L’«expérience» commence par un courriel d’une employée de John Deere. Elle se présente et vous indique où vous stationner. Le jour J, elle vous attend dans le lobby, où, sur un écran plat, votre nom défile avec le mot «bienvenue» ! Elle vous conduit à votre cubicule. Il y a une grande bannière bien visible qui indique qu’il y a eu une nouvelle embauche. Vos nouveaux collègues viennent vous saluer. Sur votre ordinateur, il y a une magnifique photo d’un équipement John Deere sur une ferme au coucher de soleil : «Bienvenue au plus important travail que vous allez faire». 

Vous avez déjà reçu un courriel. Il est envoyé par le pdg de l’entreprise. Dans une petite vidéo, il vous parle de la mission de l’entreprise et vous dit «profitez bien du reste de votre première journée, et j’espère que vous aurez une longue, fructueuse et épanouissante carrière chez nous au sein de l’équipe de John Deere». 

Le midi, on vous emmène dîner avec un petit groupe de personnes. Les collègues vous demandent d’où vous arrivez et vous décrivent sur quels projets ils travaillent. Plus tard dans la journée, un cadre haut placé vient vous voir et planifie un lunch avec vous la semaine prochaine. «Vous quittez le travail après votre première journée en vous disant : je suis à ma place ici. Le travail que je fais est important. Et je suis important pour eux», résument les frères Heath. 

Non mais, qui peut se targuer d’avoir vécu une première journée aussi agréable au boulot ?

Le travailleur moyen se fait assigner un cubicule, une pile de dossiers et un ordinateur pour lequel il n’a pas encore reçu les mots de passe. Au hasard, il fait connaissance avec ses collègues dans les semaines qui suivent. Le grand boss? Il n’a aucun contact avec lui, même virtuel, avant un bon bout de temps. 

En cette période de pénurie de main-d’oeuvre au Québec, plusieurs entreprises pourraient s’inspirer de la stratégie de John Deere. En Asie, en tout cas, la stratégie de la compagnie a très bien fonctionné. 

Au bureau de Pékin, les nouveaux employés ont tellement apprécié leur accueil qu’ils blaguaient : «est-ce que peux démissionner et être réembauché ? » En Inde, John Deere a réussi à tirer son épingle du jeu dans une compétition très féroce pour les travailleurs locaux. 

Pourquoi ? Parce qu’ils ont su donner du relief à un moment clé dans une vie : la transition. 

Il y a plusieurs grandes transitions qui marquent nos existences. Plusieurs d’entre elles sont soulignées. On organise des anniversaires pour les fêtés, des bals pour les finissants, des initiations pour les étudiants, des mariages pour les amoureux, des showers pour les femmes enceintes, des baptêmes pour les bébés, des funérailles pour les morts.

Mais pour un nouveau travail ? L’endroit où vous passerez le plus clair de votre temps dans les années qui viennent ? 

Bof, rien de spécial…

«Quelle occasion ratée de faire en sorte qu’un nouveau membre de l’équipe se sente inclus et apprécié, déplorent les frères Heath. Imaginez si vous traitiez votre première date comme un nouvel employé: «J’ai quelques réunions pour l’instant, alors pourquoi tu ne t’assoirais pas sur le siège passager de la voiture et je te reviens dans quelques heures ?»»

Le problème des organisations, remarquent les auteurs, c’est qu’elles se préoccupent beaucoup des résultats, mais peu des humains. Or, les humains sont très sensibles aux commencements. La première impression d’un employé à propos de son milieu de travail peut teinter sa motivation au boulot pendant un bon bout de temps.

Un nouvel employé fait face à trois transitions en même temps : intellectuelle (un nouveau boulot), sociale (de nouvelles personnes) et environnementale (un nouvel espace de travail). Et si sa première journée n’est qu’une succession d’activités bureaucratiques, difficile de ne pas être déçu. 

C’est un de ces moments «où la prose de la vie a besoin de ponctuation», comme disent les frères Heath. Et pas juste dans les entreprises de machinerie agricole...