Les chefs de partis, Jean-Francois Lisée, Philippe Couillard, Manon Massé et François Legault, lors du premier débat.

La compétence faciale

CHRONIQUE / Le 26 septembre 1960, John F. Kennedy a affronté Richard Nixon lors du premier débat présidentiel télévisé aux États-Unis.

Kennedy était bronzé et reposé. Nixon était pâle et fatigué à la suite d’une récente hospitalisation.

Le premier avait l’air calme et confiant; le second malade et en sueur. 

À l’époque, de nombreux électeurs écoutaient encore le débat à la radio, mais la télé la surpassait déjà.

Les téléspectateurs disaient que Kennedy avait gagné le débat. Mais surprise: la grande majorité de ceux qui l’avaient écouté à la radio disaient que Nixon l’avait emporté. 

Est-ce que les apparences comptent en politique? C’est une bonne question à se poser, je trouve, en cette période de campagne électorale québécoise.

Aux dernières nouvelles, on est censé voter selon nos convictions. Quand vous écoutez les débats entre Philippe Couillard, Jean-François Lisée, François Legault et Manon Massé, ce qu’ils disent est supposé avoir beaucoup plus de poids que ce dont ils ont l’air, non?

Bon, vous êtes peut-être prêts à avouer que l’apparence joue un rôle mineur. Vous devriez peut-être vous méfier davantage de vous-mêmes. 

Une série d’expériences fascinantes en psychologie politique a montré qu’un facteur compte plus que tous les autres lorsque vient le temps d’élire un candidat: l’«apparence de compétence». 

Non, ça n’a pas grand-chose à voir avec la beauté physique, mais tout à voir avec la perception qu’un candidat est qualifié et capable de faire le boulot. 

Et ce qui est particulier, c’est que les gens peuvent se former une opinion de la compétence d’un candidat seulement en voyant son visage — il n’a même pas besoin de parler. Appelons ça la compétence faciale.  

Il y a une dizaine d’années, le professeur de psychologie Alexander Todorov, de l’Université Princeton, a demandé à un millier d’étudiants de donner leur avis sur une série de candidats à une centaine d’élections sénatoriales américaines en se basant uniquement sur leurs photos.

Pour chaque paire de visages inconnus, les étudiants devaient répondre à des questions comme: «qui a l’air le plus honnête?», «à qui feriez-vous le plus confiance?», «qui est le plus compétent?» 

Plus que l’honnêteté ou la confiance, la perception de compétence permettait de prédire le résultat des élections. Ainsi, les candidats qui avaient l’air les plus compétents remportaient la course dans 70 % des cas. 

L’étude de Todorov a aussi été reproduite dans plusieurs pays: Brésil, Bulgarie, Danemark, Finlande, France, Italie, Japon, Mexique et Royaume-Uni. Plus étonnant encore: des enfants suisses ont réussi à prédire les résultats d’élections françaises juste en se basant sur des visages. 

Ces résultats démontrent tout le pouvoir des premières impressions. Imaginez : avant de décider quel politicien avait l’air le plus compétent, les répondants voyaient les paires de photos pendant moins d’une seconde et parfois aussi peu que 100 millisecondes. 

Dans son livre Face Value: The Irresistible Influence of First Impressions (non traduit en français), Alexander Todorov explique que les électeurs indécis ou peu informés sont plus susceptibles de se laisser influencer par leurs premières impressions et de chercher à les confirmer avec des faits aléatoires. 

Chez les hommes, les visages plus masculins, plus étroits, avec un menton plus proéminent et un nez plus large, apparaissaient plus dominants. Et les visages «dominants» donnaient la plus forte impression de compétence.

Mais est-ce une illusion? Oui. La science n’a montré aucun lien entre certains traits du visage et la compétence. 

Vrai, «les politiciens qui ont l’air compétents sont plus susceptibles de gagner les élections», affirme Todorov. Mais une impression n’est pas la réalité. 

Alors attention aux pancartes électorales, elles pourraient vous influencer plus que vous pensez.