Beaucoup d’amoureux échangent un flot incessant de paroles et de textos, mais ont le sentiment persistant de ne pas se comprendre.

Je sais ce que tu vas dire

CHRONIQUE / Dimanche matin, un jeune couple est attablé dans un resto pour le brunch. Ils sont assis juste à côté de nous. Il mange sa crêpe aux bleuets, elle mange ses oeufs et son bacon. Ils ne se parlent presque pas. 

Souvent, elle jette un oeil à son cellulaire. À un moment, il se tanne et saisit l’appareil. «Ok, ok», lui dit-elle avant de le ranger. Mais ça ne change rien, ils continuent de se remplir la panse en silence. 

Peut-être qu’ils s’étaient chicanés avant d’arriver, peut-être qu’ils venaient de recevoir une mauvaise nouvelle, je ne sais pas. Mais je vois souvent des couples au resto qui mangent presque en silence, et je trouve ça infiniment triste. Me semble que l’amour rancit quand on n’a rien à se dire.

Mais ce n’est pas tout de se parler, encore faut-il écouter. Il y a beaucoup d’amoureux qui échangent un flot incessant de paroles et de textos, mais qui ont le sentiment persistant de ne pas se comprendre. 

Quelques années de dialogues de sourd plus tard, les partenaires sont sur le bord du précipice. Ils vont en thérapie de couple. Et s’étonnent de voir l’autre si malheureux. Coudonc, t’étais où tout ce temps-là? 

Dans son livre You’re Not Listening: What You’re Missing and Why It Matters (Tu n’écoutes pas : ce que tu manques et pourquoi c’est important), publié fin janvier, la journaliste Kate Murphy met le doigt sur un grand paradoxe des relations interpersonnelles. 

Plus nous nous sentons proches de quelqu’un, moins nous sommes susceptibles de l’écouter attentivement, souligne-t-elle. Des chercheurs en psychologique sociale ont démontré ce phénomène dans plusieurs expériences. Et ils lui ont donné un nom : le biais de communication de proximité (ma traduction imparfaite de closeness-communication bias).

Dans un savoureux passage du livre, Kate Murphy raconte sa rencontre avec la psychologue Judith Coché, thérapeute de couple depuis 35 ans. Elle lui demande pourquoi tant de gens ont l’impression de ne pas être compris par la personne qui dort à côté d’eux. 

C’est simple, lui répond Coché. Les gens dans les relations à long terme perdent leur curiosité l’un envers l’autre. Ils se persuadent qu’ils connaissent leur partenaire par cœur. Et ils n’écoutent pas vraiment, parce qu’ils se disent : «je sais ce que tu vas dire».

Le même réflexe est à l’œuvre quand une mère ou un père ne prend pas le temps d’écouter son enfant ou son ado, comme s’ils pouvaient toujours deviner le fond de leur pensée. Trop pressé de suggérer une solution, le parent ne laisse pas à son rejeton le temps d’exposer son problème. Et après, il s’étonne qu’il se confie à quelqu’un d’autre. 

«C’est comme si quand on avait une connexion avec quelqu’un, on assumait que ça allait toujours durer, écrit Kate Murphy. Or, la somme de nos interactions et de nos activités quotidiennes nous façonne continuellement et ajoute des nuances à notre compréhension du monde, alors personne n’est le même qu’hier, pas plus que celui qu’on est aujourd’hui sera identique à celui de demain.»

Craignant de souffrir de biais de communication de proximité, moi aussi, j’ai demandé à ma blonde, cette semaine, d’évaluer la qualité de mon écoute. J’ai été heureux de constater que l’amour la rend encore aveugle et peut-être un peu sourde.

Elle estime que je l’écoute attentivement 85 % du temps. «Sauf quand t’as un cellulaire proche. Ou un journal», m’a-t-elle précisé. Ce qui est très rare, sauf entre 7h et 23h. 

Alors, mon devoir no1 pour apprendre à bien écouter : éliminer les distractions. Ensuite, il ne s’agit pas juste d’entendre ce que l’autre a à dire. L’écoute a aussi beaucoup à voir avec notre capacité à refléter clairement la pensée de l’autre, souligne Kate Murphy. 

Chaque fois qu’on écoute délibérément, ajoute la journaliste, on acquiert un peu plus de sagesse et on bâti des relations plus solides. C’est convaincant, je trouve. Mais si vous n’êtes pas d’accord, je vous écoute.