Chaque année, des membres du peloton de Jonathan Couturier en Afghanistan se réunissent devant sa tombe, au jour du Souvenir, pour perpétuer sa mémoire.

Ils ne l’ont pas oublié

CHRONIQUE / En demi-cercle, ils ont fait une minute de silence les mains jointes, les yeux vers le sol. On entendait juste le vent siffler entre les stèles funéraires.

Lundi matin, les six anciens ou actuels militaires s’étaient réunis devant la tombe de Jonathan Couturier, à Loretteville. 

C’était un jour du Souvenir plutôt froid. Le cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette était recouvert d’une moquette de flocons. Les gars faisaient de la buée en respirant. 

Avec le temps, ils auraient pu oublier Jonathan. Le lien qui les rattache à lui aurait pu s’effilocher tranquillement. Et pourtant, ils reviennent ici chaque année, depuis une décennie. 

Ils sont là le 17 septembre, jour de la mort de Jonathan; ils s’ouvrent une bière ou du fort et trinquent à la mémoire du défunt. Ils se réunissent aussi le jour du Souvenir, comme c’était le cas lundi.

Le sergent Luc Voyer, l’adjudant Michel Simoneau, le soldat Gratien Roy, le soldat Carl Marceau, le caporal-chef Dominique Lareau, le caporal Guillaume De Celles étaient tous là quand le véhicule blindé que Jonathan Couturier conduisait a été soufflé par une bombe artisanale, à environ 25 kilomètres de Kandahar.

C’était la dernière opération de Jonathan en Afghanistan. «Après ça, il prenait l’avion et il s’en retournait», dit Luc Voyer, qui était son commandant de section là-bas. 

Jonathan Couturier avait 23 ans. Là-bas, ses collègues le surnommaient «cocotte», parce qu’il avait une petite voix et semblait perpétuellement enjoué. C’était un remonteur de moral naturel, toujours partant pour une partie de dek-hockey, de poker ou pour jaser de char ou de hockey. 

Il avait hâte de rentrer à Québec pour retrouver sa fiancée, sa famille et sa Mustang. La guerre ne l’a pas laissé revenir en vie. 

Ses frères d’armes auraient pu chercher à enfouir ce souvenir, à se tenir loin de cette tombe qui leur rappelle un des moments les plus traumatiques de leur existence, mais non. «Il ne faut pas l’oublier. C’est la raison qui nous ramène tous ici», dit Dominique Lareau.

Les gars parlent de Jonathan comme un membre de leur «deuxième famille». Une famille soudée par la protection mutuelle des militaires au combat, par cette chaîne d’interdépendance qui tient la vie en équilibre sur ses maillons, par cette communion de corps poussés aux limites de leurs capacités physiques et mentales dans une contrée suffocante et périlleuse. 

«On vit 24 heures sur 24 ensemble. Veut, veut pas, il se crée des liens forts», dit Luc Voyer.

La disparition de Jonathan a bouleversé les gars, qui veillaient sur lui comme un frère. Un cratère s’est creusé dans leur ligne du temps ce jour-là. «Ça fait dix ans, mais c’est comme si c’était hier», dit Guillaume De Celles. 

Avec d’autres collègues, le caporal De Celles et Dominique Lareau ont sorti le corps de Jonathan des décombres de l’explosion. Ce n’était pas la première fois que Guillaume De Celles vivait cette expérience douloureuse. «Mais c’est toujours pire quand c’est un de tes gars», dit-il.

Dix ans plus tard, le souvenir est encore poignant. Mais réparti entre les épaules des gars venus au cimetière, il semble un peu plus supportable. La solidarité apaise la souffrance. Et «en même temps, ça fait du bien de revoir tous les gars», dit Michel Simoneau. 

En une décennie, leur vie a changé. Certains se sont mariés, ont eu des enfants, se sont trouvé de nouveaux emplois. La hiérarchie qui influençait leurs rapports dans l’armée a disparu, laissant toute la place à l’amitié. «On est tous des chums», résume M. Simoneau. 

En plus des cinq gars que j’ai rencontrés lundi, une douzaine d’autres militaires viennent fidèlement rendre hommage à Jonathan au cimetière Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette depuis dix ans. Le 17 septembre, par exemple, ils étaient une quinzaine. Ils ont pris une photo, certains avaient une bière à la main.

Si Jonathan pouvait les voir, il afficherait peut-être cet air enjoué qui s’est gravé dans leurs mémoires. Michel Simoneau l’espère en tout cas. «Je pense qu’il serait content qu’on ne l’oublie pas, qu’on se tienne et qu’on pense à lui.»