Marc Allard
Le Soleil
Marc Allard
Gaëlle Généreux a largué Facebook après avoir vu le documentaire <em>Derrière nos écrans de fumée</em> sur les coulisses des médias sociaux.
Gaëlle Généreux a largué Facebook après avoir vu le documentaire <em>Derrière nos écrans de fumée</em> sur les coulisses des médias sociaux.

Ciao Facebook!

CHRONIQUE / Depuis deux semaines, j’ai vu un tas de gens sur les médias sociaux qui étaient révoltés après avoir vu le documentaire Derrière nos écrans de fumée (The Social Dilemma) sur Netflix. Puis, ils ont vite renoué avec le ronron de leur fil Facebook, moi pareil.

Mais j’en connais une qui a décroché. Mercredi soir dernier, dans son salon du quartier Saint-Jean-Baptiste, à Québec, Gaëlle Généreux a visionné ce documentaire sur les coulisses des médias sociaux avec sa fille de 16 ans qui devait l’écouter pour son cours Monde contemporain en cinquième secondaire.  

Gaëlle en est ressortie avec l’envie de concrétiser une idée qui macérait dans sa tête depuis longtemps. Elle l’a annoncé à sa fille tout de suite après le documentaire : «Je débarque de Facebook». 

Elle était déjà réticente à l’époque où elle est entrée dans le livre des faces. «Je n’avais pas envie d’être disponible en tout temps, partout, tout savoir», dit-elle. Mais un ami lui a créé un compte, et elle s’est laissée prendre au jeu. Depuis 12 ans.

Gaëlle n’était pas dupe. Elle savait depuis un bail que les médias sociaux font des tonnes de fric en vendant leurs usagers aux annonceurs. Mais elle a quand même été choquée de voir à quel point les algorithmes peuvent faire des prédictions en traquant notre comportement en ligne. 

Ce témoignage d’un ancien haut placé de Twitter, Jeff Seibert, l’a saisi : «Ils savent quand vous vous sentez seul, quand vous êtes déprimé, et même quand vous regardez les photos de votre ex. Ils savent absolument tout ce que vous faites. Rien ne leur échappe. Ils peuvent déterminer si vous êtes un introverti ou un extraverti, quels sont vos névroses, vos traits de personnalité». 

Mais Gaëlle était encore plus agacée par l’attrait qu’exerçaient sur elle les statuts et les photos de ses amis Facebook — et l’inévitable comparaison qui s’ensuivait. Durant le confinement, au printemps, elle a été marquée par la manière dont les gens projetaient leur quotidien sur Facebook. «Tout le monde fait du pain, tout le monde est merveilleux, tout le monde met le plus beau boutte de soi sur Facebook — ou la grande détresse, dit-elle. Mais la vie ordinaire, on ne la met pas». 

Depuis plusieurs années, Gaëlle se sentait aussi prise au piège des «likes». Si elle publiait une photo, elle se sentait poussée à vérifier si on l’avait gratifiée d’un nouveau pouce en l’air. «Tu vois les 

“j’aime” monter et tu dis, “voyons, je suis bien dépendante!” Moi, c’est ça qui me trouble le plus», dit Gaëlle. 

Dans Derrière nos écrans de fumée, le plus en vue des détracteurs s’appelle Tristan Harris. C’est un ex-éthicien du design chez Google qui en a eu ras le bol de voir à quel point l’équipe de Gmail, dont il faisait partie, était absorbée par des microdétails sur les couleurs et la typo, mais se fichait éperdument de l’effet addictif du courriel. 

Harris explique que les notifications, les sonneries du texto ou les «j’aime» nous rendent aussi accros parce qu’ils fonctionnent comme des machines à sous. On ne sait jamais vraiment ce qu’on va recevoir. Mais on revient chaque fois en espérant la récompense intermittente : un commentaire! une invitation! un partage! 

On ne peut pas s’empêcher d’actionner la machine à sous. C’est une faille dans la psychologie humaine que les médias sociaux exploitent en toute connaissance de cause, témoigne Sean Parker, ancien président de Facebook, dans le documentaire. 

Le réflexe est dur à démanteler. Un peu comme une cigarette qu’on allume sans y penser, Gaëlle avait pris l’habitude d’ouvrir Facebook automatiquement. Elle l’a refait une fois depuis qu’elle a lâché des réseaux sociaux, refermant aussitôt l’application qu’elle avait oublié de supprimer. 

«C’est vraiment une drogue pour le cerveau, dit-elle. Je le vois là, je suis en sevrage».

Auto-expatriée de l’empire Zuckerberg, Gaëlle doit maintenant réapprendre à s’informer sans son fil Facebook, à trouver des moyens plus personnalisés de prendre des nouvelles des gens et d’en donner. Elle a gardé Messenger, mais reste toujours débranchée de sa page Facebook. 

Et déjà, elle voit un gros avantage : elle sauve du temps. À coups de dix ou quinze minutes récupérés par-ci par-là, elle calcule qu’elle gagne au moins dix heures par semaine. Elle peut prendre ce temps-là pour jardiner, lire, faire de la randonnée. Et passer plus de bons moments avec ses proches, libérée des insistances des médias sociaux. 

Dans sa dernière publication, elle a dit ciao! à Facebook et donné rendez-vous à ses amis dans le vrai monde, avec une pensée pour le post-COVID. «On se voit en réel, dans un parc, en rando, en promenade, en ski, en raquettes (héhé) bientôt! Et à un moment donné, autour d’une bonne grande bouffe, dans un chalet, PARTOUT, dedans et dehors, a-t-elle écrit. J’ai hâte!»