Le conformisme facilite le vivre ensemble, mais il faut aussi des gens comme Hubert Lenoir qui emmerdent les règles. Dans le monde artistique, en particulier, c’est souvent les as de la transgression qui se démarquent et font évoluer les arts.

Ça me tente pas

CHRONIQUE / Hubert Lenoir est calé dans un fauteuil rouge, la main dans un plat de bonbons. Il grignote des réglisses, des vers en gelée et autres jujubes gorgés de sirop de maïs riche en fructose.

Ce n’est pas bon pour la santé. Mais c’est un peu ça l’idée de la nouvelle vidéo du magazine science et société pour ados Curium avec le plus célèbre artiste androgyne de Beauport : parfois, il faut briser les règles. 

«En fait, quand t’es jeune, t’apprends à l’école, rapidement, qu’il y a des règles qui sont écrites, dit Lenoir. Quand tu reviens de la récréation, par exemple, ben là il faut que tu fasses comme une belle ligne avant de rentrer dans la classe». 

Or, si «tu veux faire valoir tes points, si tu veux faire valoir tes valeurs, ben c’est important de ne pas respecter l’ordre établi, poursuit-il. Puis de ne pas tomber sous les exigences de la société, puis devenir un mouton comme tous les autres.» 

Je suppose que c’est logique de dire ça quand l’anticonformisme nous a apporté autant de succès. En ce sens, Hubert Lenoir, un provocateur assumé, est la preuve vivante que les emmerdeurs attirent la gloire.

Mais est-ce que la désobéissance est aussi importante que le dit Lenoir? Et importante pour quoi, d’ailleurs? Devenir célèbre? Réussir sa carrière? Être heureux? 

Je vous ai déjà parlé de la célèbre Grant Study. Des chercheurs de l’Université Harvard ont suivi plusieurs cohortes d’hommes durant presque toute leur vie et ont analysé une myriade de facteurs qui pouvaient affecter leur bien-être et leur santé. 

Robert Waldinger, le directeur de la recherche, a déjà résumé les conclusions de l’étude en trois phrases. «Eh bien, les leçons ne portent pas sur la richesse, ou la célébrité, ou le travail. Le message le plus évident qui ressort de cette étude de 75 ans est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout.»

Mais comment fait-on pour avoir de bonnes relations avec les autres? Depuis les années 80, le chercheur en psychologie John Coie et ses collègues tentent de comprendre pourquoi certains enfants sont acceptés par leurs pairs, alors que d’autres sont rejetés.

Ils ont observé des centaines d’heures de bandes vidéo d’enfants en train de jouer. Il en est ressorti que ceux qui avaient les meilleures relations possédaient certaines habiletés sociales de base : la participation, la communication, la coopération, l’esprit sportif, la capacité de résolution de conflits. 

Ces compétences ne font pas toujours bon ménage avec l’anticonformisme. Du moins, pas quand Hubert Lenoir dit aux jeunes : «Faites ce que ça vous tente.» Ou explique qu'il ne fait pas ce qu'on lui demande parce que, t'sais, ça ne lui tente pas. 

Participer, communiquer, coopérer, avoir l’esprit sportif et résoudre des conflits requiert une part d’abnégation. Parfois, il faut être capable de mettre de côté ses envies pour satisfaire celles du groupe. Et c’est aussi vrai, j’imagine, pour les ados ou les adultes, vu que les études montrent que la popularité d’une personne tend à demeurer stable au cours de sa vie. 

Mais si on reste chez les enfants, Coie et ses collègues ont montré que ceux qui étaient acceptés par leurs pairs avaient tendance à rappeler amicalement les règles du jeu aux autres et à avoir des comportements prosociaux. Les enfants rejetés, eux, insultaient, menaçaient et taquinaient leurs amis, et ils étaient les moins susceptibles de suivre les règles. 

Or, les enfants les plus appréciés se distinguaient aussi d’une autre façon : ils proposaient de nouvelles façons de jouer avec les jouets. Ils savaient aussi étirer les règles. 

Spécialiste en sciences du comportement et professeur elle aussi à Harvard, Francesca Gino a documenté les vertus de la rébellion dans le monde du travail. L’anticonformisme, énumère-t-elle dans un article de la Harvard Business Review, favorise l’innovation, améliore les performances et peut hausser le statut d’une personne plus que la conformité.

Par exemple, une de ses recherches a montré que les observateurs jugent qu’un conférencier qui porte des souliers de course rouges, un pdg qui fait le tour de Wall Street en chandail et en jeans, et un présentateur qui crée son propre modèle PowerPoint plutôt que d’utiliser celui de son entreprise est vu comme ayant un statut plus élevé que ses homologues qui se conforment aux normes du monde des affaires.

Ses recherches montrent aussi que le fait d’aller à contre-courant donne le sentiment d’être plus unique, engagé et créatif. 

Dans la vidéo de Curium, Hubert Lenoir nuance son je-m’en-foutisme : «Je ne dis pas qu’il faut écouter aucune règle, mais c’est important de voir celles qu’on ne veut pas respecter», dit-il. 

Je ne voudrais pas avoir l’air conformiste. Mais là-dessus, je suis bien d’accord avec lui.