Aujourd'hui, Christian Maranda n’hésite pas à parler de son histoire, des hauts comme des bas.

Afghanistan: «pourquoi j'ai survécu et pas eux?»

CHRONIQUE / Avant de mourir deux fois, Christian Maranda passait un des meilleurs moments de sa vie dans le district de Panjwai, une zone hostile et poussiéreuse de l’Afghanistan, fief des talibans.

Après un an et demi d’entraînement intensif, le capitaine Maranda est débarqué à la base militaire canadienne de Kandahar en avril 2009. Deux jours plus tard, il participait à son premier échange de coups de feu. 

Christian voulait depuis longtemps être déployé en zone de guerre. «C’était le rêve d’une vie», m’a-t-il raconté dans sa maison de Lac-Beauport.

Même si c’était extrêmement dur là-bas — la chaleur accablante, la maladie, l’épuisement, la menace constante d’une attaque des insurgés — le capitaine Maranda s’épanouissait. 

Était-ce la fraternité presque «tribale» au sein de son peloton? L’adrénaline du combat? La fierté de ce nerd tapoché au secondaire, devenu un tough de l’armée? Ou peut-être juste ce sentiment étrangement grisant de chatouiller la mort. 

«On se sent vraiment vivant quand la vie est en jeu. En fait, c’est là qu’on se sent le plus vivant.» 

Après sa mission, Christian espérait revenir sain et sauf à Québec avec ses frères d’armes, et serrer sa femme et ses deux filles de 1 et 3 ans dans ses bras. Son souhait n’a pas été exaucé. 

L’explosion

Le 1er août 2009, Christian commandait un peloton d’infanterie mécanisée qui escortait un camion de ravitaillement pour l’armée nationale afghane. Il était sur le chemin du retour lorsqu’une bombe a explosé près de son véhicule, creusant un cratère sur la route en béton. 

Christian est sorti à pied avec deux ingénieurs de combat, le caporal Christian Bobbitt et le sapeur Mathieu Allard. Les trois soldats se sont aperçus qu’il restait du matériel explosif à l’intérieur du cratère. 

Bobbitt et Allard ont réussi à désamorcer un second engin explosif improvisé. Il en restait toutefois un troisième et Christian a eu un mauvais pressentiment. Il a demandé aux autres soldats de revenir dans leurs véhicules et leur a dit qu’il demanderait des renforts. 

Mais il était trop tard. Une bombe actionnée à distance a explosé. Bobbitt et Allard ont été tués sur le coup. Christian, qui se trouvait à quelques mètres sur le côté, a été projeté environ 17 mètres plus loin. Il a repris connaissance quelques secondes plus tard, dans un nuage de poussière. 

«J’essaie de me relever, mais mes jambes sont complètement défaites, je cherche mon arme, mais elle est disparue, raconte-t-il. De toute façon, mon bras ne répond plus, il est sectionné. Je vois bien que je perds beaucoup de sang. Ce que je ne sais pas, c’est que j’ai le tiers de la face défaite. J’étais blessé de la tête aux pieds, catégorie "alpha" : j’allais mourir dans l’heure.» 

Un hélicoptère l’a transporté d’urgence à Kandahar. Son cœur a lâché durant le vol. Christian a été ranimé sur le tarmac. Il a perdu la vie une seconde fois et a été encore réanimé. Un médecin lui confiera qu’il a battu ce jour-là un record de transfusions sanguines... pour un survivant. 

Christian est resté dans le coma 12 jours, avant de se réveiller dans un hôpital militaire en Allemagne. «Ma première question, ç’a été : ‘‘qu’est-ce qui s’est passé avec mes hommes?’’» 

La mort du caporal Bobbitt et du sapeur Allard avait été annoncée dans les médias. L’identité du troisième soldat, blessé grièvement, n’avait pas été dévoilée. «C’était moi, ça», dit Christian.

Le capitaine Maranda

« On se sent vraiment vivant quand la vie est en jeu. En fait, c’est là qu’on se sent le plus vivant »
Christian Maranda

De retour à Québec, le capitaine est resté un mois aux soins intensifs, deux mois en traumatologie et neuf en réadaptation. En tout, il a subi plus de 60 opérations chirurgicales. 

Dans son lit d’hôpital, il a reçu la visite d’un général de l’armée. «Je lui ai dit : “donne-moi deux semaines et j’y retourne” [en Afghanistan]». 

Son corps ne lui a pas permis. Des médecins lui ont même dit qu’il n’allait pas remarcher. Mais à force de s’exercer, Christian a réussi à se lever de son fauteuil roulant et, finalement, à se mouvoir sans béquilles. 

Hanté

Mais le plus dur, c’était dans sa tête. Dès le lendemain de son traumatisme, Christian a été taraudé par la culpabilité. Il rêvait au moment qui précédait l’explosion de la bombe; Mathieu Allard et Christian Bobbitt lui disaient : «La dernière fois, c’est nous autres qui est mort. Là, c’est à toi.»

Une pensée harcelait son esprit : «Pourquoi j’ai survécu et pas eux?»

Christian, comme tant d’autres soldats qui ne sont jamais vraiment revenus d’Afghanistan, a souffert du syndrome de stress post-traumatique. Il était irritable, colérique, hypervigilant, entre autres.

«Cognitivement, tu le sais que ça ne fait pas de sens. Pourquoi tu te sens frustré? Pourquoi t’as aucune patience? Pourquoi t’es méchant avec des gens qui veulent t’aider? T’es tout le temps en train de surveiller les portes, les coins, les fenêtres...» 

Son couple en a souffert. Un an après l’accident, il s’est séparé de sa femme. 

La dépression s’en est mêlée. Christian a bu sa souffrance et l’a engourdie aux opiacés. Les gens autour de lui voulaient l’extirper de sa maison. Pas question.

«La dernière chose que tu veux, c’est de voir du monde. Tu veux rester tout seul dans ton coin, roulé en boule avec le pouce dans la bouche, pas rasé, pas lavé.» 

Le remède

Une militaire de Valcartier ne l’a pas laissé faire. Elle a profité d’une fin de semaine où elle savait que Christian n’avait pas la garde de ses enfants ou d’autres excuses pour l’entraîner dans un camp sportif. Elle est débarquée chez lui à l’improviste : tu viens avec nous. 

Au camp sportif, il est embarqué pour la première fois dans un kayak, une jambe encore droite comme une barre. «J’étais le seul cave qui a continué à essayer. Les autres sont allés faire du ski nautique, du tir à l’arc. Moi, il fallait que je me prouve que j’étais capable.» 

Il a eu la piqûre. Comme dans l’armée, il a vite gravi les échelons. Il a fait partie de l’équipe canadienne de kayak paralympique, a participé à des compétitions internationales. Il visait même les Jeux de Rio. 

Le kayak a été son vrai remède. Il a chassé l’alcool et les opiacés. «À chaque coup de rame, c’est comme si je reprenais un peu de contrôle. J’avais une grip sur un aspect totalement accessoire de ma vie, mais ça me donnait l’impression que j’étais pas un bateau en perdition au milieu de l’océan Atlantique.»

Tranquillement, Christian s’est mis à changer l’histoire qu’il se racontait à propos de lui-même. «Quand j’ai commencé le kayak et que j’ai eu mes premiers succès, j’étais un athlète [...]. Je ne me voyais plus comme un handicapé.» 

Et puis en juin 2015, Christian a cessé de ramer. Un changement aux règles internationales de kayak ne le qualifiait plus comme athlète paralympique. Il n’avait plus envie de continuer sans le carburant de la compétition et le rêve de Rio.

«Ç’a été difficile, je me suis dit : faut que je retrouve un projet, sinon je vais retomber.» Deux semaines plus tard, il achetait avec sa nouvelle blonde une maison et commençait à la retaper. 

Christian s’est aussi inscrit dans un microprogramme en développement du leadership à l’Université Laval. Et il offre des conférences et de la formation au sein de CANU, une entreprise qui aide les leaders et les organisations à améliorer leurs performances. 

Il n’hésite pas à parler de son histoire, des hauts comme des bas. «Ça fait partie du sens que je fais avec ce qui m’est arrivé. Ça n’a pas servi à rien.»

Depuis quelques années, Christian a pris l’habitude d’écrire à la fin de ses courriels : «Lâche pas». Il me l’a même écrit la première fois qu’on a correspondu sur Messenger. Intrigué, je lui ai demandé s’il faisait ça avec tout le monde, comme s’il avait développé une certaine acuité pour la souffrance. 

«Je l’écris quand je le sens. Mais je le sens pas mal tout le temps.» 

Quand Christian est allé me reconduire au vestibule, on a reparlé un peu du jour du Souvenir, de la tristesse qui remonte lorsqu’il pense à ses frères d’armes Christian Bobbitt et Mathieu Allard.

On s’est serré la pince. Et juste avant de fermer la porte, il m’a dit : «Lâche pas».