Des chasseurs de phoques aux Îles de la Madeleine, en 2015.

À l’école de la chasse

CHRONIQUE / Au cégep, j’ai eu un prof de science politique qui commençait toujours ses cours avec une histoire. Pas de texte à analyser, pas de concept abstrait à décortiquer, juste un récit à méditer.

En cette période de la rentrée, permettez que je fasse pareil. C’est l’histoire de Yoanis Menge, un photographe des Îles de la Madeleine qui a appris à chasser le phoque. 

J’ai rencontré cet homme dans la fin trentaine aux cheveux ébouriffés, à la barbe touffue et à la voix grave pendant mes vacances aux Îles, par le biais d’un couple d’amis de Limoilou. Un mercredi après-midi, on a jasé pendant deux heures et demie au café Les Pas Perdus, à Cap-Aux-Meules. Et depuis, je pense que ma vision de l’éducation commence à dévier. 

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Au printemps 2009, Yoanis sortait du métro de Paris quand il a vu une station placardée d’affiches de la fondation Brigitte Bardot. On y voyait un phoque qui tenait un gourdin dans sa bouche et venait de tuer un bébé humain qui gisait nu sur la banquise.

Yoanis a été choqué de voir les siens dépeints comme des barbares. Il savait que la chasse aux phoques était une chasse traditionnelle aux Îles, un moyen pour les chasseurs madelinots de gagner leur vie et de nourrir les leurs. 

En plus, les phoques étaient — et le sont toujours — en surpopulation dans le golfe du Saint-Laurent et mangeaient beaucoup trop de morue. Mais ça, les groupes anti-chasse n’en avaient rien à foutre. La démagogie remplissait leurs coffres. «C’était vraiment de la désinformation», dit Yoanis. 

Yoanis a voulu rétablir les faits en images. Montrer la chasse aux phoques, sans rien cacher. Il voulait aller au-delà du cliché du sang sur la banquise, rendre aux chasseurs leur humanité. 

Mais au début, les chasseurs refusaient. Souvent écorchés par des campagnes de pub animalistes, ils se méfiaient des appareils photo. Et même les Madelinots qui ne doutaient pas des intentions de Yoanis hésitaient à emmener avec eux un type qui ne pouvait pas leur être utile. 

«Ils m’ont dit clairement que si je voulais les photographier, il faudrait que je sois moi-même chasseur, parce qu’ils n’amèneraient pas un touriste sur un voyage de chasse». 

Yoanis a donc appris lui-même la chasse aux phoques. Pour obtenir son permis, il a dû suivre une formation de Pêche et Océans Canada sur la «méthode d’abattage en trois étapes» du phoque pour s’assurer que les animaux sont abattus rapidement et sans cruauté. 

Restait à se faire des contacts. Yoanis a connu des jumeaux pêcheurs de homards. Il les a aidés à mettre les cages à l’eau. Et, au printemps suivant, ils l’ont invité à la chasse aux phoques. Yoanis a pris des photos. Puis, d’autres chasseurs les ont vus et ont accepté d’embarquer le photographe à leur tour. 

À force d’observer, encore et encore, les rituels de l’équipage et d’y participer, Yoanis est devenu lui-même chasseur. Cet atout lui aussi permis de photographier de l’intérieur la chasse aux phoques à Terre-Neuve et au Nunavut, avec les Inuits.

Ses photos, criantes de vérité, ont notamment été publiées dans Le Devoir, le magazine de photo Polka, le site de la CBC et le Washington Post. Yoanis a aussi présenté une exposition au Québec et en France. 

Un chasseurs de phoques à Terre-Neuve, en 2014.

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Alors, le rapport avec l’éducation?

À l’ère de l’économie du savoir, où l’apprentissage du travail manuel semble de plus en plus facultatif, voilà un gars qui croit que l’éducation devrait aussi passer par les mains. 

Yoanis, lui, est allé à l’école de la chasse. Quand il était petit, il vivait au Bic, dans le Bas-Saint-Laurent. Son père l’amenait souvent à la chasse au petit gibier et lui montrait tout ce qu’il savait. Le paternel, qui achetait usagé et réparait à peu près tout lui-même, l’encourageait aussi à bricoler et à s’intéresser à la mécanique des choses. 

La photographie est un travail plutôt cérébral. Mais Yoanis a pu gagner la confiance de ses sujets parce qu’il n’a pas hésité à se servir de ses jambes pour chasser sur la banquise ou de ses mains pour abattre le phoque ou le dépecer. 

Yoanis a une sorte de mantra : «Sois utile». Quand il a travaillé à l’agence de photo Magnum, à Paris, il a remplacé lui-même le frigo brisé dans les bureaux de l’agence avec un appareil usagé. Sur le bateau des chasseurs de phoques madelinots, il participait à toutes les tâches : repas, ménage, vérification de la salle des machines, tour de garde la nuit pour surveiller la dérive du bateau et les obstacles comme les icebergs.

«Même si parfois on ne chasse pas pendant de longs moments, il y a toujours de quoi faire, raconte-t-il dans un entretien à la fin de son livre Hakapik. J’aime bien prendre les devants. Par exemple, pendant qu’on naviguait dans les glaces à la recherche de phoques, je sortais sur le pont avec un sac d’oignons et de patates à éplucher [...]».

Dans la vie, m’a rappelé Yoanis, c’est pas mal plus difficile d’être utile quand on ne sait pas se servir de ses mains. Chasser, pêcher, cuisiner, jardiner, bricoler, coudre, etc. : toutes ces tâches manuelles qui se perdent dans notre société hypnotisée par ses écrans méritent d’être redorées. 

Comme son père l’a fait pour lui, Yoanis essaie de transmettre la valeur du travail manuel à ses deux garçons. Dans le documentaire Chasseurs de phoques, on peut le voir enseigner à son fils, Maël, alors âgé de 8 ans, comment couper un méniche (épaule) de phoque avec une hache sur une bûche. 

Le garçon observe attentivement son père. Puis, il zieute le prochain méniche et dit : «je peux-tu l’essayer, lui?»

Yoanis Menge porte des lunettes traditionnelles inuites —les deux petites fentes réduisent l’entrée de lumière pour protéger les yeux de la lumière du soleil ou de la neige. Dans ses mains, il  tient un «qaqulluk », un oiseau que les Inuits lui ont montré à attraper avec une ligne à pêche et un hameçon auquel on accroche un petit bout de gras.