Marc Allard

J'aime le curling

CHRONIQUE / Comme vous, sans doute, je ne connais rien au curling. Je pourrais traîner cette ignorance jusqu’à ma mort sans trop de regrets. Mais ça ne m’a pas empêché de frissonner, mardi, en regardant le triomphe de Kaitlyn Lawes et John Morris.

Lawes et Morris ont remporté la médaille d’or au curling mixte double à PyeongChang. Une victoire de 10 à 3 contre l’équipe suisse. Après avoir serré la main de ses adversaires, Lawes a jeté son balai sur la glace et a tapé dans les mains de Morris, qui l’a prise dans ses bras et l’a levée dans les airs.

«Yeah, baby! We did it!» a lancé Morris à la foule.

J’étais comblé. Les puristes du sport diront: «mais t’as jamais regardé une joute de curling au complet! Tu ne sais même pas comment on marque des points! Imposteur!»

Ils ont raison. Aux Jeux olympiques, ce n’est pas le sport que j’aime, mais les émotions qu’il y a derrière. Oui, j’écoute les Jeux de manière «superficielle». Comme la plupart d’entre vous, n'essayez pas.

Je peux comprendre que ce soit injuste pour les vrais amateurs de sport. Dans une autre vie, j’ai eu une belle-mère qui n’avait jamais entendu parler de Martin Brodeur. J’ai vu un match d’Équipe Canada aux JO en sa compagnie. D’ordinaire si discrète, elle s’époumonait chaque fois que les Canadiens s’approchaient du filet: «hiiiiiiiiiii que ç’a passé proche!!»

Je vous jure qu’elle ne feignait pas son enthousiasme. Clairement, c’est elle qui passait le meilleur moment devant l’écran.

Ce qui soulève une question: pourquoi tant d’imposteurs capotent sur les Jeux olympiques?

Parce que les humains ont cette incroyable capacité à ressentir ce que les autres ressentent et à s’identifier à eux. Ça s’appelle l’empathie.

Notre tête sait que ce n’est pas notre corps qui dévale la piste de ski à 110 km/h, vrille dans la demi-­lune ou réussit un triple axel. Mais de notre salon, l’émotion qu’on ressent en voyant les athlètes triompher ou chuter, elle, est vraie. Sûrement pas aussi intense qu’à PyeongChang, mais tout aussi authentique.

Les fins connaisseurs, ceux qui savent vraiment apprécier le sport, sont plus rares. En scrutant la performance des athlètes, ils éprouvent un autre type de plaisir, plus esthétique, plus contemplatif. Du même genre qu’un fan de peintres impressionnistes devant une toile de Monet.

Pour le reste d’entre nous, le plaisir des Jeux olympiques vient des émotions que nous font vivre les athlètes. Comme avec les héros de n’importe quelle œuvre de fiction.

Récemment, j’ai survolé The Bestseller Code: Anatomy of the Blockbuster Novel, un livre écrit par Jodie Archer, une éditrice d’une grande maison d’édition anglophone (Penguin) et Matthew Jockers, un professeur au département d’anglais de l‘université du Nevada.

Ensemble, Archer et Jockers ont mis au point un algorithme très précis qui a été en mesure de prévoir 80 à 90 % des titres qui se sont retrouvés sur la liste de best-sellers du New York Times. Et devinez quoi? La qualité de la prose — ou le succès critique — n’a pas grand-chose à voir avec le succès d’un bouquin.

L’émotion, par contre, est une des clés du succès d’un livre. Mais les lecteurs ne veulent pas que ce soit toujours la même. Imaginez la platitude d’un roman où il n’y aurait que des effusions de joie.

Non, «plus il y a de hauts et de bas dans un livre, plus c’est une montagne russe émotionnelle pour le lecteur, plus les chances de succès seront élevées», écrivent Archer et Jockers.

Le roman Cinquante nuances de Grey (Fifty Shades of Grey), par exemple, a été unanimement planté par la critique. Le style est nul et les personnages sont atrocement clichés. Mais l’algorithme, lui, a vu autre chose: «il y a tellement de hauts et de bas que le graphique du roman ressemble aux pulsations rythmiques de la musique techno», notent les auteurs.  

Le rapport avec les Olympiques? C’est ça: les montagnes russes d’émotion. Les athlètes qui l’ont facile nous emmerdent. On aime ceux qui échouent, se relèvent et triomphent.

C’était le cas Kaitlyn Lawes et John Morris au curling. Il y a à peine deux mois, ils ne formaient même pas une équipe. Morris avait perdu sa partenaire, et il a demandé à Lawes, qui ne s’était pas qualifiée dans une autre épreuve de curling, de se joindre à lui.

«Morris et Lawes ont gardé la tête haute — et ont marqué l’histoire du curling canadien», titrait la CBC après leurs médailles d’or.

Des frissons, je vous dis. C’est peut-être «superficiel», mais c’est humain. Je ne vois pas pourquoi on se sentirait coupable de triper sur les Jeux olympiques même si on ne pige rien aux sports présentés. 

Alors vive le curling, le biathlon et le skeleton!

Chronique

Une pizza à donner

CHRONIQUE / Il a reçu une pizza de trop. Elle était encore chaude dans sa boîte de carton. Mais Martin* avait commandé une poutine en plus, alors, non, il n’avait pas faim pour une deuxième.

La loi du moindre effort lui aurait suggéré deux options faciles : a) la congeler, b) la jeter. Sauf que Martin a horreur du gaspillage alimentaire.

«Beaucoup de gens ne mangent pas à leur faim, et je déteste jeter de la nourriture, surtout quand c’est frais», m’a-t-il expliqué. 

Il a donc pris une photo de la pizza orpheline et l’a publiée sur Entraide Limoilou, un groupe Facebook où les gens du quartier se rendent service pour toutes sortes de tracas quotidiens. 

Quelques minutes plus tard, il remettait à une maman la petite merveille gastronomique italienne. Sur Facebook, «elle a marqué que son enfant a bien aimé», raconte Martin. 

Quand j’ai vu sa publication sur Facebook, je me suis demandé ce que j’aurais fait à sa place? Honnêtement, j’aurais probablement congelé la pizza. 

Mais en jasant avec Martin, j’ai réalisé que son choix, quoiqu’un peu plus exigeant, était beaucoup plus futé que le mien.

Pourquoi? Parce que Martin s’est comporté de manière vertueuse, et que la vertu est une source fiable de bonheur. 

Je sais, c’est étrange de parler de vertu aujourd’hui. Le mot a des airs d’une autre époque. Quel parent dit aujourd’hui à son enfant : «c’est important que tu sois vertueux»?

Dans notre société moderne, on encourage beaucoup les qualités de «performance». Celles qu’on peut mousser dans une entrevue d’embauche : la persévérance, la créativité, la rigueur, l’autonomie, le «dynamisme», etc.

Les vertus, ces forces morales qui nous disposent à faire le bien autour de nous, sont plus rarement valorisées. Peut-être à cause de leur côté moralisateur ou de leurs accointances religieuses. 

Peu importe : elles méritent une deuxième chance. 

En 2004, Christopher Peterson et Martin Seligman, deux chercheurs émérites considérés comme les pères de la psychologie positive, ont écrit une brique de 800 pages sur les vertus et les forces de caractère qui favorisent l’épanouissement de l’être humain. 

Les deux auteurs ont cherché à voir où les grandes traditions philosophiques et religieuses du monde convergeaient avec la science psychologique moderne. Et ils en ont tiré une liste de six grandes vertus : la sagesse et la connaissance, le courage, l’humanité, la justice, la tempérance (qui permet de se protéger des excès) et la transcendance (qui donne un sens à la vie). 

Et Martin, dans tout ça? En offrant sa pizza à quelqu’un, il a fait preuve d’humanité, une vertu qui consiste à tendre vers les autres et à leur venir en aide, selon Peterson et Seligman. Et si on en croit la science psychologique, il se porte probablement mieux que s’il l’avait gardée pour lui ou l’avait jetée. 

Dans une autre vie, Martin a côtoyé beaucoup de gens qui ne mangeaient pas à leur faim. Et maintenant, il donne souvent de la nourriture. 

Au début de l’hiver, par exemple, il a vu un incroyable spécial sur la surlonge de bœuf et en a offert 40 livres à Entraide Agapè, qui offre des services d’entraide alimentaire et matérielle aux familles dans le besoin à Beauport et dans les environs. 

«J’aime aider, je préfère donner que recevoir», m’a écrit Martin. 

C’est ça l’idée : la vertu accroît le bien-être, même quand elle exige un effort de plus. 

Je ne sais pas pour vous, mais moi, je le constate beaucoup dans mes choix de consommation. Quand je fais l’épicerie, par exemple, j’ai deux options inégalement vertueuses. Soit je ramasse tout dans un gros supermarché et je fous ça dans le coffre de l’auto. Soit j’y vais à pied et je vais dans les petits commerces locaux : le marchand de fruits et légumes bio, la boulangerie, la boucherie et le magasin d’aliments en vrac. 

La première option est plus facile, mais je me sens poche, après. La deuxième est plus fastidieuse, mais je suis content en revenant chez moi. 

Vous, c’est peut-être autre chose. Prendre le temps de jouer avez vos enfants, même si vous avez une to-do list de 20 pieds à finir. Étudier, même s’il y a une bonne série qui vous attend. Aller courir, même si on se les gèle. Lire une chronique sur la vertu, même si ça a l’air moralisateur. Offrir une pizza à des inconnus, même s’il faut publier une annonce sur Facebook.

Sur le coup, c’est plus pénible. Mais après, maudit que ça fait du bien. 

*Le vrai prénom de Martin a été modifié à sa demande pour protéger son identité.

Chronique

Oui, coach!

CHRONIQUE / Durant toutes ces années de préparation intensive, ils étaient là, dans l'ombre. À pousser les athlètes aux limites de leurs corps. À polir leur technique jusqu'à la perfection olympique. À requinquer leurs espoirs après les inévitables déconfitures.

Dans une semaine, quand l'élite sportive hivernale du monde entier s'affrontera à Pyeongchang, ils se tiendront sur les côtés, célébrant les triomphes de leurs protégés ou pleurant leurs échecs.

Je parle bien sûr des coachs.

Il y en aurait sûrement long à dire sur les qualités extraordinaires de ces entraîneurs de haut niveau. Mais, aujourd'hui, j'aimerais attirer votre attention sur un des aspects les plus remarquables de leur mentorat: ils sont moins bons que ceux qu'ils entraînent.

C'est vrai. Pensez-vous que les coachs de Charles Hamelin, Alex Harvey, Marianne St-Gelais ou Marie-Philip Poulin sont meilleurs qu'eux? Sûrement pas.

Ces athlètes sont au sommet de leur sport et, pourtant, ils continuent à s'entourer d'un ou plusieurs coachs. Pour eux, ce regard extérieur reste un des meilleurs moyens de s'améliorer. Devrait-on les imiter?

Je soulève la question parce qu'elle ne concerne pas seulement les athlètes, mais tous ceux qui ont l'impression d'avoir atteint un certain plateau dans leur carrière ou n'importe quelle autre activité qui leur tient à coeur.

Récemment, j'ai regardé une vidéo Ted Talk d'un prodige qui s'appelle Atul Gawande. Le gars est chirurgien dans un hôpital de Boston, professeur à Harvard, collaborateur au prestigieux magazine The New Yorker et auteur de plusieurs best-sellers sur la médecine et la santé publique.

Gawande a commencé à pratiquer la chirurgies en 2003. Il s'est vite amélioré. Ses taux de complication ont diminué d'année en année. Mais après environ 5 ans, ils se sont stabilisés.

Quelques années plus tard, il a réalisé qu'il ne s'améliorait plus. Et il s'est demandé: est-ce que j'ai déjà plafonné?

Il s'est donc trouvé un coach. Un de ses anciens professeurs, depuis retraité, a accepté de venir dans sa salle d'opération pour l'observer. Atul Gawande a opéré un patient sous les yeux de son nouvel entraîneur et les choses se sont déroulées rondement.

«Je ne pensais pas qu'il aurait beaucoup à dire quand nous aurions fini, raconte Gawande dans sa présentation. Au lieu de cela, il avait une page entière de notes».

***

La plupart des disciplines ont une vision scolaire de l'apprentissage, fait valoir le chirurgien. «Vous allez à l'école, vous étudiez, vous pratiquez, vous apprenez, vous obtenez un diplôme, et ensuite vous sortez voir le monde et vous faites votre chemin par vous-même», dit-il.

C'est l'approche qu'à peu près tous les professionnels ont adoptée: médecins, avocats, scientifiques, musiciens, etc. Le contraste vient du monde sportif, où même les plus grands athlètes tiennent à leur coach.

Le coaching est une idée de nos voisins du sud, nous apprend Gawande. En 1875, les universités Harvard et Yale ont joué un des premiers matchs de football américain. Yale a embauché un entraîneur-chef, pas Harvard. Au cours des trois décennies suivantes, Harvard a gagné seulement quatre fois... Puis a finalement engagé un entraîneur.

Mais est-ce que le coaching peut-être transposé à d'autres domaines? Le professeur en psychologie Anders Ericsson, une sommité mondiale dans la recherche sur l'expertise, croit que oui. Dans son livre, Peak, How to Master Almost Anything, il explique que les entraîneurs nous à aident à pratiquer d’une manière «délibérée», c’est-à-dire focalisée sur ce qu’on a à améliorer.

En tant qu’observateur, les coachs sont plus facilement en mesure de repérer nos failles. Ils peuvent nous donner la rétroaction nécessaire pour devenir meilleure, souligne Ericssson.

En général, note-t-il, les gens suivent à peu près tous la même courbe d’apprentissage, quelle que soit l’habileté. On commence avec une idée générale de ce qu’on veut faire, on apprend avec un livre, un site Web ou un coach, on pratique jusqu’à atteindre un niveau satisfaisant.

Après, l’habileté devient automatique, on n’a plus trop besoin d’y penser. Mais elle cesse aussi de progresser. Or, les gens assument que quelqu’un qui conduit depuis vingt ans est forcément meilleur qu’un autre qui cumule cinq ans derrière le volant. Ils pensent qu’un médecin expérimenté est meilleur qu’un jeune médecin.

Ce qui est faux, écrit Ericsson, puisque la recherche montre qu’une fois le niveau satisfaisant atteint, les années de «pratique» ne mènent pas à une amélioration. Seule la pratique délibérée entraîne des progrès, selon chercheur.

Atul Gawande a eu l’humilité de le constater. Après deux mois avec son vieux coach de chirurgie, il a senti qu’il devenait meilleur. Après un an, il a vu son taux de complications baisser. 

C'était «douloureux, je n'aimais pas être observé, et parfois je sentais aussi qu'il y avait des périodes où je régressais avant de m'améliorer, mais ça m'a fait réaliser que les entraîneurs touchaient quelque chose de très important», dit Gawande.

En cette ère numérique, où les autodidactes peuvent apprendre à peu près n’importe quoi sur Internet, je trouve ça rassurant de voir qu’on a encore besoin des autres êtres humains pour s’améliorer. Qu’on soit un athlète ou pas, parfois, ça aide de pouvoir dire: oui, coach!  

Chronique

Gare à l'après-midi

CHRONIQUE / Si vous allez à l’hôpital pour un examen ou une opération, vous aimeriez sans doute que les médecins et les infirmières se lavent les mains.

Vous le savez, c’est une simple habitude d’hygiène qui peut éviter la transmission d’une pléthore d’infections aux patients et prévenir la propagation de dangereuses bactéries comme le C. difficile.

Et pourtant, le lavage des mains continue à faire défaut dans les hôpitaux au Québec et en Occident. Mais j’ai appris quelque chose de nouveau cette semaine : c’est bien pire l’après-midi.

En 2015, des chercheurs américains ont trouvé une manière astucieuse d’étudier le lavage des mains. Dans une trentaine d’hôpitaux, ils ont analysé les données provenant de distributeurs de savon capables de détecter par radiofréquence les puces électroniques des employés.

La distributrice était donc en mesure de savoir quelle infirmière, médecin, technicien, préposé, se lavait les mains, à quel moment et combien de fois par jour. En moyenne, les employés se lavaient les mains… moins de la moitié des fois où ils en avaient l’occasion, même s’ils en avaient l’obligation professionnelle.

Pire, les quelque 4000 travailleurs de la santé étudiés — qui commençaient pour la plupart leurs journées le matin — se lavaient les mains encore moins souvent l’après-midi. La baisse était de près de 40 % par rapport à la matinée.

Ce n’est pas tout. L’après-midi, les patients sont trois fois plus susceptibles de recevoir une dose anesthésique fatale et sont considérablement plus à risque de mourir dans les 48 heures suivant une chirurgie. Il y a aussi un tas d’autres erreurs médicales plus fréquentes l’après-midi. Bref, vaut mieux prendre rendez-vous le matin.

J’ai lu tout ça dans un livre qui vient d’être publié : When : The Scientific Secrets of Perfect Timing, de Daniel H. Pink.

Pink est un ancien rédacteur de discours d’Al Gore. Il a écrit plusieurs best-sellers sur le monde du travail et des affaires. Il a eu le luxe d’employer des chercheurs pour écrire son dernier bouquin, appuyé d’une épaisse section de références scientifiques.

Dans son livre, Pink parle beaucoup de l’influence du moment de la journée sur notre comportement. Et il recoupe une quantité impressionnante d’études qui montrent que l’après-midi est, pour plusieurs raisons, le pire moment de la journée.

C’est vrai pour les mesures d’hygiène et les erreurs médicales dans le milieu de la santé. Ce l’est aussi dans un paquet d’autres domaines et dans nos vies en général.

Par exemple, des chercheurs britanniques ont découvert que les accidents mortels reliés à la fatigue au volant atteignent des sommets deux fois par jour : entre 2h et 6h du matin et entre 14h et 16h l’après-midi. Cette tendance a aussi été constatée dans plusieurs autres pays.

Au travail, c’est pareil. Vous devriez mettre une alarme à 14h55. C’est le moment précis de la journée ou le travailleur typique est le plus improductif, selon une étude britannique.

«Quelque chose se passe durant le creux [de l’après-midi], qui se produit à peu près sept heures après le lever, le rendant plus périlleux que n’importe quel autre moment de la journée», écrit Daniel H. Pink.

Ce qui se passe, c’est un déclin de la vigilance.

Le comportement humain est régulé par une horloge interne que nous ne pouvons pas ajuster. Cette horloge gouverne nos «rythmes circadiens» qui font fluctuer, en l’espace de 24 heures, toute une série de mécanismes biologiques : l’éveil et le sommeil, la température corporelle, la circulation sanguine, les niveaux hormonaux et la vigilance.

Ainsi, en après-midi, notre horloge biologique fait baisser la température de nos corps et nos niveaux de cortisol («l’hormone du stress»). On devient alors beaucoup moins alerte et plus impulsifs. Beaucoup de gens cognent aussi des clous.

Pause ou sieste ?

Daniel Pink souligne que la siesta popularisée par les Espagnols est un antidote efficace au coup de barre de l’après-midi. De dix à vingt minutes — pas plus — suffisent à nous remettre sur le piton.

Une étude menée auprès de contrôleurs aériens a par exemple montré qu’une courte sieste permettait d’aiguiser leur vigilance et de faire grimper leur performance.

Si vous vous voyez mal roupiller au bureau, les pauses sont une bonne alternative, pourvu qu’elles soient assez nombreuses.

Daniel Pink cite DeskTime, une firme spécialisée dans l’analyse de la productivité, qui a déterminé que le meilleur ratio de productivité est de travailler 52 minutes pour 17 minutes de pause. Ce qui voudrait dire entre 5 et 6 pauses par jour.

C’est ce que vous faites ? Moi aussi…

Chronique

Les autres premiers soins

CHRONIQUE / Ils ont rompu au début janvier, après un an et demi d'une relation très compliquée, avec des enfants des deux bords dans le décor.

Après la rupture, Elizabeth* a eu des idées noires. «Je voulais mourir ce matin là, [le] plus fort que j'ai ressenti ça depuis longtemps», m'a-t-elle écrit. 

En cherchant un peu de lumière sur Internet, elle est tombée sur une vidéo de Guy Winch, un psychologue qui pratique dans un cabinet privé de New York et qui a écrit des livres traduits partout dans le monde. 

Sa vidéo Ted Talk, vue plus de 5 millions de fois, porte sur les «premiers soins émotionnels», et Elizabeth s'est reconnue dans le point de vue de Winch. 

Le psychologue déplore un type particulier de favoritisme dont souffre notre société : «Nous préférons notre corps à notre esprit», dit-il. 

Dès l'enfance, on apprend à prendre soin de notre corps. Les gamins savent qu'il faut mettre un pansement sur une blessure pour ne pas qu'elle s'infecte, se laver les mains pour se protéger des microbes, se brosser les dents pour éviter les caries, prendre du sirop pour une toux, des comprimés pour un mal de tête. 

«Nous savons comment rester en bonne santé physique et comment prendre soin de nos dents, n'est-ce pas?, dit Guy Winch. Nous savons le faire depuis que nous avons cinq ans. Mais que savons-nous faire pour notre santé mentale? En fait : rien». 

Or, demandez à un adulte comment composer avec le rejet, la solitude, l'échec, le deuil, la faible estime de soi, le traumatisme, la rumination, la culpabilité, et vous devriez voir un point d'interrogation se dessiner sur son front. Demandez conseil et votre interlocuteur risque d'être aussi embêté que vous et vouloir changer de sujet.

C'est dommage, remarque Winch, parce que les blessures psychologiques sont plus fréquentes que les blessures physiques, et qu'on sait très mal les soigner. 

Dans sa vidéo, le psychologue raconte qu'il a déjà reçu dans son bureau une dame qui, après 20 ans de mariage et un divorce très pénible, était enfin prête pour son premier rendez-vous galant. 

Elle avait rencontré le type en ligne, il avait l'air d'être sympathique, d'avoir réussi dans la vie, et d'être sous son charme. La dame était donc très excitée, elle avait acheté une nouvelle robe, et ils se sont rencontrés dans un bar chic pour prendre un verre. 

Au bout de dix minutes, le gars s'est levé, et il a dit : «Je ne suis pas intéressé.» Puis il est sorti. 

«La dame avait si mal qu'elle ne pouvait pas bouger», poursuit Winch. Elle a appelé un ami, qui lui a répondu : «Bah, tu t'attendais à quoi? T'as un gros cul, t'as rien d'intéressant à dire, pourquoi un bel homme, un homme qui réussi comme lui, aurait envie de sortir avec une looser comme toi?» 

Le hic, c'est ce que ce n'était pas un ami qui était aussi cruel envers elle. Mais la dame elle-même, qui se disait toutes ces méchancetés.  

Vous le savez comme moi, elle est loin d'être la seule à réagir comme ça. La plupart des gens s'auto-flagellent de la sorte lorsqu'ils sont rejetés, dit Winch. C'est pourtant illogique. Notre amour-propre est déjà meurtri, pourquoi on se torture encore plus?  

«On ne se dirait pas, après s'être coupé le bras : "Ah, je sais! Je vais prendre un couteau, voir jusqu'où je peux aller avec cette coupure", illustre le psychologue. Mais c'est ce qu'on fait toujours avec les blessures psychologiques.» 

Auto-compassion

Des dizaines d'études montrent pourtant que lorsque notre amour-propre est au plus bas, c'est n'est pas le temps de se taper dessus, dit Winch. Au contraire, traitez-vous avec la même compassion que vous attendriez d'un vrai, bon ami — avec de l'«auto-compassion». 

Cette semaine, je lisais d'ailleurs un article à propos de la recherche sur sujet sur le site de Greater Good Magazine, de l'Université Berkeley. L'article disait que les gens qui font preuve de compassion envers eux-même plutôt que de se critiquer rebondissent mieux après un échec. 

Ils se disent qu'ils peuvent s'améliorer, corriger leurs erreurs et se réaligner pour atteindre leurs buts après avoir dévié de leur trajectoire. En revanche, l'autocritique est liée à la procrastination, au stress et à la rumination.

Guy Winch croit que l'auto-compassion devrait notamment faire partie d'une bonne hygiène émotionnelle. Et qu'on ne devrait pas hésiter à aller voir un psychologue quand l'hygiène ne suffit pas.

En regardant la vidéo de Winch durant cette sombre matinée du début janvier, Elisabeth a été marquée par l'exemple de la dame divorcée qui s'est fait repousser dans un rencard. «Tout ce qu'elle se dit d'elle-même, la violence qu'on a envers nous-même alors qu'on n'aurait jamais cette violence envers quelqu'un d'autre»... m'a-t-elle écrit. 

Elle a vu sa psychologue ce matin-là. «Au même titre que si j'avais des douleurs ou des éruptions, j'irais voir un médecin. Mais ça m'a pris 30 ans à comprendre ça.»

*Le nom d'Elizabeth a été modifié pour préserver son identité

Marc Allard

Les cartes de Noël perdues

CHRONIQUE / Julie Pilon marchait vers chez elle, au centre-ville de Québec, lorsqu’elle s’est aperçue qu’il lui manquait un sac.

L’enseignante en première année avait terminé sa journée à l’école du Boisé, à Charlesbourg, et avait décidé de ramener à la maison les cartes de Noël que ses élèves avaient mis un après-midi à fabriquer et à décorer. 

Consciencieuse, elle voulait corriger les fautes avant que les souhaits soient transmis à une résidence pour aînés. Mais sur le chemin du retour, elle s’est rendu compte qu’elle ne tenait plus le sac de plastique dans lequel elle avait rangé les cartes. 

Mme Pilon avait beau chercher, retrouver le précieux fourre-tout dans la neige le lendemain d’une tempête était une entreprise ardue. Rien à faire, les cartes étaient disparues. 

Durant la soirée, l’enseignante s’est sentie très coupable. Elle s’est réveillée en plein milieu de la nuit et n’a pas été capable de se rendormir. Imaginez le cauchemar pour un prof : perdre les cartes de Noël de 20 enfants. 

Entre-temps, quelqu’un a retrouvé le sac de plastique et l’a déposé dans la boîte à livres de l’escalier Badelard, qui relie les quartiers Saint-Roch et Sant-Jean-Baptiste. En jetant un coup d’œil dans la boîte, une maman qui allait reconduire ses enfants le lendemain matin a remarqué le paquet de cartes perdues. 

Croyant qu’elles appartenaient à d’autres élèves de l’école primaire Saint-Jean-Baptiste, elle les a déposées au secrétariat. La secrétaire a vérifié auprès des enseignants : non, les cartes n’avaient pas été confectionnées dans l’école. 

Elle a ensuite appelé deux commissions scolaires pour savoir si une école avait rapporté des cartes de Noël perdues. La première a dit non, pas nous... Puis la commission des Premières Seigneuries a vérifié... 

C’était eux, les coupables. Ou plutôt, c’était Julie Pilon, à l’école du Boisé, qui se demandait comme elle allait annoncer la disparition à sa classe. 

«Finalement, les cartes ont pu se rendre!» se réjouit-elle. Elles ont été livrées comme prévu dans la résidence pour personnes âgées. 

Mme Pilon n’a jamais su qui avait sauvé les cartes de la neige. Mais elle a appris le nom de la maman qui les ramenées au chaud dans une école. 

Pour la remercier, elle lui a acheté un bon d’achat dans une librairie. Elle a trouvé son adresse et est allée déposer quelque chose dans sa boîte aux lettres.  C’était une carte de Noël. 

***

Dans les prochains jours, vous lirez beaucoup de revues de l’année. Vous allez revisiter plusieurs tragédies, et il vous restera peut-être un souvenir amer de 2017. Mais cette petite histoire de cartes de Noël montre qu’il y a aussi beaucoup de bonté autour de nous. Il faut juste s’arrêter pour la remarquer.

Un joyeux Noël et une bonne année à tous! On se revoit début janvier.

Chronique

Trouvez le noyau

CHRONIQUE / Quand je suis arrivé à Québec, il y a douze ans, j'ai été très impressionné par un pâté chinois.

Ma coloc avait pilé les patates, fait revenir les oignons et la viande et étalé une couche de maïs doré entre les deux. Une demi-heure plus tard, un joyau trois couleurs sortait du four — et je me régalais. 

J'avais une bonne raison d'être ébloui : à 23 ans, je savais à peine cuire des pâtes.

J'ai beaucoup cuisiné depuis. Avec DiStasio d'abord, puis Jamie Olivier, Mark Bittman, Ricardo, Danny St Pierre, Grace Young et, mon préféré, Yotam Ottolenghi.

Je suis passé à travers des centaines de recettes. Et, aujourd'hui, je ne suis pas gêné de faire un pâté chinois ou de recevoir pour Noël. En même temps, oui, je suis un peu gêné, parce qu'après tout ce temps dans la cuisine, je ne sais que faire ça, des recettes.

Enlevez-moi mes livres, et je deviens un peu nerveux. Mes classiques? Ceux que je peux mitonner sans une liste d'ingrédients et d'étapes préétablies ? Je peux les compter sur les doigts de la main.

Ç'aurait pu durer longtemps comme ça. Mais j'ai eu une sorte de déclic en tombant sur un article du magazine The Atlantic dans lequel l'auteur se désole que la majorité des gens apprennent à cuisiner en suivant des recettes.

«Pour toute leur précision et leur exhaustivité, les recettes sont de piètres enseignantes, écrit Joe Pinsker, un collaborateur du magazine. Elles vous disent quoi faire, mais vous disent rarement pourquoi le faire».

«C'est comme si on essayait d'apprendre une langue uniquement en copiant les phrases des autres, au lieu d'apprendre la grammaire et le vocabulaire nécessaires pour faire ses propres phrases», ajoute-t-il.

Bon, ce genre de réflexion m'avait quand même traversé l'esprit quand j'ai entendu Daniel Vézina, aux Chefs!, rabattre les oreilles de sa brigade avec les techniques de base.

Mais curieusement, c'est en lisant l'article de The Atlantic que j'ai réalisé à quel point j'apprenais à pas de tortue avec mes maudites recettes.

Le principe du 80/20

C'est souvent comme ça dans la vie. On passe beaucoup de temps à faire des efforts pour peu de résultats. Mais parfois, de petits efforts rapportent gros.

Dans les années 1790, l'économiste italien Vilfredo Pareto avait remarqué que 80% des terres en Italie appartenaient à 20% de la population. Beaucoup plus tard, un ingénieur et consultant en management nommé Jospeh Moses Muran a constaté qu'une entreprise pouvait grandement améliorer la qualité d'un produit en se concentrant sur quelques problèmes essentiels.

Son «principe de Pareto» — selon lequel 80 % des résultats sont le résultat de 20 % des causes — a eu beaucoup d'échos au Japon. Le «Made in Japan» est devenu un symbole de qualité et a contribué à faire de cet archipel une puissance économique mondiale.

Par la suite, le principe du «80/20» a été constaté dans plusieurs autres domaines. L'auteur Richard Koch en recense plusieurs dans son livre «Le principe 80-20».

Les gens portent 20 % de leurs vêtements 80 % du temps. Les entreprises génèrent 80 % de leurs revenus avec 20 % de leurs produits ou de leurs clients. Sur la route, 20 % des délinquants causent 80 % des accidents, etc.

Vous en doutez ? Peut-être que la proportion réelle dans votre garde-robe, votre entreprise, ou sur les routes est différente, effectivement. Mais le ratio 80/20 est une approximation. Ça peut être 70/30; 85/15 ; 99/1, peu importe.

Vous comprenez l'idée : une petite partie de nos efforts donne la majorité des résultats. Ce qui, à l'inverse, veut dire que la plupart de nos efforts ne servent pas à grand-chose...

La solution ? Trouvez le noyau.

Prenez les langues. Au 19e siècle, le Britannique Isaac Pittman, qui a inventé une méthode de sténographie, a remarqué que 700 mots de la langue anglaise — et leurs dérivés— comptaient pour environ les deux tiers des mots utilisés dans les conversations quotidiennes.

Alors, si vous avez un minimum de temps et d'énergie à consacrer à l'apprentissage de la langue anglaise, vous êtes mieux de vous concentrer sur ce noyau de 700 mots. Le même principe s'applique à n'importe quelle autre langue, d’ailleurs.

Pour cuisiner, je me suis récemment tourné vers un livre intitulé Salt, Fat, Acid, Heath (seulement en anglais, désolé) qui résume la cuisine en quatre éléments : sel, gras, acide, chaleur.

L'auteur, Samin Nosrat, est une ancienne chef du réputé restaurant Chez Panisse, près de San Francisco. Elle consacre un chapitre à chacun des quatre éléments et propose ensuite des recettes pour appliquer les principes enseignés.

C'est fou le plaisir que j'ai eu cette semaine à comprendre la science des émulsions et à secouer ma vinaigrette dans un pot Masson.

Je ne deviendrai pas un chef demain matin. Mais au moins j'ai l'impression d'avoir trouvé le noyau de la cuisine, ou en tout cas un certain savoir-faire qui me permettra d'improviser avec ce qui reste dans le frigo. Sans recette, je vous jure.

Chronique

Le piège de la confiance en soi

CHRONIQUE / Il n’a pas perdu de temps. Dès sa première année d’études en médecine, il a commencé à boire beaucoup d’alcool au quotidien.

Parmi les brillants étudiants qui l’entouraient en classe, il avait l’impression d’être un imposteur. Et le doute revenait cogner chaque fois qu’il ouvrait une de ses livres d’anatomie, de physiologie ou de biochimie. Alors il les refermait.

Pendant ses deux premières années de médecine, il a raté tous ses examens. Mais le comble du déshonneur est survenu en troisième année, lorsqu’il a dû être transporté à l’hôpital pour une intoxication à l’alcool. 

«La honte que j’ai ressentie a été terrible, mais pas autant que ma gueule de bois», raconte le gars en question, qui s’appelle Russ Harris. 

Vous serez peut-être étonnés d’apprendre qu’il est finalement devenu médecin, puis psychothérapeute et qu’il est aujourd’hui une des figures le plus connues d’une thérapie de plus en plus reconnue par les scientifiques et les cliniciens — l’ACT, la thérapie d’acception et d’engagement. 

Les livres de Harris se retrouvent dans la section croissance personnelle des librairies. Vous auriez le droit de vous méfier, mais vous ne devriez peut-être pas. 

Sonia Lupien, directrice du Centre d’études sur le stress humain et chroniqueuse à Medium Large, avait ainsi décrit un de ses bouquins, Le piège du bonheur, dans La Presse :

«Si jamais vous souffrez trop de «beurk» et de «ma vie ne vaut rien», lisez ce livre. C’est un des meilleurs livres scientifiques écrits pour le public que j’ai lus depuis très longtemps. On y apprend que les émotions négatives — tout comme la douleur — sont essentielles pour notre survie et qu’il faut arrêter d’avoir peur d’avoir des émotions négatives».

J’ai envie de faire le même éloge d’un autre de ses livres, Le grand saut, de l’inertie à l’action, un livre sur la confiance en soi — ou, plutôt, sur son piège. 

Dans l’introduction, Harris revient sur ses années d’abus d’alcool alors qu’il étudiait en médecine et explique qu’il sentait le besoin de boire pour combler son manque de confiance en lui. 

Ce n’était d’ailleurs pas juste à l’université : à moins d’être ivre, il n’osait jamais inviter une fille à sortir. Et quand il réussissait à se faire une blonde, il mettait fin à la relation au bout de deux semaines. 

«Je me disais que si je rompais rapidement elles n’auraient pas le temps de réaliser combien j’étais «inadéquat» ; autrement dit, je me rejetais avant que quelqu’un d’autre n’ait la chance de le faire», explique-t-il. 

Bref, le gars sait c’est quoi de manquer de confiance en lui. Mais ce qui intéressant, c’est que sa prescription n’a rien à voir avec les balivernes psycho-pop habituelles du genre autosuggestion et affirmations positives recommandées pour affronter nos peurs. 

Non, ce que Russ suggère, c’est d’arrêter de se battre contre la peur et de l’accepter. Et ensuite, de «défusionner» des pensées négatives auxquelles cette émotion est associée. 

La peur n’est pas le problème, explique-t-il. Elle a évolué chez l’espèce humaine pour détecter des menaces dans l’environnement et assurer notre survie. Alors, n’essayez pas de la tasser de là, notre cerveau est câblé comme ça. 

On n’a pas d’emprise sur la peur, mais on peut déterminer l’emprise qu’elle a sur nous en refusant de «fusionner» avec les pensées qui vont avec : l’autodénigrement, les craintes, les jugements, les comparaisons avec d’autres personnes. 

Harris propose donc de «défusionner» de ces pensées négatives. La première étape consiste à remarquer qu’elles sont là et à les observer. Ensuite, on peut leur souhaiter la bienvenue, les chanter dans notre tête ou même les réciter avec une voix ridiculement grave ou aiguë. 

Ainsi, on établit une certaine distance par rapport à notre peur, et elle cesse de nous paralyser. «La véritable confiance en soi n’est pas l’absence de peur, écrit Harris ; elle découle plutôt d’un rapport transformé par rapport à la peur». 

Concrètement, disons que vous êtes terrorisé à l’idée de vous exprimer devant un public, comme c’est le cas de bien de gens. Vous voyez le lutrin sur scène, vous sentez monter la peur, votre respiration s’accélère, votre pouls augmente, vos poils se dressent, vos mains sont moites.

Pendant ce temps, votre esprit vous dit : ah non, tu vas oublier ton texte, tu vas trébucher sur des mots, tu vas être plate, tu vas avoir l’air fou devant un paquet de monde. 

Les disciples de l’autosuggestion vous conseillerait de vous dire : je suis capable !, je vais y arriver !, je suis le meilleur ! Harris, lui, suggèrerait de remercier votre esprit pour ses commentaires très aidants. 

Russ Harris répète je ne sais plus combien de fois dans son livre que c’est un piège de penser qu’on doit se sentir confiant avant d’agir. En fait, c’est le contraire qui se produit. C’est quand on agit qu’on développe de la confiance en soi.

À la radio de CBC, je me souviens d’avoir entendu une entrevue avec un comédien au théâtre qui disait qu’il offre toujours à sa peur une place en première rangée. Il l’incarne dans une forme humaine et la salue mentalement avant de monter sur scène. Elle le regarde durant toute la pièce, sans jamais quitter son siège.

Et à la fin, si je me souviens bien, elle l’applaudissait. 

Marc Allard

Toi, créatif?

CHRONIQUE / J'ai un ami qui travaille dans un gros ministère. Récemment, il a passé une entrevue pour un nouveau poste et on lui a posé une question très déstabilisante, semble-t-il, pour un fonctionnaire.

Es-tu créatif?

«Ehhh... ben oui», a-t-il bredouillé. Mais quand on lui a demandé comment il avait utilisé cette créativité au boulot, il n'a pas trop su quoi dire.

«Je suis fonctionnaire, calvaire. Comment tu veux que je sois créatif?» a-t-il eu envie de lui dire.

Il blaguait à moitié. Mais c'est drôle, quand même, à quel point la créativité peut être stéréotypée.

La plupart des gens associent spontanément la créativité aux sept arts. Si vous connaissez un architecte, un sculpteur, un peintre, un comédien, un musicien, un écrivain ou un cinéaste, pas de doute, il est créatif.

Mais un gars qui travaille chez General Electric (GE)?

Ça se peut. Je vous jure. Et c'est le meilleur exemple de créativité qu'il m'ait été donné de lire.

***

C'est l'histoire de Doug Dietz. Ce vieux routier de General Electric travaillait depuis deux ans et demi sur machine d'imagerie par résonance magnétique lorsqu'il a eu l'occasion de la voir installée dans un hôpital.

Sur place, Doug a demandé à une technicienne ce qu'elle pensait de sa formidable machine. Mais elle lui a demandé d'attendre dans le couloir, le temps qu'une jeune fille frêle s'avance en tenant bien la main de ses parents, les larmes aux yeux. Elle allait passer 30 minutes dans un étroit tunnel à écouter des bruits inquiétants.

La technicienne a finalement dû appeler un anesthésiste. Et Doug a appris que jusqu'à 80 % des enfants passaient l'IRM sous sédation. C'était loin de ce qu'il souhaitait. L'ingénieur a alors décidé de repenser sa machine — ou, plutôt, l'expérience de la machine du point de vue d'un enfant.

Il a observé des marmots dans une garderie, a jasé avec des pédiatres et a consulté un musée pour enfants. Puis, il s'est remis au boulot et a fait de sa machine un bateau pirate digne d'un parc d'attractions, avec une grande roue de capitaine et le décor naval qui va avec.

Les médecins disent aux enfants qu'ils vont naviguer à l'intérieur du bateau de pirate et devront rester complètement immobiles pendant la traversée. Après le voyage, ils peuvent ramasser un petit trésor de pirate de l'autre côté de la pièce.

Résultat ? Le nombre d'enfants sous sédation pendant l'IRM est passé de 80 % à 27 %. Un jour, dans la salle du «bateau de pirate», Doug Dietz a croisé une fillette qui tirait le chandail de sa mère. Qu'est-ce qu'il y a ?», lui a demandé la maman. Et la petite fille a répondu : «Est-ce qu'on peut revenir demain?»

Chronique

Dépasse-toi, moins-que-rien !

CHRONIQUE / «Whiplash m’a fait penser à mon passage au Conservatoire», m'a dit Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques.

Le comédien m’a rappelé à l’heure du lunch, entre deux scènes de Like-moi !. J’avais lu son témoignage sur le site d’Urbania à propos de Gilbert Sicotte, suspendu du Conservatoire d’art dramatique de Montréal dans la foulée d’allégations de harcèlement psychologique.

«J’ai souffert de ses techniques d’enseignement, a écrit Philippe-Audrey. Pourtant, je ne suis pas d’accord avec le traitement qui lui est réservé sur la place publique. Pourquoi? Parce que ce n’est pas un seul prof qu’il faut dénoncer. C’est toute une institution qui cautionnait – encourageait, même – de tels débordements».

Je lui ai dit que son témoignage m’avait fait penser à Whiplash, ce film sur la relation toxique entre un jeune batteur de jazz et son prof de musique tyrannique. Et même si ses anciens profs ne sont pas allés dans les mêmes extrêmes, Philippe-Audrey a pensé à ce long-métrage quand l’«affaire Sicotte» a éclaté.

«T’es face à des gens qui, de l’extérieur en tout cas, ne te respectent pas. […], m'a-t-il dit. Mais en tant qu’étudiants, on s’efforce de leur faire plaisir».