Nous les humains

La société des philosophes disparus

CHRONIQUE / Votre cégep est derrière vous depuis longtemps et, avec le recul, vous regrettez d’avoir somnolé autant dans vos cours de philo.

À 20, 30, 40, 50, 60 ans — parfois, la sagesse arrive tard —, vous faites un constat existentiel. Le métier que vous avez appris à l’école n’est qu’une partie de votre vie. L’éducation ne devrait pas seulement vous préparer à être un travailleur, mais aussi un ami, un amoureux, un parent et un citoyen capable de pousser sa réflexion plus loin qu’une recherche Google. 

Trop tard? Vous êtes chanceux, Bernard Boulet, Alexandre-Provencher-Gravel et François Lafond ont pensé à vous. 

Le 23 janvier, ils vont lancer à Québec Le Cercle du savoir, un centre de culture générale pour le grand public. M. et Madame tout le monde y seront invités à s’instruire sur l’histoire, la philosophie, les idées politiques, les arts et la science, avec un accent sur les grands auteurs. 

M. Boulet est un prof de philosophie retraité du Cégep de Sainte-Foy, M. Provencher-Gravel y enseigne toujours cette matière; les deux sont chargés de cours à l’Université Laval. M. Lafond est un ancien militaire et diplomate qui revient à ses premiers amours (il a fait une maîtrise en philosophie). 

Avec d’autres amis, ils ont décidé de doter la capitale de cette école citoyenne, s’inspirant notamment de la School of Life de Londres, de la Casa do Saber de Rio de Janeiro et du Collège néo-classique de Montréal

En ce mercredi matin de janvier, les trois instigateurs m’attendent au Cercle de la Garnison de Québec, un club privé dans le Vieux-Québec. Dans un salon au décor aristocratique, on s’assoit les quatre dans des fauteuils moelleux au bord d’un foyer. Le feu est d’autant plus réconfortant que, dehors, la rue Saint-Louis est fouettée par des bourrasques de neige. 

Par la fenêtre, on dirait une réunion de francs-maçons. Mais il ne faut pas se fier aux apparences élitistes. Dans le style costume et pantalon propre, c’est les trois gars les plus subversifs que j’ai rencontrés depuis longtemps. 

Pensez-y : la recherche scientifique montre que la culture numérique a fait de nous des lecteurs de plus en plus superficiels, et ces types-là nous proposent de lire Friedrich Nietzsche ou Hannah Arendt. 

Bernard Boulet a d’ailleurs apporté une boîte cadeau Simons dans laquelle il me présente un échantillon d’auteurs dont il nous encourage à lire les oeuvres en profondeur : Platon, Machiavel, Sophocle, Rousseau, Descartes. Pas un résumé de leurs grandes idées dans un manuel pédagogique, non : les bouquins eux-mêmes. 

Le Cercle du savoir va à contre-courant de l’impatience cognitive actuelle. «C’est la tendance de fond, à notre époque, je le vois au cégep et à l’université : “qu’est-ce que ça va donner, je veux que tu me livres l’essentiel en dix minutes!”, illustre Alexandre-Provencher-Gravel. «On lutte contre ça». 

Des études en neurosciences, qui font surface un peu partout dans le monde, montrent que la lecture superficielle met en péril toute une série d’habiletés intellectuelles et affectives que la «lecture profonde» développe : l’appropriation de connaissances, le raisonnement, l’analyse critique, la capacité de se mettre dans la peau d’une autre personne et de générer des éclairs de génie.

Paradoxalement, les têtes légères que nous sommes en train de devenir sont de plus en plus incitées à partager leur avis. Sur les réseaux sociaux, à l’école, dans les consultations publiques : votre opinion est importante pour nous!

Le problème, souligne François Lafond, c’est que «les gens n’ont pas examiné leurs propres opinions. Ils ne savent pas que les opinions qu’ils ont leur viennent d’ailleurs.»

Des étudiants de l’UQAM sont contre l’appropriation culturelle; Jeff Fillion est «100 % populiste»; François Legault défend la laïcité en interdisant le port de signes religieux visibles par les employés de l’État; le chef Jean-Philippe (Cyr) vous incite à adopter le véganisme pour protéger les animaux... Et vous? D’accord, pas d’accord?

Mais savez-vous pourquoi? 

Le Cercle du Savoir nous invite à découvrir la pensée de grands auteurs qui ont réfléchi à ces questions bien avant nous — et dont les grandes idées ont peut-être formé le socle de nos valeurs sans qu’on le sache. 

Nous les humains

Un an sans malbouffe

CHRONIQUE / Cher futur moi,

Je t’écris cette lettre pour que tu la lises le 1er janvier 2020.

Dans les derniers mois, j’ai remarqué une irrégularité dans mon anatomie, et je me suis dit qu’il était temps que je prenne mes résolutions au sérieux. 

Comme la science montre qu’on est plus porté à tenir ses promesses quand on se sent connecté à la personne qu’on va devenir, j’ai pensé t’écrire. 

L’envoi de la lettre est programmé sur le site FutureMe.org. Alors, même si tu préférais ne jamais l’avoir envoyée, elle arrivera dans ta boîte courriel le 1er janvier quand même. 

Le changement anatomique dont je te parlais t’apparaîtra sans doute encore plus évident dans 12 mois : tu grisonnes. Encore ce matin, j’ai repéré un cheveu gris devant le miroir. On aurait dit qu’il me narguait. 

C’est un symbole capillaire irréfutable : je vieillis. À 37 ans, je suis encore loin de la ruine. Mais je me suis toujours dit que lorsque des mèches argentées agrémenteraient mon blond toupet, ce serait le temps d’arrêter de niaiser avec ma santé.

En fin de semaine passée, j’ai repensé à toutes mes indulgences du temps des Fêtes : les deux, trois et quatrième portions, les bûches, les pâtisseries, le chocolat, les chips, les jujubes, la liqueur, la bière, le vin, le Baileys. 

Pour me déculpabiliser, je me suis repassé le même refrain durant 10 jours. T’as le droit de te gâter une fois par année, non? De toute façon, c’est dans ta nature d’être épicurien... 

Évidemment, tu sais bien que ça n’arrive pas juste une fois par année. Qu’il y a toujours un bon prétexte pour se goinfrer. Et c’est pour ça que tu choisis souvent la même résolution au début de l’année : je vais manger mieux. 

Malheureusement, c’est toujours à recommencer. Après quelques semaines de volonté de fer, tu flanches. Remarque, on est loin d’être les seuls : quatre personnes sur cinq abandonnent leur résolution en février. 

Ce n’est pas une raison. Je sais, il va y avoir beaucoup de tentations : les brunchs, les fêtes de famille, les spectacles, les partys, les restos, les 5 à 7, la machine distributrice au bureau. Mais un jour, il faut bien apprendre à se dominer. 

Pour y arriver, tu le sais, il faut un objectif spécifique. Je vais «manger mieux» n’est donc pas un objectif spécifique. Alors, voici, précisément, ma promesse pour 2019 : 

Je ne mangerai plus de malbouffe, «une nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon le Grand dictionnaire terminologique. 

Fini, donc, la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée, etc. — ou n’importe quel autre aliment que tu sais très bien être de la malbouffe. 

Ça t’apparaîtra peut-être radical comme engagement public. Mais à l’heure du grisonnement, j’ai envie de devenir comme Fletcher, un personnage qui m’a marqué dans Big Brother, de Lionel Shriver. 

Ce roman raconte l’histoire d’une femme, Pandora, qui essaie de faire maigrir son frère obèse morbide, sur le bord d’en crever. Pandora sort avec Fletcher, un maniaque du vélo qui ne jure que par la bouffe santé.

Il paraît que moins on mange de malbouffe, plus il est facile de résister à la tentation. Fletcher, lui, est dans une autre ligue. Il voit des frites et un morceau de gâteau et  n’éprouve que du dégoût. 

La malbouffe a longtemps été dans ton esprit un plaisir coupable. Mais c’est plus grave que ça, mon vieux. Une mauvaise alimentation est aussi risquée pour la santé que le tabac, l’alcool, la drogue et les relations sexuelles non protégées, m’a appris CNN, citant un rapport scientifique international. 

Mal manger est lié à des problèmes cardiaques, à l’hypertension artérielle et à une foule d’autres maux de santé, et même à une augmentation des risques de dépression. 

Souviens-t’en si tu veux rayonner longtemps avec ta chevelure cendrée. 

Tu le sais, on ne s’est jamais rendus très loin avec nos résolutions alimentaires — février, au mieux... Alors, j’espère que 2019 sera une année différente. En fait, t’es bien mieux d’avoir tenu ta promesse, sinon on saura ce que ta parole vaut (rien). 

Ce sera difficile, un an sans malbouffe. Mais tu vas voir, tu vas être fier de moi. 

Marc

Nous les humains

Choisis ton pauvre

CHRONIQUE / La madame cherchait une famille pauvre à qui offrir un panier de Noël. Mais avant, elle voulait faire sa connaissance.

Une école primaire d’un quartier défavorisé de Québec l’a mis en contact avec Mélanie Veilleux*, une mère monoparentale. Le rendez-vous a été fixé durant une journée de semaine, chez Mélanie. 

C’était une sorte d’entretien de qualification, mais l’interviewée ne le savait pas. La dame était la déléguée d’un département d’une entreprise. Mélanie a dit à sa fille cadette que cette femme «venait voir ce qu’on avait besoin pour qu’on passe un beau Noël». 

La déléguée est arrivée avec des chocolats. Puis, elle a posé des questions. Qu’est-ce qui vous aiderait? De la nourriture? Des vêtements? 

«Je ne savais pas trop quoi dire, raconte Mélanie. J’étais pas pour lui sortir une liste d’épicerie et lui dire : “mes enfants ont besoin de suits, ont besoin de mitaines...” C’est comme un peu humiliant.» 

Mélanie, qui a des enfants de 10 à 16 ans sous son toit, lui a expliqué qu’elle réussit à se débrouiller même si les fins de mois sont difficiles. Le père, toxicomane, n’habite plus à la maison. Mélanie ne peut plus compter sur le salaire de son ex ni même sur une pension alimentaire. Avec un revenu de commis dans un magasin, elle a de la misère à payer tous ses comptes. 

«Mais j’ai ma fierté», dit Mélanie. «J’essaie de montrer à mes enfants que, dans la vie, oui, on a des passes dures, mais qu’on réussit à s’en sortir. Je ne suis pas du genre à m’apitoyer sur mon sort et à aller crier sur les toits que je m’en vais à la banque alimentaire ou que je vais à la friperie». 

Puis, la déléguée est repartie. Deux jours plus tard, Mélanie a reçu un appel de l’école. L’entreprise avait rappelé pour demander s’il n’y avait pas autre famille à qui remettre le panier de Noël. Celle de Mélanie n’entrait pas dans leur «cadre». 

«Ils auraient voulu avoir une famille qui avait vraiment besoin de nourriture, dont le frigidaire était vraiment vide. Qui aurait vraiment eu besoin de vêtements», explique Mélanie. 

En gros, la déléguée aurait juste pu dire : «désolée, mais vous n’êtes pas assez pauvres». 

Mélanie était bouche bée. Pour obtenir le panier de Noël, «est-ce qu’il aurait fallu qu’il n’y ait rien dans mon frigo et que je vide une partie de la maison?»

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C’est une tendance forte en philanthropie : les donateurs veulent rencontrer les gens à qui ils donnent. 

Normalement, ils le font après avoir offert un panier de Noël ou un chèque, et ça donne parfois des moments poignants d’humanité. (Quoiqu’un organisme de Québec a été obligé d’interdire les selfies avec les familles pauvres, parce que les donateurs publiaient les photos sur les réseaux sociaux...)

Parfois, aussi, les donateurs demandent de rencontrer les gens avant de donner. Et ça peut entraîner le genre d’humiliation que Mélanie a subie. 

Karina Bédard, de l’organisme Cuisine collective Beauport, voit de plus en plus «de personnes qui ont beaucoup de sous qui appellent pour dire : “moi, j’aimerais ça faire un panier de Noël pour une famille et la gâter de A à Z”. Ça part de super belles intentions. Mais ils demandent : “on aimerait ça aller les visiter pour voir ce qu’ils ont de besoin”». 

Ces donateurs ont le «goût de voir qu’ils vont vraiment faire la différence», poursuit-elle. «Mais quand on donne... le bien, il est où? On le veut pour nous ou pour l’autre?»

Des gens démunis se sentent obligés de se conformer à un certain stéréotype de pauvreté, souligne Mme Bédard. Les donateurs ont des attentes. Ils veulent choisir leur pauvre. 

Environ 75 % des gens veulent donner à des familles avec de jeunes enfants, estime Karina Bédard. Les personnes seules? Pas mal moins populaire... 

Bruno Marchand, président-directeur général de Centraide Québec et Chaudière-Appalaches, voit dans cette tendance à vouloir sélectionner ceux qui reçoivent les dons un reflet de l’individualisme et du consumérisme ambiant. «On veut donner sur le principe de ce qui nous fait plaisir, de ce qu’on trouve important», dit-il. «Je veux pouvoir choisir comme quand je vais au magasin choisir une chemise». 

Dans le même esprit, les gens se disent qu’ils sont les mieux placés pour s’assurer que leur argent est bien utilisé. «Je suis prêt à donner, mais je veux pas me faire enfirouaper par des gens qui en abuseraient ou des gens qui n’en auraient pas vraiment besoin», illustre M. Marchand. 

Une sorte de méritocratie du pauvre. Le «bon» pauvre est celui qui ne mérite pas son sort, qui a été malchanceux. Le «mauvais» pauvre est celui qui l’a un peu cherché, qui n’a pas travaillé assez fort pour s’en sortir. Les enfants malades et les cancéreux sont dans la première catégorie. Les prostituées, les ex-détenus, les malades mentaux sont dans la deuxième. 

Les causes les plus «nobles» sont favorisées. Résultat, on se retrouve avec «un filet humain où on aurait des mailles que pour certaines causes et un paquet de trous dans notre filet parce qu’on se dit : “bien ça, c’est des causes moins nobles, moins la saveur du mois”», dit Bruno Marchand. 

Évidemment, il y a encore une foule de bienfaiteurs qui donnent généreusement et font confiance aux organismes. Karina Bédard, de Cuisine collective Beauport, raconte par exemple qu’un monsieur est récemment venu la voir pour lui offrir trois lits avec des matelas. Une famille dont les enfants dormaient sur des matelas défoncés a été très heureuse de les recevoir. Aucune rencontre requise... 

Mélanie Veilleux, elle, ne recevra pas son panier de Noël. L’an prochain, elle sait quoi répondre si on lui propose le même genre de visite qu’elle a reçue cette année : «Ça va être un non automatique».

* Le vrai nom de Mélanie a été modifié pour garder son anonymat.

Nous les humains

Solitude : l’épidémie invisible

Stéphane revenait d’une boutique de vapotage sur la rue Saint-Joseph, à Québec, quand il est tombé sur le trottoir mouillé. Ses jambes ne voulaient plus le relever. Il a fait le chemin jusqu’à l’hôpital en ambulance.

À 55 ans, Stéphane souffre d’arthrose sévère et marche avec une canne. Il est resté deux jours à L’Hôtel-Dieu, n’avait finalement rien de cassé. Mais il y a autre chose qui le faisait souffrir.

Le Mag

Petites habitudes, gros résultats

Les touristes qui prennent le train au Japon sont étonnés de voir les chefs de train se parler tout seuls.

Le train s’approche d’un panneau de signalement? Le conducteur le pointe et dit : «Le signal est vert».

Le Mag

Pour en finir avec la réunionite

CHRONIQUE / Certains jours, je tombe si souvent sur des boîtes vocales que je soupçonne un complot.

Mais vous savez ce qui est encore plus frustrant qu’une boîte vocale? Un message qui dit quelque chose comme : «aujourd’hui, je serai absent du bureau, en réunion toute la journée». 

Toute la journée! On devrait dénoncer leurs patrons. C’est une forme de cruauté envers les travailleurs. 

Bon, ce n’est plus un secret pour personne : les organisations modernes souffrent de réunionite aiguë. Les employés en ont ras le bol et les cadres aussi. Mais la maladie est si enracinée qu’on dirait que les réunions s’additionnent en dépit de l’aversion généralisée.

Steven G. Rogelberg, professeur à l’Université de Caroline du Nord à Charlotte spécialisé dans l’étude des réunions, vient de publier un nouveau livre intitulé The Surprising Science of Meetings (La science surprenante des réunions, non traduit en français), dans lequel il raconte que les gens ont quatre sortes de réactions quand il leur explique ce qu’il fait dans la vie : 

Je fais juste ça, des réunions; 

 Si vous voulez en savoir plus sur les mauvaises réunions, suivez-moi pendant une journée;

 Parfois, on a des réunions sur les réunions; 

 Vous devriez étudier mon organisation, ce serait un cas exemplaire de réunions dysfonctionnelles.

Les recherches du professeur Rogelberg révèlent que les employés assistent régulièrement à huit réunions par semaine, alors que les cadres en assistent à douze, dont la plupart durent au moins une heure. Et c’est pire pour les directeurs, qui consacrent en moyenne 60 % de leurs heures de travail aux réunions. 

Une frappante infographie de la firme Atlassian montre par ailleurs que 91 % des travailleurs rêvassent, 39 % somnolent, et 73 % font carrément autre chose — genre lire leurs courriels, les nouvelles ou dérouler leur fil Facebook — durant les réunions. 

Pas étonnant que près de la moitié des travailleurs cités par la firme considèrent que les réunions sont la source numéro 1 de perte de temps au travail. 

Et pourtant, les réunions continuent à s’organiser à la pelletée, comme si c’était un mal nécessaire — ou une forme de procrastination institutionnalisée. Ce qui donne peut-être raison à l’économiste John Kenneth Galbraith qui a déjà dit que les «réunions sont indispensables si vous ne voulez rien faire». 

Alors, on fait quoi? Fini les réunions? 

Le problème, c’est que les réunions ne répondent pas tant à un besoin de productivité qu’à des besoins démocratiques, explique le professeur Rogelberg. L’inclusion, la participation, l’appartenance, la cohésion et le travail d’équipe seraient compromis sans les réunions. Vaut mieux une réunionite aiguë qu’une dictature. 

«Ce dont il faut se débarrasser, écrit Rogelberg, ce sont les mauvaises réunions, le temps perdu en réunion et les réunions facultatives.» 

Combattre le temps élastique

Une des solutions les plus solides pour augmenter l’efficacité des réunions est la contrainte de temps, selon l’auteur. 

Pour les réunions comme pour toutes sortes de tâches, le temps est élastique. Plus on en a à notre disposition, plus on a tendance à en prendre.

Il y a même un nom pour ce phénomène : la «loi de Parkinson», du nom d’un professeur d’histoire qui a écrit un article marquant dans The Economist en 1955. Cette loi veut que «le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement».

Pour contrer la loi de Parkinson, Rogelberg suggère de fixer à l’avance le temps d’une réunion — et de réduire sa durée habituelle de 5 à 10 %. Au lieu d’une réunion de 60 ou de 30 minutes, on peut donc passer à 50 ou 25 minutes. Et si ça semble suffisant, on peut essayer de retrancher encore quelques minutes. 

Le gros avantage de la contrainte de temps? Les participants à la réunion ont tendance à aller droit au but, plutôt que d’emmerder les autres avec leurs digressions. 

Mais il y a aussi un problème de nombre de participants. Plus il y en a, plus les réunions sont improductives. 

Jeff Bezos, le PDG d’Amazon et l’homme le plus riche au monde, a ainsi instauré la «règle des deux pizzas» pour limiter le nombre de personnes présentes à une réunion inévitable. 

La règle? Ne jamais tenir une réunion où deux pizzas ne pourraient pas nourrir tout le groupe. Ce n’est pas bon pour la ligne, mais au moins, ça met les réunions au régime. 

Le Mag

La magie de l'imperfection

Dès le premier cours, le prof de céramique l’a annoncé à ses étudiants.

La classe sera divisée en deux, a-t-il déclaré. Tous ceux du côté gauche seront notés sur la quantité de travail produit; tous ceux du côté droit seront notés sur la qualité.

Au dernier cours, toutes les poteries du premier groupe seront pesées sur une balance. Les notes seront attribuées selon le poids : 50 livres de céramique pour un «A»; 40 livres pour un «B»; 30 livres pour un «C» et ainsi de suite. 

Les membres du deuxième groupe, eux, n’auront qu’à fabriquer un pot. Ils auront tous les cours pour le faire. Mais leur création devait être parfaite pour obtenir un «A». 

C’est la fin de la session, les résultats sont compilés, et un curieux phénomène apparaît : les œuvres de la plus grande qualité ont toutes été façonnées dans le groupe noté sur la quantité… 

Que s’est-il passé? 

«Il semble que pendant que le groupe de «quantité» était occupé à abattre une pile de travail et à apprendre de ses erreurs, le groupe de «qualité» était assis à théoriser sur la perfection — et, au final, n’avait pas grand-chose de plus à montrer pour ses efforts que des théories grandioses et une pile d’argile morte», écrivent David Bayles et Ted Orland. 

Ces deux photographes ont écrit un puissant antidote contre la perfection intitulé Petit éloge des arts : repérer et surmonter les peurs propres à toute pratique artistique, d’où j’ai tiré cette histoire. 

Elle illustre un mal dont nous sommes nombreux à souffrir : la paralysie par l’analyse. Ou quand la quête de la perfection nous empêche d’agir. 

On a tous des projets qui nous tiennent à cœur, mais qu’on repousse à plus tard par crainte de se planter. Alors, on se dit qu’il faut tout planifier, se faire un plan de match détaillé. On lit, on regarde des vidéos, on consulte des professionnels, parfois à fort prix. 

Vous reconnaissez-vous dans un de ses scénarios? Je vais économiser quand mon budget sera terminé. Je vais manger mieux quand je vais avoir trouvé le régime le plus efficace. Je vais me coucher tôt quand j’aurai consulté un spécialiste du sommeil. Je vais faire de l’exercice quand j’aurai assez d’argent pour me payer un coach. Je vais commencer à travailler sur mon projet d’entreprise quand mon plan d’affaires sera terminé… 

C’est drôle, on entend souvent dire qu’«il n’y a personne de parfait». Mais on est nombreux à viser la perfection au jour 1 d’un projet. Pourquoi? 

Notamment parce ce que la planification donne l’illusion de l’action.

Prenons le budget. Tu passes des heures à analyser tes dépenses, tes revenus; tu fais des prévisions hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles, annuelles. Mais… ah non, t’as oublié d’inclure les cadeaux, les abonnements électroniques et la SAAQ. 

Et là, tu continues à dépenser autant que d’habitude, parce qu’il te manque des colonnes dans ton tableau Excel. Sauf que t’as quand même l’impression de sortir du cycle de l’endettement. Attendez que je finisse mon budget, z’allez voir — la retraite à 45 ans. Tiens-toi bien, McSween! 

Bon, je ne dis pas qu’un budget, un plan d’affaires, un plan d’entraînement, une consultation chez un spécialiste ou toute autre forme de préparation sont des pertes de temps. Ce n’est jamais inutile de savoir où on s’en va. 

Sauf que, souvent, on ne le sait pas avant de commencer. La forme se définit à la pointe du crayon. Oui, il y aura des traits superflus, des brouillons dans la poubelle. Mais ce sera toujours le temps de repenser le concept ou de demander l’aide d’un pro une fois le mouvement amorcé. On avance lentement, peut-être, mais on ne fait pas juste regarder le paysage au loin. 

Alors, de quel côté de la classe de céramique voulez-vous vous asseoir? 

À gauche, s’il vous plaît, pas loin de la balance. 

Le Mag

L’étonnant pouvoir des activités quotidiennes

CHRONIQUE / Rachel Thibeault travaille depuis plus de 30 ans auprès de survivants. En Afrique, en Asie, en Amérique-Latine, au Moyen-Orient, l’ergothérapeute a aidé des victimes de torture, des orphelins du sida et des enfants soldats à rebondir de leurs traumatismes.

La semaine passée, j’ai appelé la professeure de l’Université d’Ottawa pour discuter avec elle de résilience, cette capacité qu’ont les humains à surmonter les chocs. 

Je lui ai parlé à la suite de ma rencontre avec Christian Maranda, cet ex-militaire de Valcartier blessé gravement en Afghanistan dont je vous ai raconté l’histoire la semaine dernière

Mais ç’aurait pu être vous, aussi. Ou quelqu’un de votre entourage. Un jour ou l’autre, la plupart des gens vivent un traumatisme : un accident de la route, un désastre naturel, un hold-up, une agression physique ou sexuelle, etc. 

Chez nos voisins américains, près de 90 % des gens ont subi un événement traumatique au cours de leur vie — et ça ne doit pas être si différent ici. Du nombre, environ 9 % développent un trouble de stress post-traumatique. 

Certains ne s’en remettent jamais tout à fait. D’autres finissent par reprendre le dessus, comme Christian Maranda. 

Et vous vous souvenez ce qui l’a aidé à s’en sortir ? 

Le kayak.

Mme Thibeault n’était pas étonnée. Ses expériences dans les zones «vulnérables» et ses recherches sur la résilience se rejoignent sur le rôle crucial des activités quotidiennes dans notre capacité à remonter la pente. 

Ç’a l’air banal, comme ça, des «activités». Et elles ont été longtemps snobées par les psys, qui traditionnellement se sont efforcés d’atténuer les symptômes : l’anxiété, l’hypervigilance, la peur, les flash-back, les pensées envahissantes, l’insomnie. 

Mais ces activités fonctionnent pour la santé mentale de la même manière que les exercices fonctionnent pour la forme physique. 

«Les circuits neuronaux de la résilience se développement un peu comme un muscle», dit Mme Thibeault. 

«Il faut que je me confronte à des résistances répétées et régulières, mais bien calibrées. Il faut sortir de notre zone de confort. Si on reste dans notre cocon, il n’y aura pas de résilience.» 

Mais attention, Rachel Thibeault ne parle pas de n’importe quelle activité. Elle parle d’activités «intentionnelles». Celles qui donnent du sens à notre vie, et pas juste du plaisir. 

Il y en a cinq catégories, que la professeure m’a permis de reprendre ici. 

  1. La centration : des activités qui mettent de l’ordre et/ou du mouvement, souvent vigoureux et répétitif, pour se libérer de la fébrilité (ex : jogger, faire la vaisselle, poids et haltères). 
  2.  La contemplation : des activités qui nous mettent dans un état de pleine présence/conscience du moment présent (méditation, prière, observation tranquille). 
  3. La création : des activités qui comblent notre besoin de beauté, en la créant surtout, mais aussi en l’appréciant (musique, peinture, cuisine).
  4. La contribution : des activités qui nous permettent de redonner, d’être des citoyens productifs et valorisés (travail, bénévolat)
  5. La communion : des activités qui renforcent nos liens d’appartenance, nous relient au «vivant» (ex : repas en famille, sport entre amis). 

Dans une présentation à la faculté de médecine de l’Université Laval, Rachel Thibeault soulignait «l’étonnant pouvoir que nous avons sur notre résilience». 

Une bonne partie (30 à 40 %) dépend de notre génétique, une petite partie (10 %) des circonstances de notre vie (riche ou pauvre, en santé ou non, marié ou divorcé, etc.) et la majeure partie (50 à 60 %) relève des activités intentionnelles qu’on pratique au quotidien. 

Mme Thibeault met toutefois en garde contre les activités qui nous font rester dans notre «bulle narcissique» et ne font que nous gonfler l’ego. 

Elle prescrit plutôt des activités qui nous permettent de vivre en «pleine conscience» du moment présent ou des activités qui mettent nos talents au service d’une cause... plus grande que nous-mêmes.

Chronique

Afghanistan: «pourquoi j'ai survécu et pas eux?»

CHRONIQUE / Avant de mourir deux fois, Christian Maranda passait un des meilleurs moments de sa vie dans le district de Panjwai, une zone hostile et poussiéreuse de l’Afghanistan, fief des talibans.

Après un an et demi d’entraînement intensif, le capitaine Maranda est débarqué à la base militaire canadienne de Kandahar en avril 2009. Deux jours plus tard, il participait à son premier échange de coups de feu. 

Christian voulait depuis longtemps être déployé en zone de guerre. «C’était le rêve d’une vie», m’a-t-il raconté dans sa maison de Lac-Beauport.

Même si c’était extrêmement dur là-bas — la chaleur accablante, la maladie, l’épuisement, la menace constante d’une attaque des insurgés — le capitaine Maranda s’épanouissait. 

Était-ce la fraternité presque «tribale» au sein de son peloton? L’adrénaline du combat? La fierté de ce nerd tapoché au secondaire, devenu un tough de l’armée? Ou peut-être juste ce sentiment étrangement grisant de chatouiller la mort. 

«On se sent vraiment vivant quand la vie est en jeu. En fait, c’est là qu’on se sent le plus vivant.» 

Après sa mission, Christian espérait revenir sain et sauf à Québec avec ses frères d’armes, et serrer sa femme et ses deux filles de 1 et 3 ans dans ses bras. Son souhait n’a pas été exaucé. 

L’explosion

Le 1er août 2009, Christian commandait un peloton d’infanterie mécanisée qui escortait un camion de ravitaillement pour l’armée nationale afghane. Il était sur le chemin du retour lorsqu’une bombe a explosé près de son véhicule, creusant un cratère sur la route en béton. 

Christian est sorti à pied avec deux ingénieurs de combat, le caporal Christian Bobbitt et le sapeur Mathieu Allard. Les trois soldats se sont aperçus qu’il restait du matériel explosif à l’intérieur du cratère. 

Bobbitt et Allard ont réussi à désamorcer un second engin explosif improvisé. Il en restait toutefois un troisième et Christian a eu un mauvais pressentiment. Il a demandé aux autres soldats de revenir dans leurs véhicules et leur a dit qu’il demanderait des renforts. 

Mais il était trop tard. Une bombe actionnée à distance a explosé. Bobbitt et Allard ont été tués sur le coup. Christian, qui se trouvait à quelques mètres sur le côté, a été projeté environ 17 mètres plus loin. Il a repris connaissance quelques secondes plus tard, dans un nuage de poussière. 

«J’essaie de me relever, mais mes jambes sont complètement défaites, je cherche mon arme, mais elle est disparue, raconte-t-il. De toute façon, mon bras ne répond plus, il est sectionné. Je vois bien que je perds beaucoup de sang. Ce que je ne sais pas, c’est que j’ai le tiers de la face défaite. J’étais blessé de la tête aux pieds, catégorie "alpha" : j’allais mourir dans l’heure.» 

Un hélicoptère l’a transporté d’urgence à Kandahar. Son cœur a lâché durant le vol. Christian a été ranimé sur le tarmac. Il a perdu la vie une seconde fois et a été encore réanimé. Un médecin lui confiera qu’il a battu ce jour-là un record de transfusions sanguines... pour un survivant. 

Christian est resté dans le coma 12 jours, avant de se réveiller dans un hôpital militaire en Allemagne. «Ma première question, ç’a été : ‘‘qu’est-ce qui s’est passé avec mes hommes?’’» 

La mort du caporal Bobbitt et du sapeur Allard avait été annoncée dans les médias. L’identité du troisième soldat, blessé grièvement, n’avait pas été dévoilée. «C’était moi, ça», dit Christian.

Le Mag

La révolte contre les écrans

CHRONIQUE/ «C’est quoi, on n’a plus le droit d’avoir du fun?», a dit l’ado à sa mère. «Oui, mais tu peux pas passer ta vie à jouer aux jeux vidéos!»

C’était dans l’aire de restauration des Galeries de la Capitale. En allant porter les plateaux sur notre table, j’ai été témoin de cette petite chicane de famille.

Les parents essayaient d’avoir une conversation avec leur fils. Mais ils ne pouvaient pas rivaliser contre le jeu sur son téléphone. Même sa poutine n’était pas de taille.   

Le père et la mère avaient l’air fâchés. Je les comprends. 

Pour beaucoup de parents, c’est une bataille sans fin contre les écrans. Les enfants pleurent pour avoir le iPad et piquent des crises quand on éteint Netflix; les ados ont de la misère à discuter sans jeter un œil à leur téléphone qui vibre aux 10 secondes ou passent toutes leurs soirées et leurs fins de semaine à gamer.

À l’école secondaire, les enseignants sont contraints de gaspiller une énergie incroyable à surveiller les élèves qui textent en classe. Dans les salles de cours à l’université, des légions d’étudiants déroulent leur fil Facebook sur leur portable pendant que le prof s’échine à expliquer des notions abstraites. 

J’ai déjà écrit dans cette chronique que des scientifiques n’hésitent pas à comparer les écrans à une drogue. La seule différence, disent-ils, c’est qu’ils peuvent entraîner une autre forme d’addiction — l’addiction comportementale, comme le gambling ou la cyberdépendance.  

Cette semaine, j’ai appris que des parents ailleurs dans le monde avaient entamé une révolte contre la mainmise des écrans dans leurs familles. Et cette révolte arrive de l’endroit même où les technologies de l’information sont conçues : la Silicon Valley.  

Dans cette région de la Californie qui abrite Apple, Google, Facebook et une myriade de grandes entreprises internationales et de start-up techno, un sombre consensus régional émerge, rapportait en fin de semaine une correspondante du New York Times à San Francisco.

Le consensus? Que les avantages des écrans comme outil d’apprentissage sont très exagérés, qu’ils freinent le développement des enfants et que les risques de développer une dépendance sont élevés. 

«Sur une échelle entre les bonbons et le crack, c’est plus proche du crack», a déclaré Chris Anderson, ancien rédacteur en chef du magazine techno Wired et maintenant grand patron d’une entreprise de robotique et de drones, à propos des écrans. 

Selon lui, les gens qui ont conçu ces produits et les observateurs de la révolution technologique étaient bien naïfs. «On pensait qu’on pouvait avoir le contrôle», dit-il. «Et c’est au-delà de notre contrôle. Ça atteint directement les centres du plaisir dans le cerveau en développement. Ça va au-delà de notre capacité à comprendre comme simples parents».   

Bref, les ingénieurs qui ont inventé les technologies que vous tenez entre vos mains sont ceux qui s’en méfient le plus. Même les grands patrons ont de moins en moins de gêne à déclarer leur réticence. 

Tim Cook, le pdg d’Apple, conseillerait à son neveu de ne pas joindre les réseaux sociaux; Bill Gates a interdit à ses enfants de posséder un téléphone avant l’adolescence et sa femme, Melinda, aurait souhaité qu’ils attendent encore plus longtemps. Steve Jobs avait lui-même déclaré qu’il ne laisserait pas ses jeunes enfants s’approcher d’un iPad. 

Les travailleurs de Silicon Valley connaissent les codes qu’ils ont programmés pour que vous ne vous vous déconnectiez pas du monde virtuel qu’ils ont créé : les pastilles rouges, les «j’aime» sous vos commentaires, les jeux vidéo en ligne qui déclassent votre personnage si vous arrêtez de jouer ne serait-ce que pour dormir, les nouveaux épisodes de séries qui s’enchaînent automatiquement. 

Parc et jeux de société

Dans la Silicon Valley, les parents sont devenus très stricts. Ils demandent même à leurs gardiennes de cacher tout téléphone, tablette ou ordinateur aux enfants. À la place, elles les amènent au parc et jouent à des jeux de société. 

Une nounou a confié au Times que ce zèle anti-techno lui rappelait une époque ou les enfants se comportaient mieux et savaient jouer dehors. Mais elle trouvait ironique de voir les parents revenir à la maison les yeux fixés à leurs téléphones, alors qu’elle avait dû débrancher la PlayStation. 

Au Québec, la préoccupation des parents pour le temps d’écran de leurs enfants ne se traduit pas de manière aussi radicale que dans la Silicon Valley. Peut-être qu’ils capotent. Et que chez nous, la modération a bien meilleur goût. 

Mais s’ils avaient raison, ces Californiens? Peut-être que les parents devraient restreindre beaucoup plus le temps d’écran de leurs enfants. Et les tenir loin des téléphones, tablettes et ordinateurs, le plus longtemps possible.  

Comme cet ado aux Galeries de la Capitale, beaucoup de jeunes ont du mal à décrocher des écrans. Et cette emprise a un coût important. Imaginez tout ce temps qu’ils ne consacrent pas à des occupations beaucoup plus satisfaisantes à long terme, que ce soit dans les sciences, les affaires, les arts ou le sport.

Je ne dis pas que les enfants devraient abandonner les p’tits comiques le samedi ou certains jeux vidéos qui font travailler leurs méninges. Mais je crois qu’on devrait réduire leur temps d’écran au minimum. Et donner l’exemple, nous, les adultes, en ne dégainant pas notre cellulaire à tout bout de champ.  

Au Québec aussi, on est peut-être mûrs pour notre révolte contre les écrans.