Le Mag

«Tu devrais courir, le gros»

CHRONIQUE / À la dernière minute, Mickaël Bergeron est désigné pour aller chercher les cochonneries au dépanneur. Il y a déjà assez d’alcool pour enivrer les fêtards au party de CHYZ, la radio universitaire de l’Université Laval, mais il manque les chips et la liqueur. Mickaël ramasse donc quatre sacs de croustilles grand format, deux bouteilles de deux litres de Pepsi et d’orange Crush et il dépose tout ça sur le comptoir du dépanneur Chez Alphonse, au pavillon Maurice-Pollack. La caissière le dévisage — son malaise est aussi palpable que la machine Interac. «Dans sa face, on peut lire : «osti de gros porc, tu vas bouffer tout ça, tu peux bien être gros!», se souvient Mickaël dans son livre «La vie en gros», qui sort mardi en librairie.

«Pour le gros ou la grosse, c’est toujours là, écrit-il. Il ou elle se promène et ce que les gens lisent en voyant son ventre, ses grosses cuisses, sa graisse, c’est “mange mal”, “mange trop”, “paresse”, et/ou toutes les autres croyances entourant le poids. Que ce soit vrai ou non.»

Nous, les humains

Le jour où elle a laissé fiston dans l’auto

CHRONIQUE / Au printemps 2011, Kim Brooks s’est garée dans le stationnement d’un centre d’achat de banlieue. Elle voulait aller au magasin acheter des écouteurs pour son fils de 4 ans, qui jouait avec le iPad sur la banquette arrière et ne voulait pas sortir de la minifourgonnette.

— Allez !, lui a-t-elle lancé. 

—Non, non, non! J’vais attendre ici. 

À l’extérieur, le temps était frais et nuageux. Mme Brooks était fatiguée, en retard. Elle n’avait pas le goût de se taper une crise. Et elle avait senti quelque chose monter en elle dans les derniers mois — comme une envie de se révolter contre l’obsession sécuritaire qui force les parents à surveiller leurs enfants constamment. 

Alors, elle a acquiescé à la demande de son rejeton et lui a permis de rester sur son siège. Elle a barré les portes et activé le système d’alarme. Puis, elle est allée faire ses courses et est revenue cinq minutes plus tard. Son fils jouait encore avec la tablette. Il souriait. 

Ce que Kim Brooks ignorait, c’est que durant son absence, un étranger avait filmé son enfant seul dans la voiture, noté le numéro de plaque du véhicule et appelé le 911. 

La scène se passe à Richmond, en Virginie, la ville natale de Mme Brooks, où elle avait emmené son fils et sa fille chez ses parents pour une semaine de vacances. Mais elle aurait aussi pu se passer au Québec, où le Code de la sécurité routière interdit de laisser sans surveillance un enfant de moins de 7 ans dans un véhicule routier. 

Quelques heures après la course au centre d’achat, la famille de Mme Brooks prenait l’avion pour Chicago. En atterrissant, Kim Brooks avait un message sur son téléphone. C’était la police. Elle voulait lui parler d’un «incident» dans un stationnement et l’informer qu’un mandat d’arrestation était lancé contre elle en Viriginie. 

Quel crime avait-elle commis? Et à quel danger, au juste, avait-elle exposé son fils ? 

La mère de deux enfants aurait pu se contenter de se croiser les doigts — espérer une peine clémente, puis souhaiter que la honte d’être accusée de négligence parentale se dissolve un jour. 

Mais elle a décidé de s’interroger plus largement sur le rapport entre la peur et la parentalité. Et elle en a tiré un livre formidable — Small Animals : children in the age of fear — (Petits animaux : les enfants à l’âge de la peur) — publié récemment en anglais, mais pas encore traduit en français.

L’«âge de la peur», ça sonne un peu effrayant comme sous-titre, non ? 

Sauf que c’est vrai. La génération Z — celle des enfants née de 1995 à 2012 — a grandi dans un monde obsédé par la sécurité. Ce sont les enfants qui marchent ou pédalent de moins en moins pour aller à l’école et savent que leurs parents sont toujours là pour faire le taxi. 

Ils passent le plus clair de leur temps libre à l’intérieur, souvent devant un écran ou divertis par papa ou maman. Et quand ils jouent dehors, c’est rarement en dehors d’activités organisées. Ou sans surveillance parentale. Car les pères et leurs mères ne s’autorisent plus à lire un livre pendant que leurs enfants grimpent dans les modules de jeu. Ils risquent de se faire regarder de travers si un de leurs enfant se fait mal et qu’ils ne réagissent pas dans la seconde : «Coudonc, ils sont où ses parents !!?»

Une amie de Limoilou m’a raconté que son fils se fait souvent avertir de ne pas jouer sur la butte de neige dans la ruelle. Pas parce que ça dérange, mais parce que ce n’est pas sécuritaire. «Tassez-vous de là, c’est dangereux !», leur dit le voisin. 

Alors, imaginez une mère qui laisse fiston dans l’auto, en proie aux kidnappeurs d’enfants. Ça paraît d’autant plus irresponsable que notre mémoire est prompte à faire défiler les alertes AMBER, pire hantise d’un parent. 

Or, les statistiques montrent que l’enlèvement criminel est extrêmement rare. Et qu’un enfant est beaucoup plus à risque d’être blessé ou de mourir s’il roule dans un véhicule, fait valoir Mme Brooks. Est-ce que les parents se font donner une contravention pour être allé reconduire leurs enfants au terrain de soccer ? 

Évidemment, non. Mais à l’âge de la peur, un père ou une mère peut être sanctionné pour avoir pris la décision parfaitement rationnelle de laisser son enfant poursuivre sa sieste dans la voiture, portes barrées, système d’alarme allumé, pas de chaleur accablante ou de moteur qui tourne. 

Rendu là, ce n’est plus une question de sécurité, mais de dogme social. 

Le coût de la surprotection

Et les enfants, dans tout ça ? Est-ce possible que «dans notre détermination à les protéger, nous les exposions à d’autres dangers moins évidents ?», demande Kim Brooks. 

Elle pose notamment la question à la psychologue développementale Barbara W. Sarnecka. La professeure à l’Université de la Californie à Irvine estime que les parents hélicoptère, qui supervisent constamment leurs enfants, les rendent moins autonomes et plus malheureux. 

Comme tout le monde, les mômes ont besoin de leur indépendance, explique-t-elle. Et si on gère leur horaire au quart de tour, ils finissent par sentir qu’ils n’ont pas le contrôle sur leur vie — un sentiment typique, par ailleurs, chez les gens dépressifs et anxieux. 

«Je pense que les bénéfices d’avoir une indépendance appropriée pour l’âge et du temps sans supervision sont aussi importants que de les laisser marcher, dit Sarnecka. Je pense que les bénéfices valent le risque qu’à un moment donné un enfant subisse un tragique accident ou soit victime d’un crime.» 

Ça résume bien, je pense, la leçon que Kim Brooks a tirée de sa mésaventure : il est temps de libérer les enfants de la génération Z de la peur exagérée de leurs parents. 

Après deux ans de procédures judiciaires, l’accusation criminelle de négligence parentale n’a pas été retenue contre Mme Brooks. Sauf qu’elle a dû faire des travaux communautaires et suivre une formation censée lui montrer comment devenir une meilleure mère. 

À travers sa mésaventure, Kim Brooks a gagné en rationalité. Mais elle constate comme vous et moi à quel point la peur peut facilement assommer la raison. 

L’auteur raconte que des mois après l’incident du stationnement, elle a donné à son fils la permission de vendre des biscuits devant la maison. Elle était en train de laver la vaisselle lorsque deux policiers sont arrivés. 

Ça y est, j’ai encore abandonné mon fils, a pensé Mme Brooks. Elle est sortie en courant, criant aux patrouilleurs qu’elle l’avait surveillé de la fenêtre de la cuisine. 

Finalement, les policiers voulaient juste des biscuits.

Nous, les humains

Des nouvelles des humains

CHRONIQUE / Les chroniques racontent souvent des histoires sans fin — celles de gens qu’on attrape au vol, parfois à un tournant de leur vie.

Ce qui se passe après? «Tenez-nous au courant...», m’écrivez-vous souvent. 

Alors voilà, pour le 1er anniversaire du Mag, j’ai replongé dans trois chroniques de la dernière année qui vous ont fait beaucoup réagir, et j’ai pensé vous faire un petit suivi... 

Choisis ton pauvre

Fin 2018, je vous ai relaté l’histoire de Mélanie*, cette mère monoparentale qui s’est fait refuser un panier de Noël parce qu’elle n’était pas assez pauvre. Je m’attendais à de fortes réactions. Ç’a été un déluge. La chronique a été partagée plus de 20 000 fois sur Facebook. Ma boîte courriel a surchauffé pendant une semaine. Plusieurs dizaines de personnes m’ont écrit pour me demander comment ils pouvaient faire parvenir un panier à Mélanie. Certains étaient prêts à m’envoyer un chèque par la poste pour que je le lui transfère. 

Avec toute cette générosité, Mélanie a reçu amplement de dons pour combler les besoins de sa famille. Et à un moment, elle a dit à l’organisme qui a coordonné tout ça : j’en ai suffisamment, donnez au suivant. 

C’est ce que plusieurs ont fait. Les chèques, les vivres, les vêtements ont été remis à d’autres gens qui en avaient besoin ou à autre d’autres organismes. Les bienfaiteurs n’ont pas essayé de se choisir un pauvre. Ils ont donné pour donner, pas pour se flatter l’ego. 

Je vous dis : il y avait de quoi se réconcilier avec l’humanité.

«Pourquoi j’ai survécu et pas eux?»

En novembre, je vous ai raconté l’histoire de Christian Maranda, un ex-militaire de Valcartier qui est mort deux fois après l’explosion d’une bombe près de son véhicule, en Afghanistan. 

Christian a perdu deux de ses frères d’armes dans cette attaque talibane et il a miraculeusement survécu. Après, il a subi plus de 60 opérations chirurgicales et a souffert du syndrome de stress post-traumatique. La dépression s’en est mêlée, la dépendance à l’alcool et aux opiacés aussi. 

Et ensuite? Il a rebondi. Il s’est mis à faire du kayak intensivement, a suivi des cours à l’université, a donné des conférences et des formations, où il n’hésite pas à parler de son histoire. 

Le partage de son récit sur les réseaux sociaux lui a permis de reprendre contact avec «des gars (et leurs mères) que je n’avais pas revus depuis 8-10 ans», m’a-t-il écrit. «Je crois que le dernier pur inconnu à avoir fait le lien entre l’article et moi remonte à deux semaines (dans une clinique de physio que je visitais pour la première fois)». 

Après la publication de la chronique, il a jasé avec d’autres gens qui ne l’ont pas eu facile. «Des fois juste la durée d’un café, d’autres fois sur plusieurs semaines de conversation. Puiser dans mon expérience pour aider les autres : j’aime ça. Ça me fait réaliser à quel point il est important d’en parler — sans cela, nous sommes toutes une bande d’individus seuls qui croient que leurs expériences les isolent des autres». 

En janvier, Christian a amorcé une formation en communication consciente (ou communication non violente) d’une durée d’un an. Il dit que ça l’aide à se comprendre. Christian est trop humble pour accepter le compliment, mais je vais l’écrire pareil : cet homme est une forteresse de résilience. 

Un an sans malbouffe

Début janvier, j’ai promis publiquement au futur moi que je n’allais pas manger de malbouffe pour un an. 

Fini la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée — ou n’importe quelle autre «nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon la définition de la malbouffe du Grand dictionnaire terminologique.

Vous avez été nombreux à me demander si je survivais. Deux mois plus tard, je suis content e vous dire que je n’ai pas encore flanché. Souvent, des images de poutine viennent me narguer l’esprit. Aussi, je déteste refuser des desserts quand je me fais inviter. Et je suis très jaloux des croissants que mes filles et ma blonde savourent parfois la fin de semaine. 

Mais en général, je ne souffre pas tant de mes restrictions auto-imposées. Je n’ai jamais mangé autant de noix et de légumes de ma vie. Et j’ai déjà épargné à mon corps une tablée pleine de junk food que j’aurais certainement engouffrée sans trop me poser de questions si j’avais continué à manger comme avant. 

Un lecteur m’a écrit pour me dire que je devrais aussi m’entraîner plusieurs fois par semaine. L’alimentation ne suffit pas, il faut bouger aussi pour être en santé! m’a-t-il souligné. 

Je le savais déjà, mais son conseil m’a donné le petit coup de pied qui me fallait. Dans mon sous-sol, je fais des poids et haltères et des exercices simples comme les bons vieux push-ups, des squats et des burpees. Je m’autorise même à écouter distraitement la télé en même temps. C’est le principe de Netflix en bécyk dont je vous ai parlé dans une autre chronique. Et ça fonctionne très bien pour moi. 

Je réalise aussi tout le pouvoir des engagements publics. Je me sens responsable de tenir ma promesse. Les anglos utiliseraient le mot accountable, qui est plus juste dans ce cas. Bien sûr, j’ai le privilège de pouvoir prendre un engagement dans le journal. Mais ça fonctionne aussi à plus petite échelle. 

En mettant votre famille, amis ou tout votre réseau sur Facebook dans le coup, vous avez beaucoup plus de chances de maintenir vos résolutions. Vous pouvez même préciser des punitions en cas rechute. Exemple : vous promettez de donner 50 $ à un parti politique que vous détestez si vous ne faites pas vos 20 minutes de course trois par semaine. C’est d’ailleurs le principe derrière l’application stickK, qui permet de conclure ce genre de contrat d’engagement. 

Sur ce, je prends un nouvel engagement ici devant vous : je vais pratiquer le ukulélé trois fois par semaine, à raison de vingt minutes par séance, pour les six prochains mois. Sinon, promis, j’envoie un chèque de 50 $ au parti de Donald Trump. 

Et vous?

D’ailleurs, si vous souhaitez aussi prendre un engagement public, écrivez-moi un courriel (mallard@lesoleil.com) avec votre nom, votre ville et votre engagement spécifique. Ex : Marc Allard, Québec. Je m’engage à exercer le ukulélé trois fois par semaine, 20 minutes par séance, pour les six prochains mois. 

Je rassemblerai vos promesses dans une prochaine chronique...

* Comme la dernière fois, le prénom de Mélanie est fictif pour protéger son identité

Nous, les humains

L’île où les hommes oublient de mourir

CHRONIQUE/ Salvatore Peralta vient du village de Padria, en Sardaigne, une île italienne où les hommes aussi oublient de mourir.

J’insiste sur les hommes parce que la Sardaigne est le seul endroit connu dans le monde où les hommes vivent aussi longtemps que les femmes. Presque partout sur la planète, monsieur meurt entre cinq et huit ans avant madame. Mais sur cette île de la Méditerranée, l’égalité de sexes s’est rendue jusqu’au cimetière. 

Salvatore est encore jeune. Il a 39 ans. Il a un doctorat en génie minier à l’Université McGill, où il fait de la recherche et enseigne. Padria, son village, est perché dans une région montagneuse au centre de la Sardaigne, qui compte un des plus hauts taux de centenaires dans le monde. 

«Padria est un village de seulement 633 personnes, mais il compte trois centenaires»!, me souligne Salvatore.

Nous les humains

Comment travailler profondément

CHRONIQUE / Nicholas Jobidon avait l’habitude de travailler jusqu’aux petites heures du matin dans un cabinet d’avocat de Québec.

Le soir et la nuit, les courriels et les appels avaient cessé leur tintamarre de la journée. Ses collègues étaient pour la plupart rentrés à la maison et le bruissement des conversations de machine à café avait cessé. Nicholas était souvent seul à son grand bureau en bois, devant trois grandes fenêtres avec vue sur le stationnement. «Par défaut, je ne me faisais pas déranger», dit-il. 

Le jeune avocat chez Tremblay Bois Mignault Lemay avait son rituel. Il allumait la radio, se préparait un lait au chocolat et des biscuits et s’attaquait à un casse-tête de droit électoral concernant les défusions municipales. «Je travaillais souvent jusqu’à deux heures du matin, mais j’adorais ça», m’a-t-il dit. «C’était carrément du deep work». 

Le «travail profond» — deep work, en anglais — est une activité professionnelle effectuée «dans un état de concentration sans distraction qui pousse nos capacités cognitives à leur limite», comme le décrit l’auteur Cal Newport, qui a popularisé le concept en 2016 dans un livre intitulé Deep work : Retrouver la concentration dans un monde de distractions. 

Nicholas Jobidon n’avait pas lu le bouquin à l’époque. Mais il avait fait l’expérience du travail profond dans la solitude de ce cabinet d’avocat de Sainte-Foy. 

En 2011, Nicholas Jobidon a entamé un doctorat en droit administratif à l’Université d’Ottawa. Et il a commencé à écrire le jour dans son appartement, entrecoupant les périodes de rédaction d’autres activités plus ou moins liées à sa thèse sur la responsabilité civile de l’État. 

Alors qu’il devenait adepte du multitâche, ses périodes de travail profond devenaient de moins en moins fréquentes, voire inexistantes. Et l’étudiant avait perdu sa productivité de travailleur nocturne. «J’étais frustré de ne plus avoir ce sentiment-là», dit Nicholas. 

Il n’est pas le seul à avoir eu cette impression. Dans le monde numérique d’aujourd’hui, le travail profond se raréfie. Combien de fois votre téléphone a-t-il vibré pendant que vous lisiez le journal, aujourd’hui? Combien de fois avez-vous jeté un œil à votre écran juste pour voir s’il se passait quelque chose? Difficile de se concentrer, non? Imaginez au bureau. C’est cette tendance que déplorait Cal Newport en 2016 et qu’il dénonce encore en ce début d’année avec un nouveau livre sur le minimalisme numérique (Digital Minimalism: On Living Better with Less Technology, pas encore traduit en français). 

En 2017, j’avais interviewé Cal Newport, qui est professeur en sciences informatiques à l’Université de Georgetown, à Washington. Il m’avait souligné un paradoxe : le travail profond a beau être une denrée rare, il est de plus en plus recherché, car il permet d’accomplir du travail à haute valeur ajoutée dont les employeurs raffolent. Dans l’économie moderne du savoir, être capable de se concentrer durant des heures sans succomber aux sirènes de son monde virtuel est un atout majeur. 

Pour y arriver, m’avait expliqué Newport, il ne faut pas attendre que le temps libre se pointe, mais inscrire des blocs de travail profonds dans notre horaire, puis les protéger. 

C’est ce que Nicholas Jobidon a fait pour reprendre le dessus sur son doctorat. Durant plus de deux ans, chaque jour de semaine, peu importe la météo, il partait de son appartement et marchait jusqu’à un café de la chaîne Bridgehead au centre-ville d’Ottawa. Il commandait un double americano, ouvrait son ordinateur et travaillait sur sa thèse pendant 150 minutes. L’onglet de sa boîte de courriel était toujours fermé. 

Ce rituel lui donnait le sentiment d’avoir pris une «grosse bouchée» de sa thèse. «Je fermais mon ordinateur chez Bridghead et je me disais : “j’avais l’intention de terminer mon chapitre, j’ai terminé le chapitre”. J’avais vraiment l’impression d’avoir accompli quelque chose.»

Nicholas Jobidon est maintenant professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) en Outaouais. Et il a conservé son rituel de travail profond. Le matin, il se consacre à des tâches qui exigent moins de concentration, par exemple répondre à ses courriels et faire des modifications au site de son cours. 

Mais il «bloque» ses après-midi pour se consacrer à la rédaction de conférences, d’articles, de livres. Il ferme la porte de son bureau à l’ENAP, éteint ses notifications, met de la musique et ne garde que la paperasse essentielle. 

De 13h à 16h, c’est sa période de travail profond, qu’il protège jalousement. «Il n’est pas question que je l’arrête pour faire autre chose». 

Nous, les humains

L’habitude de l’alcool

CHRONIQUE / J’ai fait le Défi 28 jours sans alcool il y a deux ans et j’ai survécu sans trop de souffrance.

Durant un peu moins de cinq semaines, en 2017, je suis devenu ami avec la Bitburger sans alcool et l’eau pétillante à la lime, mais très peu avec le vin désalcoolisé, que j’ai trouvé atroce.

Nous les humains

Le saboteur en vous

CHRONIQUE / Durant la Révolution française, des ouvriers dans les usines bloquaient la machinerie en insérant leurs sabots de bois dans les engrenages. Le mot sabotage, au sens d’endommager volontairement quelque chose, viendrait de là.

À quand remonte votre dernier sabotage?

Vite comme ça, vous pourriez sûrement répondre : «c’est très récent». 

Je ne parle évidemment pas d’un sabotage contre une usine, mais d’un type de sabotage beaucoup plus répandu : celui que vous faites contre vous-mêmes. 

Les humains ont une étrange tendance à s’autosaboter. Ils créent des obstacles à leur réussite pour être sûrs d’avoir une excuse toute faite en cas d’échec, question de protéger leur égo. 

D’habitude, je vous l’accorde, on entend les excuses après. Vous avez refusé de vous présenter à un rencard? Vous vous êtes planté à un examen? Vous avez raté le premier cours d’initiation au ski de fond?

Oh, elle (il) n’était pas mon genre. J’ai commencé à étudier la veille. Je n’ai pas eu le temps d’acheter mon équipement. 

Vraiment? Et si, pour être sûr de ne pas être rejeté, vous vous étiez convaincu que le gars ou la fille ne vous plairait pas? Et si, pour justifier une mauvaise note, vous aviez attendu à la dernière minute pour étudier? Et si, pour éviter le l’embarras du débutant, vous aviez négligé de vous procurer les skis et les bottes?

En 1978, les psychologues américains Steven Berglas et Edward E. Jones, qui étudiaient ce genre de comportement, ont appelé ça l’«autohandicap». Puis, d’autres psychologues l’ont nommé, avec plus de vigueur, «l’autosabotage». 

L’exemple de l’étudiant qui étudie à la dernière minute est particulièrement intéressant, parce qu’il touche à ce grand saboteur qu’est la procrastination, habituellement attribué au manque de volonté ou de motivation. 

Pourquoi un étudiant choisit-il de procrastiner? Ok, il a toujours été un peu paresseux et n’aime pas tant la branche qu’il a choisie. Mais il se peut aussi qu’il s’autosabote pour deux raisons. 

S’il échoue à son examen, il pourra toujours se dire : «si j’avais vraiment étudié, j’aurais réussi». Et s’il obtient un «A» en ayant mis le nez dans ses livres la veille, eh bien ce sera une grande victoire! Gagnant gagnant pour l’égo du procrastinateur, qui ne risque pas d’encaisser une défaite en ayant donné le meilleur de lui-même.

Le problème, c’est qu’à force d’éviter l’effort, on a souvent les résultats qui vont avec. On reste célibataire. On est refusé en droit. On reste tout seul à la maison quand nos amis vont faire du ski de fond. 

Un antidote à l’autosabotage? Le courage.

Avec Sigmund Freud et Carl Jung, Alfred Adler est considéré comme l’un des trois pionniers de la psychologie. Ses idées connaissent un regain d’intérêt ces derniers temps et c’est peut-être car il replace le pouvoir de changer entre nos mains. 

Le courage, estimait Adler, n’est pas une habileté qu’on possède ou non. C’est la volonté de prendre des risques même si le résultat est incertain et va potentiellement égratigner notre amour-propre. 

Au début du 20e siècle, le médecin et psychothérapeute ne parlait pas d’autosabotage, mais il constatait à quel point les gens s’empêchent de faire des changements dans leur quotidien par crainte de se sentir inférieurs. 

«Le danger principal dans la vie, a-t-il écrit, c’est de prendre trop de précautions».

Nous les humains

L’amour devant la mort

CHRONIQUE / Sophie Bélanger en aurait encore long à dire sur l’amour. Mais elle est morte lundi, neuf jours après son mariage.

Je l’ai rencontrée samedi passé, dans une chambre de l’unité des soins palliatifs de l’hôpital Chauveau, à Québec. Des rayons de soleil passaient par la fenêtre, éclairant les bouquets de fleurs qui coloraient les murs beiges et blancs de la pièce. Son mari, Marc-Antoine Zizka, était à ses côtés, toujours aux petits soins avec sa douce. 

Sophie savait qu’elle allait mourir lundi, à 14h. Trois injections et elle s’éteindrait à jamais. Elle le savait parce qu’elle avait demandé l’aide médicale à mourir. 

À 49 ans, elle laisserait derrière elle ses deux fils, 13 ans et 8 ans, son amoureux, sa famille et ses amis qui auraient tant voulu que la maladie reste en dehors de sa vie. 

Mais après des années à endurer l’atrophie multisystémique (AMS), une maladie neurodégénérative incurable, Sophie n’en pouvait plus. «Je suis au bout du rouleau», m’a-t-elle dit, d’une voix fragile. «Je suis vraiment fatiguée.» 

Depuis la fin de l’été, les symptômes de la maladie s’étaient aggravés. Samedi, Sophie avait peine à bouger, à boire, à parler. Le matin, elle devait écarter ses lèvres avec ses doigts pour être capable d’ouvrir la bouche. Elle a demandé l'aide médicale à mourir avant d’être prisonnière de son corps. 

Marc-Antoine était d’accord avec sa décision. Mais il n’avait pas l’intention de la laisser partir sans lui montrer à quel point il l’aime. Il se souvenait d’une de ses amies qui avait été très malade cet été et avait pensé mourir. «Elle m’a dit que, dans cette situation-là, ce qu’elle a aimé le plus, c’est de voir son mari pleurer avec elle, de se sentir aimée.»

Alors, Marc-Antoine a demandé Sophie en mariage au jour de l’An. Il n’a pas voulu faire ça dans le style hollywoodien, avec un genou par terre. Mais il a presque toujours un genou par terre quand il lui parle, alors, oui, il avait un genou par terre. 

Par contre, il ne lui a pas fait la demande devant tout le monde; il la lui a susurrée. «Je ne savais si elle avait l’énergie pour le faire. Je me suis dit : “Peut-être qu’elle ne voudra pas [se marier]. Je lui ai juste chuchoté dans l’oreille et elle s’est mise à pleurer”». 

Sophie se souvient qu’il lui a dit quelque chose comme : «on se marie-tu?» Elle a dit oui sans hésiter, même si elle savait que la mort approchait. Un de ses fils, la voyant en larmes, a voulu la rassurer : «Pleure pas, maman».

Mais elle pleurait de joie, heureuse que son mari lui fasse la grande demande. «C’est la femme de ma vie», dit Marc-Antoine. «Je voulais qu’elle sache que je l’aime.» 

Ils ont passé les 10 dernières années ensemble. Ils se sont rencontrés en 2008, comme bien des gens, au bureau. Ils ont flirté et ont commencé à sortir ensemble. Au fil des ans, Marc-Antoine s’est épris encore plus de cette femme active qui pouvait aller marcher durant des heures le matin et aller s’entraîner au gym le midi, et qui adorait les animaux, la bonne bouffe et voyager. 

Leur petite famille avait ses hauts et ses bas comme tout le monde. Mais ses quatre membres étaient bien soudés — et ils étaient censés le rester encore longtemps. Sauf qu’en 2015, sur une chaise longue à Cuba, Sophie s’est mise à avoir des spasmes. 

Nous les humains

La société des philosophes disparus

CHRONIQUE / Votre cégep est derrière vous depuis longtemps et, avec le recul, vous regrettez d’avoir somnolé autant dans vos cours de philo.

À 20, 30, 40, 50, 60 ans — parfois, la sagesse arrive tard —, vous faites un constat existentiel. Le métier que vous avez appris à l’école n’est qu’une partie de votre vie. L’éducation ne devrait pas seulement vous préparer à être un travailleur, mais aussi un ami, un amoureux, un parent et un citoyen capable de pousser sa réflexion plus loin qu’une recherche Google. 

Trop tard? Vous êtes chanceux, Bernard Boulet, Alexandre-Provencher-Gravel et François Lafond ont pensé à vous. 

Le 23 janvier, ils vont lancer à Québec Le Cercle du savoir, un centre de culture générale pour le grand public. M. et Madame tout le monde y seront invités à s’instruire sur l’histoire, la philosophie, les idées politiques, les arts et la science, avec un accent sur les grands auteurs. 

M. Boulet est un prof de philosophie retraité du Cégep de Sainte-Foy, M. Provencher-Gravel y enseigne toujours cette matière; les deux sont chargés de cours à l’Université Laval. M. Lafond est un ancien militaire et diplomate qui revient à ses premiers amours (il a fait une maîtrise en philosophie). 

Avec d’autres amis, ils ont décidé de doter la capitale de cette école citoyenne, s’inspirant notamment de la School of Life de Londres, de la Casa do Saber de Rio de Janeiro et du Collège néo-classique de Montréal

En ce mercredi matin de janvier, les trois instigateurs m’attendent au Cercle de la Garnison de Québec, un club privé dans le Vieux-Québec. Dans un salon au décor aristocratique, on s’assoit les quatre dans des fauteuils moelleux au bord d’un foyer. Le feu est d’autant plus réconfortant que, dehors, la rue Saint-Louis est fouettée par des bourrasques de neige. 

Par la fenêtre, on dirait une réunion de francs-maçons. Mais il ne faut pas se fier aux apparences élitistes. Dans le style costume et pantalon propre, c’est les trois gars les plus subversifs que j’ai rencontrés depuis longtemps. 

Pensez-y : la recherche scientifique montre que la culture numérique a fait de nous des lecteurs de plus en plus superficiels, et ces types-là nous proposent de lire Friedrich Nietzsche ou Hannah Arendt. 

Bernard Boulet a d’ailleurs apporté une boîte cadeau Simons dans laquelle il me présente un échantillon d’auteurs dont il nous encourage à lire les oeuvres en profondeur : Platon, Machiavel, Sophocle, Rousseau, Descartes. Pas un résumé de leurs grandes idées dans un manuel pédagogique, non : les bouquins eux-mêmes. 

Le Cercle du savoir va à contre-courant de l’impatience cognitive actuelle. «C’est la tendance de fond, à notre époque, je le vois au cégep et à l’université : “qu’est-ce que ça va donner, je veux que tu me livres l’essentiel en dix minutes!”, illustre Alexandre-Provencher-Gravel. «On lutte contre ça». 

Des études en neurosciences, qui font surface un peu partout dans le monde, montrent que la lecture superficielle met en péril toute une série d’habiletés intellectuelles et affectives que la «lecture profonde» développe : l’appropriation de connaissances, le raisonnement, l’analyse critique, la capacité de se mettre dans la peau d’une autre personne et de générer des éclairs de génie.

Paradoxalement, les têtes légères que nous sommes en train de devenir sont de plus en plus incitées à partager leur avis. Sur les réseaux sociaux, à l’école, dans les consultations publiques : votre opinion est importante pour nous!

Le problème, souligne François Lafond, c’est que «les gens n’ont pas examiné leurs propres opinions. Ils ne savent pas que les opinions qu’ils ont leur viennent d’ailleurs.»

Des étudiants de l’UQAM sont contre l’appropriation culturelle; Jeff Fillion est «100 % populiste»; François Legault défend la laïcité en interdisant le port de signes religieux visibles par les employés de l’État; le chef Jean-Philippe (Cyr) vous incite à adopter le véganisme pour protéger les animaux... Et vous? D’accord, pas d’accord?

Mais savez-vous pourquoi? 

Le Cercle du Savoir nous invite à découvrir la pensée de grands auteurs qui ont réfléchi à ces questions bien avant nous — et dont les grandes idées ont peut-être formé le socle de nos valeurs sans qu’on le sache. 

Nous les humains

Un an sans malbouffe

CHRONIQUE / Cher futur moi,

Je t’écris cette lettre pour que tu la lises le 1er janvier 2020.

Dans les derniers mois, j’ai remarqué une irrégularité dans mon anatomie, et je me suis dit qu’il était temps que je prenne mes résolutions au sérieux. 

Comme la science montre qu’on est plus porté à tenir ses promesses quand on se sent connecté à la personne qu’on va devenir, j’ai pensé t’écrire. 

L’envoi de la lettre est programmé sur le site FutureMe.org. Alors, même si tu préférais ne jamais l’avoir envoyée, elle arrivera dans ta boîte courriel le 1er janvier quand même. 

Le changement anatomique dont je te parlais t’apparaîtra sans doute encore plus évident dans 12 mois : tu grisonnes. Encore ce matin, j’ai repéré un cheveu gris devant le miroir. On aurait dit qu’il me narguait. 

C’est un symbole capillaire irréfutable : je vieillis. À 37 ans, je suis encore loin de la ruine. Mais je me suis toujours dit que lorsque des mèches argentées agrémenteraient mon blond toupet, ce serait le temps d’arrêter de niaiser avec ma santé.

En fin de semaine passée, j’ai repensé à toutes mes indulgences du temps des Fêtes : les deux, trois et quatrième portions, les bûches, les pâtisseries, le chocolat, les chips, les jujubes, la liqueur, la bière, le vin, le Baileys. 

Pour me déculpabiliser, je me suis repassé le même refrain durant 10 jours. T’as le droit de te gâter une fois par année, non? De toute façon, c’est dans ta nature d’être épicurien... 

Évidemment, tu sais bien que ça n’arrive pas juste une fois par année. Qu’il y a toujours un bon prétexte pour se goinfrer. Et c’est pour ça que tu choisis souvent la même résolution au début de l’année : je vais manger mieux. 

Malheureusement, c’est toujours à recommencer. Après quelques semaines de volonté de fer, tu flanches. Remarque, on est loin d’être les seuls : quatre personnes sur cinq abandonnent leur résolution en février. 

Ce n’est pas une raison. Je sais, il va y avoir beaucoup de tentations : les brunchs, les fêtes de famille, les spectacles, les partys, les restos, les 5 à 7, la machine distributrice au bureau. Mais un jour, il faut bien apprendre à se dominer. 

Pour y arriver, tu le sais, il faut un objectif spécifique. Je vais «manger mieux» n’est donc pas un objectif spécifique. Alors, voici, précisément, ma promesse pour 2019 : 

Je ne mangerai plus de malbouffe, «une nourriture malsaine en raison de sa faible valeur nutritive et de sa teneur élevée en sucres ou en gras», selon le Grand dictionnaire terminologique. 

Fini, donc, la liqueur, les chips, la pizza, le pain blanc, les pâtisseries, les gâteaux, les biscuits, les frites, les bonbons, la crème glacée, etc. — ou n’importe quel autre aliment que tu sais très bien être de la malbouffe. 

Ça t’apparaîtra peut-être radical comme engagement public. Mais à l’heure du grisonnement, j’ai envie de devenir comme Fletcher, un personnage qui m’a marqué dans Big Brother, de Lionel Shriver. 

Ce roman raconte l’histoire d’une femme, Pandora, qui essaie de faire maigrir son frère obèse morbide, sur le bord d’en crever. Pandora sort avec Fletcher, un maniaque du vélo qui ne jure que par la bouffe santé.

Il paraît que moins on mange de malbouffe, plus il est facile de résister à la tentation. Fletcher, lui, est dans une autre ligue. Il voit des frites et un morceau de gâteau et  n’éprouve que du dégoût. 

La malbouffe a longtemps été dans ton esprit un plaisir coupable. Mais c’est plus grave que ça, mon vieux. Une mauvaise alimentation est aussi risquée pour la santé que le tabac, l’alcool, la drogue et les relations sexuelles non protégées, m’a appris CNN, citant un rapport scientifique international. 

Mal manger est lié à des problèmes cardiaques, à l’hypertension artérielle et à une foule d’autres maux de santé, et même à une augmentation des risques de dépression. 

Souviens-t’en si tu veux rayonner longtemps avec ta chevelure cendrée. 

Tu le sais, on ne s’est jamais rendus très loin avec nos résolutions alimentaires — février, au mieux... Alors, j’espère que 2019 sera une année différente. En fait, t’es bien mieux d’avoir tenu ta promesse, sinon on saura ce que ta parole vaut (rien). 

Ce sera difficile, un an sans malbouffe. Mais tu vas voir, tu vas être fier de moi. 

Marc