Le Mag

Fatigué de décider

CHRONIQUE / Parfois, on me demande s’il m’arrive de manquer d’idées pour cette chronique. Je réponds toujours non, parce que tout le monde m’en propose.

Après le court silence qui termine un bout de conversation, des amis ou des collègues me lancent : «En tout cas, tu devrais écrire une chronique là-dessus!»

Marc Allard

Ikigai: l’art japonais de vivre vieux et heureux

CHRONIQUE / Je cherchais à en savoir plus sur l’ikigai, présenté comme le «secret» japonais pour vivre longtemps et heureux. Alors, j’ai appelé dans un restaurant de sushis.

Je suis tombé sur la douce voix de Tatsuko Miyanagi, serveuse au Hosaka Ya, à Limoilou. Je pensais que l’ikigai était un mot mineur au Japon, le genre qu’on lance quand tout va bien, une sorte de «tiguidou» du soleil levant. J’ai demandé à Tatsuko ce qu’elle en pensait. 

Elle m’a dit qu’au contraire, c’est un mot chargé d’une signification existentielle. Ikigai veut dire «raison d’être» ou «raison de vivre». Plusieurs Japonais pensent que chacun est né pour accomplir un destin particulier, et qu’il faut le trouver et le suivre pour bien vivre sa vie. 

Bon, ce n’est quand même pas un sujet de conversation quotidien, nuance Tatsuko. À Kyoto, d’où elle vient, les gens ne se demandent pas chaque jour: «Pis, as-tu trouvé ton ikigai?» N’empêche, c’est une préoccupation latente.

Tatsuko est bien placée pour le savoir. C’est en quelque sorte son ikigai qui l’a amenée à Québec. 

Depuis l’adolescence, Tatsuko rêve de devenir bijoutière-joaillière. Et c’est dans un atelier du Vieux-Québec qu’elle a trouvé son mentor. Il s’appelle Michel Zimmerman. Il pratique le métier depuis 37 ans dans sa plus pure tradition: il fabrique tous ses bijoux à la main, à partir de métal laminé, sans moulage.

«Je suis venue à Québec juste pour apprendre sa méthode, dit Tatsuko à propos de M. Zimmerman. Et je ne l’ai jamais regretté.»

Il y a quelques années, après avoir vu les vidéos de M. Zimmerman sur YouTube, elle lui a demandé de faire un stage. Il a dit oui. Depuis, Tatsuko s’est établie à Québec, qu’elle considère chez elle. D’autant plus qu’elle est tombée amoureuse d’un gars de la place: le fils de M. Zimmerman, Pierre. 

Maintenant, Tatsuko travaille trois jours par semaine dans l’atelier de Michel Zimmerman, sur la côte de la Fabrique. Elle fabrique notamment des bagues pour la bijouterie Zimmerman et pour des clients japonais. Elle profite toujours des conseils de son mentor et tripe toujours autant sur son métier. 

«J’adore ça!, dit-elle. C’est ma passion.»

Les joies gratuites

CHRONIQUE / Vous ne pourrez pas dire que je ne pense pas à vous. Parfois, il m’arrive même de relire vos courriels un an plus tard.

Récemment, j’ai croisé la chute Montmorency en auto et j’ai relu le message d’un monsieur qui m’avait écrit au printemps 2017 pour me parler des «grouillants».

«Hier, à l’heure du souper, je suis passé par la chute Montmorency. Je ne saurai pas trouver les mots pour décrire cette chute gonflée à ce temps-ci de l’année. De partout où je me déplaçais, elle m’apparaissait différente, je ne me lassais plus de l’observer, de l’entendre», m’a-t-il écrit. 

Pendant ce temps-là, me ­décrivait-il, une bonne dizaine de coureurs montaient les 487 marches de l’escalier «panoramique» au flanc de la falaise. «Certains avaient des moniteurs cardiaques attachés à leur avant-bras. Combien parmi eux ont pris le temps de faire une méditation devant la chute après leur exercice? Je lance un chiffre comme ça : 0.»

Par «méditation», le lecteur ne voulait pas dire de s’asseoir, de fermer les yeux et de se concentrer sur sa respiration. Il parlait de méditer dans le sens de contempler la beauté d’une chute majestueuse. Une chute que seuls les touristes s’arrêtent pour regarder, mais que les coureurs ont réduit à un accessoire de jogging. 

Le monsieur, un homme dans la soixantaine, avait un nom pour ces gens très actifs qui n’ont pas de temps pour la contemplation. Ils les appelaient les «grouillants».

L’expression m’est restée en tête depuis. Et je dois vous dire que ces temps-ci, j’en vois partout, des grouillants. Sur les trottoirs, au parc, dans la forêt, sur les lacs. Ils courent, ils nagent, ils roulent, ils grimpent, ils pagaient.

Je n’ai rien contre le sport, même que je joue à la pétanque le dimanche soir. Reste que quand on passe son temps à surveiller son rythme cardiaque sur sa montre, difficile d’admirer la beauté qui nous entoure. 

Il peut y avoir un temps pour les deux, bien sûr. Mais comme le notait mon envoyé spécial à la chute Montmorency, on dirait qu’il y en a juste pour le premier. 

«La beauté des choses existe dans l’esprit de celui qui les contemple», disait le philosophe David Hume, que je n’ai jamais pris le temps de lire, mais qui a de très belles citations sur Internet. 

Peu importe, c’est vrai : on ne peut apprécier la grâce des choses qu’en s’arrêtant pour les contempler. L’observation attentive donne accès à tous les remous de la conscience : images, sons, saveurs, sensations, émotions et pensées susceptibles de nous procurer des expériences positives.

Au secondaire, j’avais un prof de morale qui nous parlait souvent des «joies gratuites», ces petits moments du quotidien qui nous font du bien et qui ne coûtent rien, genre enfiler un vêtement propre, faire la grasse matinée le samedi, plonger dans une piscine un jour de canicule, recevoir un compliment, boire une bière après une journée de travail et, oui, regarder un coucher de soleil.

Durant des années, j’ai trouvé cette idée épouvantablement quétaine. Mais en lisant sur la populaire pratique bouddhiste de la «pleine conscience» — qui consiste, en gros, à être attentif au moment présent —, j’ai réalisé qu’on loupait effectivement beaucoup de joies gratuites dans une journée. Or, qui peut vraiment se passer d’un truc gratuit? Et joyeux? 

Pour que les joies gratuites enchantent notre cerveau, le neuroscientifique Rick Hanson recommande de les savourer au moins 20 à 30 secondes, en ne se laissant pas distraire par autre chose. 

Je ne sais pas si les grouillants y arrivent. Chaque fois que je roule vers la Côte-de-Beaupré et que je passe devant la chute Montmorency, j’ai une petite pensée pour eux. J’espère qu’ils prennent le temps d’apprécier la beauté de ce vertigineux plongeon de la rivière Montmorency vers le fleuve Saint-Laurent. Et je me dis que, moi aussi il serait peut-être temps que je m’y arrête. 

En attendant, il y a bien d’autres joies gratuites. Encore plus en vacances...! De retour dans trois semaines. 

Chronique

Comment créer sa chance

CHRONIQUE / Les milliers d’acteurs qui courent les auditions à Los Angeles rêvent d’être chanceux comme Harrison Ford.

Vous ne le saviez peut-être pas, mais l’inépuisable comédien derrière deux des plus illustres héros hollywoodiens — Han Solo et Indiana Jones — a failli tomber dans le ravin de l’anonymat.

Quand il est arrivé à Los Angeles dans les années 60 en espérant briller à l’écran, Ford a reçu si peu d’attention qu’il a été obligé de se trouver un boulot de menuisier. Un jeune réalisateur l’a embauché pour installer des armoires dans sa maison. Ils se sont bien entendus, et le réalisateur lui a confié un petit rôle dans un film à petit budget qu’il était en train de tourner.

Le film, refusé par six studios jusqu’à ce que Universal se lance, s’intitulait American Graffiti. Contre toute attente, il a finalement été un énorme succès. Son réalisateur? Un dénommé George Lucas. Quelques années plus tard, Lucas allait donner un rôle à son ami dans un autre film qui n’excitait guère les studios: Star Wars. The rest, comme on dit, is history.

«Pour Ford, la rencontre fortuite avec Lucas a mené à une cascade d’événements qui l’ont conduit à devenir une des plus grandes stars de sa génération. Si ce n’avait pas été des armoires, il n’aurait peut-être jamais été catapulté dans la célébrité internationale avec Star Wars», écrivent Janice Kaplan et Barnaby Marsh dans leur fascinant nouveau livre sur la chance, intitulé How Luck Happens (Comment la chance se produit, pas encore traduit en français).

Un jour ou l’autre, on fait tous des rencontres chanceuses. On ne croise peut-être pas des George Lucas, mais des gens qui nous aident à trouver un boulot formidable, notre BFF ou l’âme sœur.

Plusieurs personnes ont l’impression que la chance ne relève que du hasard. Or, on aurait beaucoup plus de contrôle sur elle qu’on le pense, font valoir Kaplan, journaliste, éditrice et productrice de télé, et Marsh, un expert de la prise de risque, chercheur aux prestigieuses universités Harvard et Princeton.

D’entrée de jeu, les auteurs citent le philosophe stoïcien Sénèque qui disait: «La chance est ce qui arrive quand la préparation coïncide avec l’opportunité», et ça résume bien leur conception de la chance.

Les gens chanceux, expliquent-ils, sont en général plus persistants que les autres. Ils cognent aux portes jusqu’à ce qu’elles s’ouvrent et ne se laissent pas abattre quand elles restent fermées. L’auteur John Grisham, par exemple, a été rejeté par 28 maisons d’édition avant qu’il y en ait qui accepte de publier son premier roman, Le Droit de tuer. Trente ans plus tard, Grisham a vendu plus de 275 millions de livres dans le monde.

Savoir se placer au bon endroit est aussi une habileté caractéristique des chanceux. Kaplan et Marsh donnent l’exemple de Wayne Gretzky. Le célèbre numéro 99 est réputé pour sa stratégie qui consiste «à aller où la rondelle s’en va, et pas où elle est».

On peut voir cette stratégie à l’œuvre dans l’immobilier. Les entrepreneurs achètent des propriétés dans des quartiers qui commencent à être populaires, juste avant que des nouveaux résidents s’y précipitent et fassent augmenter les prix.

Ceux qui gravitent dans le monde des affaires ont tous entendu parler des vertus du réseautage. C’est vrai que plus on «réseaute», plus les probabilités augmentent que la chance nous tombe dessus.

Pour un chercheur d’emploi, par exemple, Kaplan et Marsh parlent de l’importance de mobiliser non seulement ses «liens forts» (famille, amoureux, amis), mais ses «liens faibles» (connaissances), ce qui multiplie les opportunités. Le même principe s’applique à l’amour. Les célibataires qui enchaînent les séries télé ou fréquentent toujours le même bar ont moins de chances de se trouver un partenaire. Par contre, s’ils sortent de leur zone de confort et vont parler à des inconnus dans un 5 à 7 ou s’inscrivent à un cours de danse, ils devraient faire beaucoup plus de rencontres intéressantes.

Bien sûr, le hasard compte aussi pour beaucoup. Oui, le beau blond ou la belle brune que vous croisez dans un resto, le chercheur de têtes que vous rencontrez dans une ligue de volleyball, l’ami potentiel qui vient de déménager à côté de chez vous donnent l’impression d’être tombés du ciel, et leur arrivée dans votre vie est effectivement fortuite. Mais si vous n’osez pas proposer une «date», offrir vos services ou inviter le voisin à prendre une bière, c’est certain: il ne se passera rien.

Au final, répètent Kaplan et Marsh, c’est ce qu’on fait de notre chance qui compte encore plus que la chance elle-même. Oui, Harrison Ford a été chanceux de rencontre George Lucas. Mais s’il ne l’avait pas persuadé de lui confier les rôles de Han Solo et Indiana Jones, il installerait peut-être encore ses armoires.

Chronique

Les fausses urgences

CHRONIQUE / Ces temps-ci, les magazines foisonnent de suggestions de lectures estivales. Souvent, les articles sont surmontés d’une photo d’un lecteur plongé dans un livre sous un parasol, avec une pile d’autres bouquins qui attendent leur tour sur une petite table extérieure.

Pour ma part, je tente depuis trois étés de terminer Le Chardonneret, un roman de 786 pages. Je l’avance un peu en vacances. Mais le reste de l’été, je n’ai pas le temps. Ou en tout cas, je ne le prends pas. Il y a toujours quelque chose de plus urgent.

Il y a du ménage à faire, de la paperasse à remplir, des comptes à payer, des courses à faire, de la bouffe à cuisiner, des réparations à faire sur la maison... et des statuts Facebook à «liker».

Ça me fend le cœur de ne pas lire plus de romans parce que j’adore ça et que ça empêche mon cerveau de ramollir. Mais pour vraiment en profiter, il faut que je sois en mesure de m’y plonger et de maintenir ma concentration pendant un bon bout de temps. C’est plaisant, mais exigeant.

Alors, je fais passer tout le reste avant.

J’ai appris pourquoi la semaine passée en lisant un article du New York Times intitulé «Pourquoi votre cerveau vous pousse à accomplir des tâches moins importantes».

C’est à cause d’un phénomène appelé «l’effet d’urgence». En gros, c’est que notre esprit a tendance à prioriser les activités qui donnent une satisfaction immédiate plutôt que les celles qui offrent une récompense à long terme.

C’est pourquoi lorsque vous songez à vous atteler à une activité plus laborieuse, votre cerveau se trouve soudainement un paquet de tâches plus pressantes.

Le journaliste, Tim Herrera, racontait par exemple qu’avant de commencer à écrire sa chronique, il avait rempli des documents pour renouveler son passeport; coupé les ongles de son chat; acheté des articles ménagers; répondu à quelques messages sur Instagram; et mangé une collation.

Quoi faire pour déjouer son cerveau?

Herrera suggère d’emprunter un truc à l’ancien président américain Dwight D. Eisenhower, qui avait l’habitude de trier ses tâches en quatre catégories : important/urgent; important/non urgent; non ­important/urgent ; non ­important/non ­urgent. Les tâches urgentes sont celles qui ont une date butoir et les tâches importantes sont celles qui ont du sens pour vous.

Cette semaine, j’ai réécouté le Ted Talk de Laura Vanderkam, une spécialiste de la gestion du temps, qui racontait sa rencontre avec une femme très occupée, qui gère une entreprise avec 12 salariés, et a six enfants. Vanderkam l’a appelée pour convenir d’un rendez-vous un jeudi matin. Elle n’était pas disponible. C’était prévisible, non?

Eh bien la femme d’affaires ne travaillait pas ce matin-là. Elle était partie en randonnée. Il faisait beau et elle avait envie de se promener. Intriguée, Vanderkam lui a demandé comment elle avait trouvé du temps pour se balader en montagne.

«Tout ce que je fais, chaque minute passée, c’est mon choix», lui-t-elle répondu.

C’est une nuance éclairante. Souvent, quand on ne fait pas un truc qu’on aurait aimé accomplir, on fournit la raison habituelle : «ah, je n’ai pas eu le temps». On devrait plutôt dire : «je n’ai pas pris le temps».

Parce que, oui, c’est souvent un choix. La liste des «il faut que» est inépuisable et on pourrait y consacrer notre été au complet. Mais pendant ce temps-là, la vie passe et notre santé mentale en souffre. Alors peut-être qu’on devrait traiter les activités qui nous font du bien à l’âme avec le même empressement que les «vraies» priorités?

Le choix de céder à de fausses urgences donne la satisfaction immédiate de la tâche accomplie. Mais il peut nous empêcher de terminer des projets qui nous tiennent à cœur. Ne serait-ce que de finir un roman…

Chronique

Sois gentil, ferme-la!

Sois gentil, ferme-la! Le spectacle venait de commencer au parc de la Francophonie, j’avais hâte de me remplir les oreilles de l’électro-lounge planant de Bonobo. Mais à côté de moi, il y avait une bande de vingtenaires qui jasaient en gueulant comme dans un bar.

Ils se racontaient leurs péripéties de la semaine et riaient à gorge déployée. Autour d’eux, tout le monde les regardait avec des gros yeux.

Mais les trois gars et les deux filles avaient du fun à jacasser et à se taper les cuisses en buvant leur Coors Light. Bonobo avait beau déployer toute son artillerie musicale sur scène — ils n’en avaient rien à foutre. Ils étaient juste là pour socialiser.
Irrité, j’ai fait signe à un des gars de baisser le ton. Il a roulé les yeux et s’est retourné vers ses amis, l’air de dire : c’est quoi le rapport.

Le rapport, c’est que la plupart des spectateurs du Festival d’été — ou dans n’importe quel show, d’ailleurs — vont là pour écouter la musique d’un artiste. Pas pour t’entendre raconter ta semaine ou des jokes de mononcle.

C’est peut-être parce que je vieillis que je deviens plus grincheux. Mais j’ai l’impression qu’il y a de plus en plus de jeunes gens qui ne savent pas se comporter dans une foule. Il me semble que c’est la moindre politesse de cesser de bavarder quand les premières notes résonnent, non?

Évidemment, on n’est pas dans un concert de classique. Tu peux gueuler tant que tu veux pour encenser un artiste, demander un rappel ou lui lancer un «ON T’AIIIIME» (insérez le nom de votre musicien préféré) à lui fendre le cœur.

Évidemment que le plaisir d’un spectacle n’est pas qu’auditif. Il est aussi dans le sentiment de communion avec l’audience et ceux qui s’agitent sur scène. Mais si t’as envie de jaser d’autre chose avec tes amigos, s’il vous plaît, fais ça ailleurs — ça gâche la communion.

Oh, et si tu reçois un appel sur ton cell, pas obligé de le prendre non plus… C’est le bon moment de texter.

Cette semaine, mon ancien collègue et animateur à la radio de Radio-Canada, Guillaume Dumas, a mis sur Facebook un article de Stephen Thomson, de la radio publique américaine NPR. Le journaliste et critique de musique répondait à un lecteur qui lui demandait : «Puis-je demander à des personnes qui parlent fort à un concert en plein air de se la fermer?»

Thomson expliquait que c’était pire de bavasser à haute voix lors d’un spectacle à l’intérieur. Les conversations dans une salle sont un peu comme de la «fumée secondaire», illustrait-il. «Mais à l’extérieur, le calcul est plus compliqué, considérant notamment l’espace dont vous disposez».

Le critique musical suggère des moyens pacifiques de faire part de votre mécontentement : dévisager, faire un «chut!» ou y aller avec des affirmations qui commencent par «je», comme : «J’ai de la misère à entendre le spectacle»...

«Prononcer quelques mots doux à la poursuite de la quiétude n’est pas un vice», écrit Thomson.

Et si on n’est pas trop coincé, on peut juste changer de place. Heureusement, le parc de la Francophonie respirait un peu pour Bonobo, et c’est ce qu’on a fait. 

Au milieu du spectacle, j’ai regardé en arrière et j’ai vu le club social qui jacassait encore. Un des gars m’a vu. 

Cette fois, c’est moi qui ai roulé les yeux.

Musique

Gentleman Grohl

CHRONIQUE / La mère de Dave Grohl, Virginia, part souvent en tournée avec les Foo Fighters. Elle a l’habitude de s’assoir sur une chaise pliante sur le côté de la scène. De là, elle aime voir l’euphorie des fans devant les prestations déchaînées de son fils.

«C’est le meilleur siège», a-t-elle confié à un journaliste du Guardian. «J’aime regarder le public. Je ne veux pas qu’ils me voient, alors je reste en arrière. Mais j’aime leur réponse.»

Elle a de quoi être fière de son Dave. À 49 ans, il est le meneur d’une des formations rock les plus populaires au monde, en plus d’avoir été le batteur de Nirvana, groupe phare du grunge.

Après plus de deux décennies de carrière, les Foo Fighters font encore partie des têtes d’affiche des plus grands festivals de musique de la planète. Lundi, ils seront d’ailleurs au Festival d’été de Québec, devant une foule qui s’annonce gigantesque sur les plaines d’Abraham. 

Mais vous savez de quoi maman Grohl est la plus fière ? Du titre de «l’homme le plus gentil du rock» maintes fois décerné à son fils. 

Dans une livre que Virginia Grohl a écrit sur les mères de rock stars — elle a notamment interviewé celles de Pharell, de Dave Matthews, d’Amy Winehouse, de Michael Stipes (REM) et de Mike D’s (Beastie Boys) —, elle rapporte notamment que les mères «apprécient secrètement» les actes de générosité et de gentillesse de leur progéniture, pas mal plus que les Grammy. 

Il faut dire qu’elle est choyée en la matière. Des exemples? En tournée, il a remplacé le batteur malade de Cage The Elephant qui faisait la première partie des Foo Fighters. Il a joué dans les garages de ses fans. Il soutient financièrement une quinzaine de fondations. Il est réputé pour être un des gars les plus accueillants en coulisse. Il a déjà laissé 2000 $ de pourboire au bar d’un hôtel de Philadelphie.

Alors qu’il pourrait très bien être une autre de ces vedettes narcissiques et capricieuses, Dave Grohl s’efforce d’être un gentleman. C’est intrigant, non? Pourquoi un homme si riche et adulé tient-il à être aussi gentil? 

Sans doute parce que ça lui fait du bien à lui aussi.

Dans nos sociétés individualistes, il y a un tas de gens qui croient dur comme fer au chacun pour soi. Qui pensent que le chemin de la béatitude passe par l’incessante satisfaction des désirs, l’égoïsme dans le tapis.

Mais la recherche moderne va à l’encontre de cette idée. Elle a montré que, peu importe notre niveau de richesse, le fait de consacrer des ressources à d’autres, plutôt que d’avoir de plus en plus pour soi-même, apporte un bien-être durable.

Des chercheurs ont notamment constaté que la gentillesse était le plus important indice de la satisfaction et de la stabilité dans un couple. 

Vous trouvez peut-être que l’émission Donnez au Suivant, où Chantal Lacroix exauce le vœu d’une personne qui doit à son tour rendre la pareille, en aidant quelqu’un d’autre, est quétaine. Mais les actes de gentillesse aléatoires sont une des stratégies les plus efficaces pour ajouter du bonheur dans sa vie, indique la chercheuse en psychologie positive Sonja Lyubomirsky dans son livre Comment être heureux et le rester.

Dave Grohl a compris ça. Dans une entrevue à NME, il se désolait que les musiciens passent trop de temps devant leur ordinateur sur scène au lieu de «rocker» pour vrai. 

«Le bonheur, la chance ou un sentiment agréable — peu importe comment vous voulez l’appeler — est basé sur l’interaction entre les humains, sur le bonheur d’être avec les autres, en leur offrant quelque chose qui leur est cher. La musique est un moyen parfait pour ça», a dit Dave Grohl au site NME. 

Je suis sûr que sa mère serait d’accord. 

Chronique

Les amateurs de sport ont raison

CHRONIQUE / Ces temps-ci, le bar sportif Le Troquet, à Québec, ouvre tôt le matin. Les clients ne veulent pas manquer une minute des matchs de la Coupe du monde.

La semaine, décalage avec la Russie oblige, les braves partisans sont prêts à devancer leur alarme matinale pour ne pas rater un but de leur équipe nationale.

Même samedi passé, jour de grasse matinée, le bar «était plein à craquer» dès 6h du matin pour le match de la France contre l’Australie, raconte le propriétaire du Troquet et du Billig voisin, Yves Leliboux. 

Quarante partisans s’entassaient dans l’estaminet de 30 places, de loin le plus animé de la rue Saint-Jean encore endormie. À des milliers de kilomètres du stade de Kazan, les partisans recréaient à leur manière «l’ambiance d’un match de foot!» décrit M. Leliboux. 

La partisanerie sportive est un phénomène étrange, quand on y pense. Des tas de gens se rassemblent pour encourager des athlètes millionnaires lors d’un match dont l’issue n’aura strictement aucun impact sur leur vie. 

Pourquoi les amateurs de sports sont-ils prêts à autant de sacrifices — de temps, d’argent, de sommeil — pour suivre les performances de leurs équipes sportives favorites? 

Je dois avouer que j’ai du mal à comprendre. Je suis un amateur de sport très superficiel. Je survole les grands titres, m’émeus seulement des performances exceptionnelles et ne suis attentivement que les compétitions qui reviennent aux quatre ans : les Jeux olympiques et la Coupe du monde de soccer. 

En même temps, j’envie la fièvre des vrais amateurs de sport. Ceux qui emploient le «nous» en parlant de leur équipe de football, peuvent endurer les lignes ouvertes sur la transaction Domi-Galchenyuk ou se lèvent à 5h pour regarder la Coupe du monde.

Et vous savez quoi? Les amateurs de sports ont raison. Oui, ceux qui nous font soupirer avec leurs obsessions pour les statistiques, leurs tics de collectionneurs et leur inclinaison pour la fanfaronnade reçoivent un dividende de leur passion. Un bénéfice auquel les touristes du sport comme moi ont plus rarement accès — celui de la joie collective.

Le sociologue du sport Allen Guttman comparait le comportement des foules lors de matchs de hockey, de baseball, de basketball, de football ou de soccer aux Saturnales de l’antiquité romaine. Ces fêtes en l’honneur du dieu Saturne donnaient lieu à de grandes réjouissances populaires. 

Les matchs de sports professionnels sont aujourd’hui des «occasions saturnaliennes pour l’expression désinhibée d’émotions qui sont étroitement contrôlées dans notre vie ordinaire», écrit Guttman. 

Ce n’est pas pour rien que les partisans sont prêts à payer des centaines de dollars pour voir un match dans un amphithéâtre alors qu’ils pourraient le regarder à la télé. C’est pour goûter ce sentiment d’euphorie qui se propage dans la foule quand l’équipe chérie fait vibrer les cordages. 

Cette contagion jubilatoire s’explique par l’action des neurones miroirs, des cellules du cerveau qui imitent automatiquement les émotions de nos vis-à-vis — d’où, notamment, notre grande sensibilité à l’humeur des autres. 

Je me souviens d’avoir jasé avec des Français qui avaient célébré sur les Champs-Élysées après la victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde, en 1998, disputée dans l’Hexagone. Ils avaient l’impression de ne faire qu’un avec la foule.

En 2002, je m’étais retrouvé dans la salle de réception d’un hôtel en Turquie, avec une trentaine de Turcs et de touristes rassemblés devant un petit écran de télé. L’équipe nationale participait pour une rare fois à la Coupe du Monde. 

Je me souviens d’avoir crié à en perdre la voix quand les Turcs marquaient un but. Mes cellules miroirs devaient surchauffer. 

Mais ce n’est pas tout. Les amateurs de sport récoltent aussi d’autres bénéfices moins ponctuels. Les chercheurs qui se sont penchés sur eux ont entre autres remarqué que leur niveau général de satisfaction dans la vie était plus élevé que la moyenne des gens.

Le sentiment d’appartenance et les affinités qui se créent autour de leur engouement pour une équipe sportive influent positivement sur leur niveau de bonheur. Bref, les amateurs de sport ont tendance à être plus heureux. 

En tout cas, je ne sais pas ce que vous faites samedi, mais il y a un match Belgique/Tunisie. Ça commence à 8h.

Chronique

Ça me tente pas

CHRONIQUE / Hubert Lenoir est calé dans un fauteuil rouge, la main dans un plat de bonbons. Il grignote des réglisses, des vers en gelée et autres jujubes gorgés de sirop de maïs riche en fructose.

Ce n’est pas bon pour la santé. Mais c’est un peu ça l’idée de la nouvelle vidéo du magazine science et société pour ados Curium avec le plus célèbre artiste androgyne de Beauport : parfois, il faut briser les règles. 

«En fait, quand t’es jeune, t’apprends à l’école, rapidement, qu’il y a des règles qui sont écrites, dit Lenoir. Quand tu reviens de la récréation, par exemple, ben là il faut que tu fasses comme une belle ligne avant de rentrer dans la classe». 

Or, si «tu veux faire valoir tes points, si tu veux faire valoir tes valeurs, ben c’est important de ne pas respecter l’ordre établi, poursuit-il. Puis de ne pas tomber sous les exigences de la société, puis devenir un mouton comme tous les autres.» 

Je suppose que c’est logique de dire ça quand l’anticonformisme nous a apporté autant de succès. En ce sens, Hubert Lenoir, un provocateur assumé, est la preuve vivante que les emmerdeurs attirent la gloire.

Mais est-ce que la désobéissance est aussi importante que le dit Lenoir? Et importante pour quoi, d’ailleurs? Devenir célèbre? Réussir sa carrière? Être heureux? 

Je vous ai déjà parlé de la célèbre Grant Study. Des chercheurs de l’Université Harvard ont suivi plusieurs cohortes d’hommes durant presque toute leur vie et ont analysé une myriade de facteurs qui pouvaient affecter leur bien-être et leur santé. 

Robert Waldinger, le directeur de la recherche, a déjà résumé les conclusions de l’étude en trois phrases. «Eh bien, les leçons ne portent pas sur la richesse, ou la célébrité, ou le travail. Le message le plus évident qui ressort de cette étude de 75 ans est celui-ci : les bonnes relations nous rendent plus heureux et en meilleure santé. C’est tout.»

Mais comment fait-on pour avoir de bonnes relations avec les autres? Depuis les années 80, le chercheur en psychologie John Coie et ses collègues tentent de comprendre pourquoi certains enfants sont acceptés par leurs pairs, alors que d’autres sont rejetés.

Ils ont observé des centaines d’heures de bandes vidéo d’enfants en train de jouer. Il en est ressorti que ceux qui avaient les meilleures relations possédaient certaines habiletés sociales de base : la participation, la communication, la coopération, l’esprit sportif, la capacité de résolution de conflits. 

Ces compétences ne font pas toujours bon ménage avec l’anticonformisme. Du moins, pas quand Hubert Lenoir dit aux jeunes : «Faites ce que ça vous tente.» Ou explique qu'il ne fait pas ce qu'on lui demande parce que, t'sais, ça ne lui tente pas. 

Participer, communiquer, coopérer, avoir l’esprit sportif et résoudre des conflits requiert une part d’abnégation. Parfois, il faut être capable de mettre de côté ses envies pour satisfaire celles du groupe. Et c’est aussi vrai, j’imagine, pour les ados ou les adultes, vu que les études montrent que la popularité d’une personne tend à demeurer stable au cours de sa vie. 

Mais si on reste chez les enfants, Coie et ses collègues ont montré que ceux qui étaient acceptés par leurs pairs avaient tendance à rappeler amicalement les règles du jeu aux autres et à avoir des comportements prosociaux. Les enfants rejetés, eux, insultaient, menaçaient et taquinaient leurs amis, et ils étaient les moins susceptibles de suivre les règles. 

Or, les enfants les plus appréciés se distinguaient aussi d’une autre façon : ils proposaient de nouvelles façons de jouer avec les jouets. Ils savaient aussi étirer les règles. 

Spécialiste en sciences du comportement et professeur elle aussi à Harvard, Francesca Gino a documenté les vertus de la rébellion dans le monde du travail. L’anticonformisme, énumère-t-elle dans un article de la Harvard Business Review, favorise l’innovation, améliore les performances et peut hausser le statut d’une personne plus que la conformité.

Par exemple, une de ses recherches a montré que les observateurs jugent qu’un conférencier qui porte des souliers de course rouges, un pdg qui fait le tour de Wall Street en chandail et en jeans, et un présentateur qui crée son propre modèle PowerPoint plutôt que d’utiliser celui de son entreprise est vu comme ayant un statut plus élevé que ses homologues qui se conforment aux normes du monde des affaires.

Ses recherches montrent aussi que le fait d’aller à contre-courant donne le sentiment d’être plus unique, engagé et créatif. 

Dans la vidéo de Curium, Hubert Lenoir nuance son je-m’en-foutisme : «Je ne dis pas qu’il faut écouter aucune règle, mais c’est important de voir celles qu’on ne veut pas respecter», dit-il. 

Je ne voudrais pas avoir l’air conformiste. Mais là-dessus, je suis bien d’accord avec lui. 

Nous, les humains

Une deuxième âme

CHRONIQUE / Plus l’été approche, plus le Vieux-Québec appartient aux touristes. Tant qu’à y être, on pourrait mettre le quartier au complet sur Airbnb? OK, on vous le laisse jusqu’à la fin août. On le reprend à la rentrée.

Quoiqu’à bien y penser, les touristes me manqueraient un peu. J’aime plus ou moins les voir, mais j’adore les entendre.

Rue Saint-Jean, à la boulangerie chez Paillard, plus la file est longue, mieux c’est. Je ferme les yeux et j’écoute. Chinois. Espagnol. Allemand. Anglais. Russe. Arabe. Un régal auditif, je vous dis.

Polyglotte de justesse, je comprends seulement le français et l’anglais, mais j’aime le son des autres langues sur mon tympan; c’est comme des saveurs sur mes papilles.

Tout ça pour dire que j’ai eu le goût d’une autre petite virée chez Paillard, vendredi, en visionnant un fascinant plaidoyer pour la diversité linguistique.

C’est une présentation Ted Talk donnée par une chercheuse en psychologie cognitive biélorusse qui s’appelle Lera Boroditsky.

Mme Boroditsky nous dit que les langues ne sont pas que de simples relais de la pensée interchangeables. Elles façonnent aussi la manière dont on pense.

«Parler une autre langue est posséder une deuxième âme», disait Charlemagne.

Eh bien, la science dit que c’est vrai.

Avec son équipe, Boroditsky a elle-même mené plusieurs études qui montrent que l’architecture d’une langue influence le comportement de ceux qui la parlent.

Elle a notamment travaillé avec une communauté autochtone en Australie. Les Kuuk Thaayorre, c’est leur nom, n’utilisent pas les mots «gauche» et «droite», mais seulement les points cardinaux : nord, sud, est et ouest.

Par exemple, vous «diriez quelque chose comme : “Oh, il y a une fourmi sur votre jambe sud-ouest.” Ou, “déplacez un peu votre tasse vers le nord-nord-est”», illustre Boroditsky.

En fait, les Kuuk Thaayorre se saluent en se demandant dans quelle direction ils vont : «Nord-est. Toi?»
— Sud-Ouest. Sinon, quoi de neuf?

Imaginez à quel point leur langue vous bâtit un sens de l’orientation si chaque fois que vous croisez une connaissance vous êtes obligés de vous situer dans l’espace. Google map peut aller se rhabiller.

Faites vous-mêmes le test maintenant, suggère Boroditsky. Ou que vous soyez, fermez les yeux, puis essayez de pointer le nord-ouest. Pas sûr, hein?

Il y a aussi une myriade de différences dans la manière dont les langues décrivent leur environnement. Vous n’ignorez sans doute pas que les Inuits ont une dizaine de mots pour la glace et une dizaine pour la neige. Mais saviez-vous que les Russes, qui disposent de plusieurs mots pour nommer les bleus clairs et sombres, distinguent mieux les nuances de bleu?

Encore plus fascinant, les Pirahãs, un peuple qui vit en Amazonie, n’ont pas de mots pour les chiffres, seulement des expressions vagues de quantité comme «peu» ou «beaucoup». Paraît-il qu’ils ne sont pas doués pour les inventaires, mais ne s’en font pas avec les prix.

«Les esprits humains ont inventé non pas un univers cognitif, mais 7000 — il y a 7000 langues parlées dans le monde», dit Boroditsky.

«Ce qui est tragique, c’est que nous perdons beaucoup de cette diversité linguistique tout le temps, poursuit-elle. Nous perdons environ une langue par semaine et selon certaines estimations, la moitié des langues du monde disparaîtra au cours des cent prochaines années».

Quand une langue se perd, ce ne sont pas juste ses mots qui périssent avec elle, mais sa manière de concevoir le monde.

Je ne sais pas jusqu’où va notre pouvoir de protéger la diversité linguistique. Ce qui est sûr, c’est qu’au Québec on peut commencer par mieux parler et écrire notre propre langue. Et si possible, en apprendre une autre.

Avec mon sens de l’orientation pourri, je devrais aller faire un tour chez les Kuuk Thaayorre en Australie.
— Où t’as mis ton dictionnaire?
— Nord-est, nord-est.