La file d’attente devant la succursale de la Société québécoise du cannabis du chemin Sainte-Foy, entre le Couche-Tard, la station d’essence et la poissonnerie, s’étirait. Avec la pluie, l’attention frénétique des médias et la longueur inattendue de l’attente, on se serait cru à l’ouverture du IKEA, il y a deux mois.

Ma première poffe

CHRONIQUE / J’ai respiré ma première poffe avant 10h, dans la file d’attente devant la succursale du chemin Sainte-Foy, entre le Couche-Tard, la station d’essence et la poissonnerie.

De la fumée secondaire d’un pot illégal, forcément. Mais personne ne s’en est formalisé parmi ces fumeurs aguerris, alignés dans l’antichambre du grand jour.

Avec la pluie, l’attention frénétique des médias et la longueur inattendue de l’attente, on se serait cru à l’ouverture du IKEA, il y a deux mois.

Un même besoin de meubler son ennui. De satisfaire sa curiosité. D’être là où ça se passe et d’appartenir à quelque chose. De pouvoir dire, en se gonflant les poumons : j’étais là le premier matin. J’ai fait partie de l’histoire, fût-elle toute petite.

À cette différence qu’il n’y avait pas cette fois ni dignitaires, députés ou ministres dans la haie d’honneur pour applaudir béatement l’entrée des premiers clients. 

L’événement en fut peut-être moins glamour, mais plus digne.

Dans la file, une forte majorité d’hommes. Le nouveau premier ministre François Legault aurait eu peine à y choisir un conseil des ministres égalitaire, eut-il voulu s’intéresser aux fumeurs de pot. 

Cela soulève une ou deux questions intéressantes pour les sociologues. 

Le pot est-il à ce point une affaire d’hommes? Ou serait-ce que les femmes sont simplement moins pressées à acheter «légal», plus discrètes sur leur consommation ou avaient moins de temps à perdre dans les files d’attentes du pot que dans celles des IKEA?   

Une affaire d’hommes, donc. 

En remontant la file, j’ai croisé leurs regards : fébriles, excités, placides, curieux, souriants, froids, chaleureux, rêveurs. Au travers, une bonne dose d’abonnés absents. Rien pour rassurer ceux qui s’inquiètent de l’impact de la légalisation sur les plus vulnérables.  

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Un accidenté du travail originaire de la Gaspésie. La cinquantaine. Une niveleuse lui a reculé dessus en 1998 sur un chantier routier. Blessures à une jambe et à une épaule. Des années en chaise roulante. Il a depuis recommencé à marcher, mais n’a plus jamais travaillé.

Depuis l’accident, il achète son pot au noir pour soulager la douleur. Il avait ses fournisseurs en Gaspésie et maintenant à Québec, mais croit que sera plus facile à la Société québécoise du cannabis (SQDC).

Deux jeunes préposés aux bénéficiaires dans un établissement de Québec. Le premier prend du pot pour décompresser après le travail. 

Le second de l’huile de CBD sans effet psychoactif, pour calmer l’anxiété. Une goutte le matin, une autre le soir, même les jours de travail. Surtout les jours de travail peut-être.

Leur métier est le plus exigeant, le plus mal payé et le plus sous-estimé de notre société.  

Ça ne rend peut-être pas acceptable l’idée que des préposés aux bénéficiaires puissent travailler sous l’effet du cannabis, mais si ça se trouvait, ce n’est pas moi qui jetterais la première pierre.

Une étudiante de première année en droit. Elle avait cessé de fumer en attendant le jour où ce serait légal, m’a-t-elle d’abord dit, mais j’en doute.

J’ai vu qu’elle en savait autant sur le cannabis Sativa que sur l’habeas corpus. Ça aide, dit-elle, à lutter contre la procrastination et lui donne de l’énergie pour faire le ménage. Il n’y a pas de sots motifs.

Un installateur dans les télécoms est venu pour son épouse atteinte de sclérose en plaques. 

Le médicament prescrit à la clinique antidouleur ne fait plus effet et crée des maux de tête, explique-t-il. À l’évidence, il y trouve aussi son compte.

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Un employé de service dans un hôtel cinq étoiles. La mi-cinquantaine. Serein avec lui-même, mais il ne voudrait pas que sa mère apprenne qu’il fume du pot.

Il avait l’habitude d’acheter en ligne. A été «agréablement surpris» par la qualité du service des employés de la SQDC. Ceux de la Société des alcools du Québec devraient y faire un stage, suggère-t-il. Je l’ai trouvé sévère.

Au comptoir, il a demandé sept grammes de fleurs d’intensité forte, mais s’est laissé convaincre de réduire le niveau et qu’il aurait quand même un «bon trip».

Il a roulé son premier joint légal sitôt rentré à la maison. On s’est parlé au téléphone peu après. Résultat concluant, disait-il. 

Il s’apprêtait à enfourcher sa guitare pour jouer (très mal, disait-il) du Pink Floyd. Ça m’a semblé très cohérent.

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Aux premières heures du matin, des représentants d’une centrale syndicale, ensachés dans des ponchos de plastique bleu, flânant près de la file comme des pushers à un show rock.

Pressés de syndiquer les employés de la SQDC, alors que c’est peut-être les fumeurs de pot qui auraient besoin d’un syndicat pour faire valoir leurs «droits». 

On a appris mercredi que même les Plaines leur seront interdites, après les rues, les trottoirs, les parcs, espaces publics et logements dans les grandes conciergeries. 

C’est dire que seuls les occupants de résidences unifamiliales pourront fumer du cannabis. 

Les chartes ne l’avaient pas vu venir, mais quelqu’un, un jour, voudra contester cette discrimination devant les tribunaux.

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Je suis retourné à la succursale au milieu d’après-midi. La file était plus longue qu’à l’ouverture le matin. Loin de se dissiper, l’effet du cannabis s’était maintenu. J’ai renoncé à attendre. 

Sur la route du retour, mon pneu avant droit s’est dégonflé à son tour. Crevaison dans l’heure de pointe. Premier bad trip à cause du pot, sans avoir pris une première poffe.

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