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Réjean Hébert
Collaboration spéciale
Réjean Hébert

L’urgence d’améliorer les soins à domicile

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CHRONIQUE / La pandémie a révélé l’insuffisance des soins et services aux personnes âgées. Plus de 80 % des décès liés à la COVID-19 sont survenus dans des milieux de vie collectif : CHSLD, ressources intermédiaires et résidences pour aînés. La pandémie a surtout touché nos réfugiés de l’âge, ces vieux et ces vieilles déportés par choix ou nécessité, faute de conditions assurant leur sécurité et leurs soins à domicile. Les taux de mortalité lors de la première vague parlent d’eux-mêmes : 91 décès par 1000 personnes en CHSLD, 22 en ressources intermédiaires, 8 en résidences pour aînés et à peine 0,5 à domicile. Pour que ces morts n’aient pas été vaines, il est urgent de réformer les soins et services à domicile.

Toutes les enquêtes le démontrent : les personnes âgées veulent vieillir chez elles. C’est là qu’elles y trouvent la continuité de leur environnement et de leurs relations sociales. C’est aussi là qu’elles devraient compter sur des soins et services de soutien en cas de perte d’autonomie. Or, ces services ne sont actuellement pas accessibles et disponibles en quantité suffisante. Le Québec ne consacre que 15 % du financement public des soins à long terme aux services à domicile, loin derrière la France (près de 50 %) et le Danemark (73 %). Nous avons plutôt priorisé le placement en institutions en finançant des CHSLD, en développant des ressources dites intermédiaires et en subventionnant des résidences pour aînés à force de crédits d’impôt. En réponse aux milliers de morts en milieu de vie collectif, le gouvernement propose encore de construire en urgence des maisons des aînés : encore une solution institutionnelle. Encore des milieux dits sécuritaires pour enfermer les vieux et les vieilles loin des regards indiscrets d’une société insouciante à leur égard.

En plus, cette approche institutionnelle coûtera cher, très cher, trop cher! Une étude récente d’un groupe de recherche des HEC montre que le statu quo en matière de services de soutien à l’autonomie des personnes âgées entraînera des coûts quatre fois plus élevés en 2050, passant de 6 milliards de dollars actuellement à plus de 25 milliards. Et ce pourrait être plus de 34 milliards selon un scénario moins optimiste et plus probable où les coûts de la main-d’œuvre et de construction augmenteraient. De 1,3 % du produit intérieur brut (PIB), les services aux aînés atteindraient 1,9 à 2,6 % du PIB en 2050.

Un virage s’impose vers des soins et services à domicile mieux dotés et mieux financés. Ce ne sont pas les quelques centaines de millions annoncées qui suffiront pour redresser la situation. Ce n’est pas non plus en finançant les établissements que les services seront plus accessibles. Une étude a montré qu’entre 2011 et 2015, le nombre de services à domicile reçu par les personnes âgées vivant à Sherbrooke avait diminué de façon drastique. Et ce, en dépit d’une injection de 110 millions de dollars pour les soins et services à domicile dans le budget 2013-14, ce qui représentait 4 millions pour l’Estrie. Quelle déception pour l’ancien ministre que je suis. Où est allé l’argent? À l’hôpital sans doute! C’est là la priorité des établissements. C’est sans doute le même sort qui attend les sommes récemment annoncées pour le soutien à domicile.

Et pendant ce temps, les vieux et les vieilles attendent des services qui ne viendront pas. Las d’attendre et de se débrouiller avec les moyens du bord en surtaxant des proches, ils devront se résoudre à déménager vers un espoir de services et de sécurité. Et souvent en pleine catastrophe, en passant par l’urgence et l’hôpital.

Il faut investir davantage, mais aussi différemment : en finançant les personnes au lieu des établissements. C’est ce que de nombreux pays européens et asiatiques ont implanté : une assurance publique de soins à long terme. C’est ce que j’ai voulu mettre en place pour le Québec avec l’assurance autonomie. Une allocation publique basée sur le niveau d’incapacités des personnes qui choisissent à quels services affecter ces sommes parmi le plan de services élaboré par un professionnel de la santé. Une solution simple qui révolutionnait pourtant le financement des soins à long terme en mettant l’usager au cœur des décisions. Tout était prêt pour son implantation, mais le projet de loi est mort avec la défaite électorale de 2014. Heureusement, « les idées ne meurent pas, elles s’endorment et se réveillent plus fortes qu’avant de s’endormir » dit Alexandre Dumas.

Espérons que l’hécatombe de la pandémie sonnera le réveil des troupes et nous incitera à nous mettre au boulot. Nous devons entreprendre un vaste chantier pour améliorer la qualité des soins en CHSLD certes. Mais il faut surtout prioriser les soins et services à domicile afin que l’institution ne soit réservée qu’à ceux et celles pour qui c’est la seule et dernière solution. Avant d’en arriver là, on devrait permettre à nos vieux et nos vieilles de demeurer à domicile en leur procurant les services nécessaires. C’est là un projet de société réalisable et essentiel.

Réjean Hébert

Professeur à l’École de santé publique de l’Université de Montréal