Derrière chaque signalement à la Direction de la protection de la jeunesse, il y a des humains. Il y a un intervenant ou une intervenante qui doit se rendre sur les lieux, qui doit poser des questions, qui a la tâche essentielle, et délicate, de voir si le signalement est justifié, si des enfants sont en danger. Ou pas.

Loto-DPJ

CHRONIQUE / Pour l’année 2017-2018, pour tout le Québec, il y a eu presque 100 000 signalements faits à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), 96 014 pour être précis.

C’est 5 % de plus que l’année précédente.

Presque 40 000 signalements ont été retenus. Ça veut dire que dans 40 % des cas, la DPJ est intervenue d’une façon ou d’une autre pour corriger une situation. 

C’est 8 % de plus que l’année précédente.

Derrière chaque signalement, il y a des humains. Il y a un intervenant ou une intervenante de la DPJ qui doit se rendre sur les lieux, qui doit poser des questions, qui a la tâche essentielle, et délicate, de voir si le signalement est justifié, si des enfants sont en danger. Ou pas.

Près de moi, deux amies ont vu la DPJ débarquer dans leur famille. Dans un cas, une famille reconstituée, un nouveau bébé, une ado d’un premier lit qui fait un signalement pour dénoncer son père, une histoire cousue de fil blanc avec le poupon. Pour un enfant de moins de deux ans, on va automatiquement voir.

Une intervenante a été assignée au dossier. Elle est venue voir, elle a posé des questions. Elle a vu clair dans le jeu de l’ado.

Elle a proposé un suivi.

Dans l’autre cas, la famille a eu besoin de plus d’aide et d’un accompagnement. L’intervenante a travaillé avec doigté.

Il y a cinq ans, j’ai écrit une chronique, «À l’urgence des enfants poqués», j’y racontais une journée passée au centre d’appels de la DPJ, là où entrent les signalements. En 2017-2018, le téléphone a sonné presque 10 000 fois.

Presque 30 fois par jour.

J’expliquais comment les intervenantes devaient, à partir d’une série de questions, se faire une tête sur ce qui se passait. J’avais jasé avec une des intervenantes, elle mesurait l’importance de chacune de ses décisions. «Quand la DPJ débarque, c’est une fracture dans la famille, qu’on le veuille ou pas.»

Surtout quand la DPJ doit intervenir.

Les gens qui m’écrivent pour me parler de la DPJ le font pour en parler en mal, jamais en bien. Mais je suis convaincue que, dans l’écrasante majorité des situations, les décisions qui sont prises sont justes et elles sont prises pour les bonnes raisons. 

Pour protéger les enfants.

Mais, parfois, ce n’est pas le cas. Malgré toutes les grilles d’analyse, toutes les procédures, il arrive que la décision ne soit pas la bonne. 

Quand j’écris sur des cas qui posent problème, je reçois immanquablement des courriels de gens qui vivent à peu près la même chose. Et, même si je n’indique jamais le nom des intervenants en cause, je les retrouve dans certains courriels. Même le nom d’une juge, qui revient dans certains témoignages.

Des hasards troublants.

J’ai reçu lundi le courriel d’une mère de six enfants, cinq qui ont moins de 18 ans. Elle s’est tournée vers la DPJ pour avoir de l’aide. Ses deux plus grands, des ados, habitent avec elle et son mari grâce à une «intervenante exceptionnelle», ce sont ces mots. «Nous sommes près d’une fermeture de dossier.»

Les trois autres sont suivis par une autre intervenante, ils n’habitent plus à la maison. «Cette intervenante n’est venue qu’une fois à la maison. La semaine suivante, elle saisissait le tribunal pour m’enlever mes enfants provisoirement. [...] La juge m’a retiré la garde de mes trois plus jeunes.»

Mêmes parents, même maison.

L’intervenante est un élément clé du succès ou de l’échec des interventions. Un ex-directeur de la protection de la jeunesse, Jacques Dumais, a été à même de constater certaines lacunes. Je l’ai rencontré le mois dernier, il a montré du doigt des problèmes en première ligne, notamment sur le roulement de personnel. 

Je lui ai parlé du risque d’erreur. «Il y a deux phénomènes qui expliquent ça. D’un côté, il y a le fait que certains intervenants n’ont pas assez d’expérience de vie, ils n’ont pas les connaissances nécessaires pour évaluer les situations, ils pensent tout savoir. Et de l’autre côté, il y a une diminution de l’encadrement. [...] Il y aura toujours des gens qui n’agiront pas correctement, j’ai déjà suggéré à des gens de quitter...»

L’histoire ne dit pas s’ils l'ont fait.

L’autre chose, c’est que ça dépend beaucoup de votre code postal. Quand je reçois des histoires de DPJ, je constate que certaines DPJ semblent plus promptes à sortir les enfants d’une famille, alors que d’autres DPJ misent davantage sur le maintien dans le milieu familial.

À chacun son approche.

Dans les Laurentides, possiblement en raison de l’affaire Lev Tahor où 135 enfants avaient fui en Ontario, on semble plus vite sur la gâchette pour retirer les enfants, alors qu’à Québec, je reçois davantage de messages de gens qui s’inquiètent de voir un gamin laissé avec des parents à haut risque.

Chaque DPJ a sa propre gestion des risques.

Et malgré toutes les bonnes intentions du monde, de mauvaises décisions sont prises. Et, je l’ai déjà dit, le problème n’est pas de commettre des erreurs, c’est de refuser de les admettre et, pire, de s’y enfoncer. De vouloir sauver la face à tout prix, éviter les poursuites, au détriment des enfants.

Et des parents, qui sont démunis devant cette machine.

Devant les cas qui s’accumulent, avec une pression sans précédent sur les intervenants qui doivent traiter de plus en plus de signalements, le nouveau gouvernement aurait tout avantage à faire la lumière sur les ratés. Chaque fois que la DPJ fait fausse route, c’est un enfant qui en paye le prix. 

Et, par ricochet, toute la société.