Ginette Langevin ne supporte pas le parfum et l’odeur peut déclencher de violentes crises. Cette situation l’a forcé à laisser son emploi et elle vit maintenant de l’aide sociale.

L’odeur insupportable du parfum

CHRONIQUE / Je venais de convenir d’un rendez-vous le lendemain matin avec Ginette Langevin quand un doute m’a saisi.

« Dites-moi, Mme Langevin, je prends une douche le matin. Je ne mets pas de parfum. Mais est-ce que l’odeur du savon et du shampoing peut vous incommoder ? » Je l’ai sentie hésiter au bout du fil. Pour le savon, ça allait. Le shampoing, elle en était moins sûre.

Le lendemain, je me suis savonné comme à l’habitude, mais j’ai mis moins de shampoing. Quand j’ai cogné chez Mme Langevin, elle n’a pas semblé incommodée. « Vous n’allez pas faire de crise d’asthme ? », ai-je demandé.

Elle était correcte.

Bref, vous aurez deviné que Mme Langevin, 65 ans, ne supporte pas le parfum. En 2013, alors qu’elle est admise en ambulance pour une occlusion intestinale, le parfum de l’ambulancier déclenche une puissante crise d’asthme. Depuis, elle dit souffrir d’hypersensibilité environnementale, une maladie pas encore reconnue au Québec malgré les preuves scientifiques qui s’accumulent.

Statistique Canada établissait que 2,4 % des Canadiens étaient sensibles à toutes sortes de produits chimiques en 2014. Au point où le Canadian Medical Journal Association a recommandé aux hôpitaux de bannir les parfums et autres produits avec senteur. Le même journal soulignait que la moitié des problèmes d’asthme sont aggravés par des odeurs artificielles.

L’hypersensibilité au parfum déclenche des crises si violentes chez Mme Langevin qu’elle ne sort presque plus. « J’étais une dévoreuse de vie. Mais j’ai dû lâcher ma job de monitrice en francisation, je ne sors plus voir des spectacles, j’ai perdu mon auto, ma maison, je vis de l’aide sociale… »

L’Ontario et la Nouvelle-Écosse ont reconnu la maladie, mais pas le Québec. Depuis 2013, Mme Langevin se bat contre le CISSS de l’Outaouais pour faire interdire le parfum dans les hôpitaux de la région où elle a souvent affaire pour ses ennuis de santé, notamment pour soigner une maladie chronique développée en parallèle à son hypersensibilité environnementale.

Ses démarches ont fait chou blanc jusqu’ici, même si le commissaire aux plaintes du CISSS de l’Outaouais lui a donné raison deux fois.

Dès 2016, Louis-Philippe Mayrand a recommandé d’interdire le parfum dans les établissements de santé de la région. Dans un second rapport paru en mars dernier, il constate que ses recommandations n’ont toujours pas été suivies, deux ans plus tard.

Désespérée, Mme Langevin a envoyé une mise en demeure au CISSSO, l’exhortant à se conformer aux recommandations du commissaire. Mais elle ne se fait guère d’illusions. Elle n’a ni les moyens ni la santé pour combattre la grosse machine. En attendant, elle n’ose plus se faire soigner à l’hôpital de Hull, à deux pas de chez elle, de peur d’affronter un employé parfumé ou d’être la cible de commentaires désobligeants.

En juin 2017, une infirmière au triage l’a regardée de haut quand elle a exigé d’être soignée dans un environnement sans parfum. Après lui avoir attribué un cubicule, l’infirmière l’a bien avertie : « Si vous pensez que vous allez passer plus vite, vous vous trompez ! » Une attitude peu professionnelle que le commissaire aux plaintes a dénoncée dans son dernier rapport.

Le plus triste, c’est que Mme Langevin préfère aller se faire soigner en Ontario, où son hypersensibilité au parfum ne provoque pas de froncement de sourcils.

Quand elle s’est réveillée avec de fortes douleurs à la poitrine, le mois dernier, elle a refusé de se rendre à l’hôpital de Hull parce qu’on refusait de lui garantir une prise en charge sans parfum. « Plutôt crever que d’aller là », a-t-elle dit à son colocataire. Sa fille l’a conduit à l’hôpital Civic. Là-bas, l’urgentologue lui aurait suggéré de déménager en Ontario.

« Il m’a dit : ces gens-là, de l’autre côté de la rivière, vont finir par vous tuer », raconte-t-elle.

Savez-vous ce que je trouve consternant ?

Qu’une femme de 65 ans, atteinte de maladie chronique, soit obligée de consacrer sa précieuse énergie à combattre le système plutôt qu’à guérir.

À défaut d’interdire carrément le parfum dans les hôpitaux, comme le fait l’Ontario, le CISSS de l’Outaouais devrait au moins accommoder les gens hypersensibles.

S’il en est incapable, alors qu’il interdise carrément le parfum en vertu du principe de précaution, comme le recommande le commissaire aux plaintes.