À 59 ans, Jocelyn Prescott est parti de zéro après avoir fait une faillite commerciale et une faillite personnelle.

L'homme qui voulait (re)vivre

CHRONIQUE / Jocelyn Prescott était membre de la Chambre de commerce, il avait une trentaine d’employés, cinq millions de chiffre d’affaires. Il avait une femme, une belle maison.

Sa femme est partie, sa compagnie a pris l’eau. «L’entreprise a bien fonctionné pendant environ 13 ans, mais les deux dernières années, c’était plus difficile. Après le divorce, ça a périclité. J’ai fait une faillite commerciale et puis une faillite personnelle. Je suis passé d’homme d’affaires reconnu à... rien.»

Sa vie s’est effondrée comme un château de cartes.

En novembre, il est monté dans son auto. «J’étais en dépression, je ne voyais pas de solution, j’avais l’idée d’en finir. J’ai quitté Gatineau, je suis venu à Québec. J’ai couché cinq jours dans mon auto, dans des stationnements de Tim Hortons. Et un matin, je suis parti avec l’intention d’aller frapper un poteau.»

À la place, il est allé frapper à la porte de la Maison Revivre, rue Saint-Vallier Ouest. 

Il avait entendu parler par hasard de cette maison pour les hommes qui n’ont nulle part où aller, mais il n’arrivait pas à se faire à l’idée d’aller là. «J’avais des préjugés... Et quand je suis arrivé, j’ai rencontré un homme à peu près du même âge que moi, qui avait aussi eu une entreprise, qui avait tout perdu.»

Ils sont de plus en plus comme eux, des hommes qui avaient une «vie normale» et qui, du jour au lendemain, se retrouvent dans la rue. 

Le pire, c’est que Jocelyn, avant de se lancer en affaires, avait travaillé pendant 15 ans en relation d’aide. Avec un baccalauréat en psychologie, un certificat en adaptation psychosociale, un autre en toxicomanie et un autre en santé mentale, il savait, en théorie, comment s’en sortir.

Je lui ai demandé si quelque chose aurait pu l’aider à bifurquer avant le cul-de-sac. «Je pourrais te dire plein de choses, des belles phrases... mais est-ce que ça aurait été utile? J’avais tous les outils en main, toute la théorie, mais je suis tombé quand même. Il n’y a pas de recette magique, pas de solution miracle. Tu descends, tu touches le fond et, arrive un moment où tu as deux choix...»

Mourir ou vivre.

Jocelyn a choisi de vivre.

Le 9 novembre, il est entré à la Maison Revivre. Le lendemain, il est allé s’inscrire à l’aide sociale. «J’ai tourné pendant une heure et demie autour... je ne me voyais tellement pas faire ça, je n’en revenais pas d’être rendu là, moi qui avais toujours connu le succès, bac avec mention, qui a été reconnu pour mon travail en relation d’aide, puis comme entrepreneur. Toute ma réalité était liée au succès.»

Il a pris une sacrée débarque.

À 59 ans, il est reparti de là. Du zéro kelvin. Il est allé chercher de l’aide chez Autonhommie, un centre de ressources pour hommes. «On a travaillé mon estime, je n’en avais plus, j’avais toujours vécu pour mon image. Ça a l’air super cliché ce que je vais te dire, mais j’ai compris que j’avais toujours vécu dans le paraître et là, je vis dans l’être.»

C’est la base.

Jocelyn a habité à la Maison Revivre jusqu’en février, le temps de se revirer de bord, d’encaisser un premier chèque d’aide sociale, de se trouver une place pour rester. «Je me suis trouvé un studio tout meublé, j’en suis à mon troisième mois. Là, j’économise et je calcule qu’en septembre, je vais pouvoir me trouver un 3 et demi.»

Il s’implique maintenant dans l’organisation du 40e anniversaire de la fondation de la maison, qui sera fêté cet automne. «J’ai trouvé le slogan “la Maison Revivre crée encore de l’espoir”. C’est ce que j’ai vécu. Je n’étais plus rien et maintenant, après sept mois, tout redevient possible.»

Il passe encore plusieurs nuits à la Maison. 

Comme employé maintenant. «Ici, ils ont vu mon potentiel et ils m’ont offert de travailler comme surveillant la nuit. Ils m’ont embauché, je suis rémunéré. J’ai retrouvé ma dignité que j’avais perdue. Tu sais quoi? Je gagne 400 $ clair par semaine et je n’ai jamais été heureux comme ça.»

– Et si tu n’étais pas venu ici, serais-tu mort?

– C’est clair.

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ENTREZ

Martin Maurice est «passé par là», c’était il y a 20 ans, il a perdu sa femme, sa maison, son garage.

Et il s’est reconstruit.

Il est depuis huit mois directeur général de la Maison Revivre, qui héberge et nourrit des hommes qui n’ont nulle part où aller. Ça peut être quelques nuits, jusqu’à une limite de trois mois, «parfois plus, mais c’est rare». 

Ça sent le propre dans la maison, il me l’a fait visiter, les chambres en haut, six lits dans le dortoir A, avec une porte, pour ceux qui s’enlignent pour devenir bénévole, le G avec trois lits pour ceux qui ronflent. Avec une porte aussi. En tout, 29 lits. «On a été complet tout l’hiver, on a roulé à pleine capacité.»

Martin aimerait convertir la salle de conférence en un autre dortoir, «deux ou trois lits pour les pères qui viennent de se séparer».

Les besoins sont grands.

Fondée en 1978 par Colette Samson, la Maison Revivre a servi plus d’un million de repas, distribué plus de 60 000 sacs de nourriture, offert 150 000 nuitées. Le tout sans aucune aide gouvernementale. «On vit seulement avec des dons des entreprises, des organismes comme Rotary, des particuliers.»

Quelques employés, une bonne douzaine de bénévoles.

Depuis qu’il a hérité des clés de la maison, Martin a mis sur pied un projet-pilote avec Autonhommie, qui offre des services de consultation. «Ce qu’on voyait, c’est que les hommes voulaient y aller, mais ils n’avaient pas les moyens. Nous, on leur paye jusqu’à 10 rencontres.» 

Et ça fonctionne. «On en a six ou sept présentement qui reçoivent les services. Avant, on les référait au CLSC, mais ils nous disaient qu’il y avait six mois, un an d’attente. C’est là que j’ai eu l’idée du projet.»

Le but est qu’ils ne reviennent plus à la Maison.

Qu’ils retrouvent le sourire. «Ici, c’est devenu mes amis, confirme Jocelyn Prescott, un rescapé. C’est sûr que je ne pourrai plus jamais être seul.»

Quand ils arrivent, ils n’ont souvent plus rien. Plus d’estime, quelques vêtements, souvent ceux qu’ils ont sur le dos. «Chaque résident a une boîte à son nom. Tout le monde doit prendre sa douche avant 17h30, c’est obligatoire. On leur remet une débarbouillette et une serviette et, s’ils en ont besoin, du linge propre.» 

Il y a, attenant à la salle des douches, un grand local où sont rangés plein de vêtements. 

Des dons, comme tout le reste.

Pas de douche, pas de lit. «Avant, le gars allait leur demander s’ils avaient pris leur douche, mais on ne fait plus ça. C’est leur responsabilité. Ce ne sont pas des enfants.» 

Les règles sont strictes, aucune consommation. 

Certains résidents vont et reviennent, d’autres arrivent en miettes, souvent après une séparation. «On voit de plus en plus d’hommes qui sont dépendants affectifs, qui n’ont plus aucune estime de soi. On se rend compte que c’est leur conjointe qui gérait tout, qui faisait tout. Il y en a qui ne savent même pas comment faire cuire un steak! Alors, quand leur couple éclate, c’est tout leur univers qui tombe.»

Et eux aussi.