Daniel Bigras est décrit comme étant un « patenteux généraliste ».

L’essentielle mémoire des choses

CHRONIQUE / Un tout premier Repair Café aura lieu à Gatineau ce dimanche. Le concept vient des Pays-Bas. Des gens apportent des choses à réparer. Des pantalons troués, des cafetières en panne, des vélos qui roulent mal, des jeux vidéo qui boguent… Sur place, des « patenteux » réparent, bricolent et gossent après ces objets. Le tout dans un ultime effort pour leur donner une seconde vie.

J’adore l’idée. En un sens, ce Repair café est une façon de protester contre l’obsolescence programmée. Je lisais un reportage de CBC sur le géant de l’informatique Apple qui surfacture le prix de réparations sur ses appareils afin d’inciter les gens à en acheter de nouveaux. De nos jours, on ne répare plus. On jette et on rachète du neuf.

« Le métier de réparateur n’est plus rentable, constate Audrey Demars, coordonnatrice de la Fabrique mobile de l’Outaouais, une des organisatrices du Repair Café. Ça coûte plus cher aux grandes sociétés de réparer parce qu’ils n’ont plus les compétences sur place pour rafistoler des machines fabriquées bien souvent en Asie. »

C’est tellement vrai !

L’autre jour, j’étais complètement découragé en découvrant qu’une pièce de plastique, une toute petite pièce de rien du tout, avait brisé à l’intérieur de mon lave-vaisselle. Depuis, le râtelier du haut fonctionne mal. Or la dernière fois qu’une pièce de mon lave-vaisselle a cédé, ce fut un paquet de troubles. Le fournisseur a commandé la pièce qui a mis des semaines à nous parvenir, apparemment par bateau. Juste à l’idée de revivre ça, j’ai envie de changer de lave-vaisselle.

L’art du rafistolage s’est perdu dans notre société d’hyperconsommation. Il me revient qu’au temps de mon enfance, ma mère reprisait nos bas troués. Aujourd’hui, on se contente de les jeter et d’en racheter d’autres.

Heureusement, des rafistoleux résistent encore et toujours à l’envahisseur.

Daniel Bigras, un entrepreneur général à la retraite d’Aylmer, se décrit comme un « patenteux généraliste ». L’homme de 65 ans fait partie des 25 bricoleurs et réparateurs en tous genres qui se pointeront le nez au Repair Café en fin de semaine.

« Je le fais parce que j’aime beaucoup le concept. J’adore le côté pédagogique de la chose », raconte M. Bigras. Il répare de tout : des tondeuses, des souffleuses, des électroménagers, des appareils électriques, des machines à café…

« Quand j’étais entrepreneur, je m’étais fait une spécialité des projets difficiles. À l’époque, je devais me soucier de l’aspect rentabilité. Maintenant, je n’ai plus cette contrainte. Je peux aider les gens pour le plaisir. Et avoir le sentiment de me rendre utile. »

Même son de cloche de la part de Sophie Perrier-Côté, une opticienne de Gatineau. Elle viendra réparer des lunettes. Du moins, ce qui est réparable : montures, plaquettes, embouts cassés…

« Oui, ça donne une belle visibilité à mon entreprise, mais je le fais aussi parce que cette activité correspond à mes valeurs. Notre commerce vend des produits durables. Et dans le quotidien, j’essaie d’adopter un mode de vie zéro déchet », raconte cette mère de deux bambins.

Il y a dans ce Repair Café comme une ode à la mémoire des objets. Plus moyen de s’attacher à rien quand on se débarrasse de tout au premier accroc. C’est vrai en amour. C’est vrai au hockey où le principe de joueur de concession a cessé d’exister le jour où Wayne Gretzky a été échangé.

On perd quelque chose d’essentiel en jetant toutes nos vieilles affaires.

J’ai dans mon sous-sol une vieille boîte de carton. Elle renferme les journaux intimes et les poèmes que j’écrivais du temps de mon adolescence. C’est ma boîte d’archives. Chaque fois que je replonge dans ces vieux papiers jaunis, la magie opère. Une partie oubliée de ma vie ressurgit. J’étais si idéaliste, si révolté, je voulais changer le monde…

J’aime penser que les vieilles armoires, les vieux jouets, peut-être même les vieux manteaux défraîchis ont aussi une mémoire.

Déjà près d’une soixantaine de personnes sont inscrites au Repair Café. C’est ce dimanche, à l’agora de la Maison du Citoyen, de 9 h à 16 h.

Des couturières seront aussi sur place. Justement, j’ai un ou deux bas troués dans le fond de mon tiroir…