Les racines du mal

CHRONIQUE / Je ne suis pas chroniqueur cinéma, mais j’aimerais tout de même vous parler du film Joker, de Todd Phillips. Le film a déjà beaucoup fait parler de lui, et pour cause ; il s’agit d’un excellent film soutenu par une interprétation magistrale de la part d’un Joaquin Phoenix au sommet de son art. De surcroit, le film propose une critique sociale percutante et une réflexion intéressante sur le mal. Pour toutes ces raisons, il ne fait aucun doute que ce film ne laissera personne indifférent – et c’est très bien ainsi.

Pour ma part, je ne vous cacherai pas qu’à la sortie du cinéma, j’étais sous le choc. Ce film m’a littéralement démoli. Car en forçant le spectateur à plonger dans l’esprit d’Arthur Fleck (Joker), un homme dérangé et dérangeant, le film devient rapidement oppressant. C’est dur, très dur. Il s’agit aussi d’un film violent, mais la violence y est montrée sous un jour assez original, de manière crue, certes, mais sans complaisance. Et le film nous rappelle aussi que la violence peut revêtir différentes formes, notamment institutionnelle. Bref, ce film est dérangeant, mais nécessaire.

Par ailleurs, le film ne tombe pas dans le piège de la facilité en cherchant à porter un jugement sans équivoque sur le personnage du Joker. À travers les hauts et les bas (surtout les bas, en fait) de la vie d’Arthur Fleck, le film propose au contraire l’idée – dérangeante à souhait – que la ligne entre le bien et le mal est parfois plus mince ou plus floue qu’il n’y paraît. Cette proposition, à mille lieues d’une vision simpliste et manichéenne de la morale, est d’autant plus pertinente qu’elle nous confronte à la part d’ombre présente en chacun de nous. En effet, bien que nous n’approuvions évidemment pas les gestes du Joker, nous comprenons ses motivations et ressentons une certaine empathie pour lui. Cela génère forcément un malaise chez le spectateur.

Le film exprime ainsi une vérité qui dérange, à savoir que les monstres ne sont finalement pas si différents de nous. Le mal, aussi inquiétant et intriguant soit-il, ne surgit jamais ex nihilo, sans raison aucune, mais trouve généralement ses racines dans la souffrance et l’irrationnel. Que ce soit par le biais du personnage du Joker, ou encore d’autres figures marquantes du cinéma (Frankenstein, Darth Vader, Hannibal Lecter, etc.), cette idée traverse l’histoire de la pensée occidentale. « Nul n’est méchant volontairement », disait d’ailleurs Socrate, ce qui signifie que dans l’esprit de celui qui fait le mal, il y a l’intime conviction de faire le bien.

Est-ce à dire que le bien et le mal ne seraient qu’une question de point de vue ? Non, mais la distinction entre ces deux notions n’en est pas moins ardue, tout comme il s’avère parfois difficile de discerner le vrai du faux. En ce sens, on peut donc dire que le mal est une erreur à laquelle nous sommes tous sujets. Mais il s’agit d’une idée polémique, car plusieurs y voient une forme de banalisation du mal, ou encore de déresponsabilisation des criminels. Or, expliquer ne signifie pas justifier. Dans le film de Todd Phillips, par exemple, on comprend ce qui pousse Arthur à devenir le Joker, mais en aucun cas nous ne cautionnons ce choix. Ce que nous souhaiterions, en revanche, c’est qu’il obtienne enfin l’aide et la reconnaissance dont il a besoin pour maintenir son équilibre mental.

Certaines personnes ont aussi accusé le film de faire l’apologie de la violence comme solution. Personnellement, je ne suis pas d’accord du tout avec cette interprétation. Au contraire, ce que nous montre le film, c’est que la violence ne fait qu’engendrer toujours plus de souffrance et de désordre. Le cas d’Arthur Fleck constitue donc une forme de mise en garde contre ce que nous récoltons lorsque la société perd ses repères moraux. Ainsi, à moins que vous ne soyez vous-même un peu dérangé, ce film ne vous donnera pas des envies de violence, mais plutôt de vivre dans un monde plus juste et plus humain.

Finalement, si la souffrance et l’irrationnel sont bel et bien les racines du mal, alors force est d’admettre que personne n’est totalement à l’abri de cette « folie ».