Les tâches qui peuvent être accomplies rapidement nous exaltent davantage que celles qui prennent plus de temps, parce que la récompense vient plus vite.

Les précrastinateurs

CHRONIQUE / Bruno est un employé modèle. Il répond à ses courriels du tac au tac, termine ses tâches bien avant la date butoir et semble abattre plus de besogne que la plupart de ses collègues.

Ses patrons voient en lui une étoile montante. Mais l’un d’eux a une opinion divergente. Il s’est penché plus attentivement sur le boulot de Bruno et a remarqué une chose : il tourne les coins ronds et son travail ne sort jamais de l’ordinaire. 

On connaît tous des procrastinateurs, à commencer par nous-mêmes. Vous savez, ce sont ces gens qui remettent constamment à plus tard ce qui doit être fait maintenant. Mais il y a aussi des gens comme Bruno qui ont tendance à terminer rapidement leurs tâches dans le seul but de faire les choses le plus tôt possible. On les appelle les «précrastinateurs». 

J’ai un bon exemple pour vous. Le mien. À l’époque, j’étais étudiant et je travaillais comme vendeur dans une boutique de vêtements.

Après nos journées de travail, le gérant nous réunissait au fond du magasin et dévoilait le montant de nos ventes du jour. Les gagnants étaient félicités; les perdants ne se faisaient rien dire pantoute, mais on sentait dans l’indifférence du patron toute sa réprobation.

J’ai vite adopté la stratégie qui me semblait la plus fructueuse : je me garrochais sur les clients dès qu’ils touchaient un vêtement. «Voulez-vous que je vous dépose ça dans la cabine?»

Pendant qu’ils essayaient des jeans, une robe, une chemise, un chandail, je m’empressais d’aller voir d’autres clients, si bien que je roulais parfois jusqu’à trois en même temps, courant presque dans la boutique.

Ça fonctionnait. Je faisais régulièrement partie des meilleurs vendeurs. Mais un jour, j’ai travaillé avec une employée permanente qui était LA meilleure vendeuse — appelons-la Sophie. Sophie prenait son temps avec les clients, elle essayait vraiment de trouver ce qui les ferait scintiller et de leur proposer des accessoires auxquels ils n’auraient pas songé. 

C’était impressionnant. Une Madame ou un Monsieur venait pour des jeans et repartait aussi avec un chandail et une ceinture, parfois même avec un manteau et des chaussures. J’avais demandé à Sophie de me dévoiler son secret. «Je leur déroule le tapis rouge», m’avait-elle résumé.

Chaque fois qu’on travaillait ensemble, c’est elle qui ravissait les honneurs. Ses clients revenaient souvent au magasin. Ils la demandaient : «est-ce que Sophie travaille aujourd’hui?»

Moi, ça ne m’arrivait jamais. J’étais précrastinateur, pressé de faire des ventes. Le patron n’y voyait que du feu. Mais dans l’intérêt futur de la boutique, il aurait dû me convertir à la méthode de Sophie.

David A. Rosenbaum, le professeur et chercheur à l’Université de Californie à Riverside qui a mis le doigt sur la précrastination en 2014, donne des exemples quotidiens de précrastination dans un article de la revue Scientific American. 

Il cite les gens qui répondent immédiatement à leurs courriels plutôt que de vérifier s’ils n’ont pas écrit de conneries dans leur réponse; ceux qui paient leurs factures dès leur arrivée et se privent ainsi des intérêts; ceux qui ramassent des articles lourds au début de leur l’épicerie et les transportent tout le long jusqu’à la caisse, au lieu les cueillir à la fin. 

Mais les effets de la précrastination peuvent être encore plus graves. On peut être pressé de déménager une laveuse, négliger de porter les courroies de déménagement et souffrir d’un mal de dos à vie. On peut se hâter de déneiger un toit en pente et se casser plusieurs membres en tombant, faute d’avoir porté un harnais. On peut conduire saoul parce que ça va plus vite que d’attendre un taxi.

Plusieurs adages familiers, souligne Rosenbaum, mettent également en garde contre les risques de précrastination : «Mesurez deux fois, coupez une fois», «Qui se marie à la hâte se repent à loisir», «Regarde avant de sauter».

En général, explique le chercheur, les gens précrastinent pour une raison de conservation de l’énergie : ils veulent ménager leurs efforts mentaux. Quand on ne fait pas une tâche immédiatement, on doit la reporter à plus tard et faire l’effort de s’en souvenir. 

Il y a aussi une autre explication. Accomplir une tâche, aussi petite soit-elle, est un acte satisfaisant en soi. Les tâches qui peuvent être accomplies rapidement nous exaltent plus que celles qui prennent plus de temps, parce que la récompense vient plus vite. 

Alors, quoi faire de Bruno? On peut lui dire que rien ne l’oblige à répondre à ses courriels ou à remettre son travail aussi vite. Qu’on préfère la qualité à la quantité. Et qu’on l’encourage à se bloquer du temps pour faire du travail à haute valeur ajoutée. Bien sûr, sans précrastiner...