Les pandémies de grippe du 16e au 19e siècle

Gilles Vandal
Gilles Vandal
La Tribune
CHRONIQUE / Jusqu’au début du 16e siècle, les épidémies de grippe recevaient des noms populaires variant selon les régions et empruntés à des épidémies antérieures. Ces noms allaient de la céphalée catarrhale au coquelicot en passant par la cinquième toux, le capuchon, le cocoluccio, la coqueluche et le cucullo.

Dès lors, des médecins comme Jean Fernel se concentrent sur ses caractéristiques cliniques et épidémiologiques. Ce dernier décrit la maladie comme un « catarrhe respiratoire… avec constriction cardiaque et pulmonaire et toux ». Quant à lui, Ambroise Paré, un célèbre chirurgien français, qualifie la grippe de « maladie rhumatismale de la tête avec... constriction du cœur et des poumons ». 

François Valleriola, un médecin italien, se montre encore plus incisif dans sa description clinique de la maladie. Après avoir décrit la grippe comme « une constriction de la respiration, et en commençant par un enrouement de la voix… des frissons », il note que « peu de temps après, il s’agissait d’une humeur cuite qui remplit les poumons… un grand raclement de la gorge qui est visqueux, lent, pas un peu mince et assez mousseux. Suite à cela, les expectorations, la toux et la difficulté à respirer peuvent réapparaître pendant plusieurs [jours]… faiblesse du corps… et aversion pour la nourriture… agitation, faiblesse, état de veille causé par une forte toux… »

Ainsi, au 16e siècle, les médecins commencent, sous l’influence de Girolamo Fracastoro, à accepter l’idée que certaines maladies épidémiques se transmettent par des agents pathogènes. Toutefois, les observateurs de l’époque se montrent incapables de reconnaître que les fièvres épidémiques accompagnées de toux peuvent constituer une maladie réapparaissant constamment. Néanmoins, la multiplication des épidémies et des pandémies de grippe à partir de 1510 change la donne.

Une première pandémie de grippe survient en 1510 et se répand de l’Asie à l’Afrique pour finalement aboutir en Europe. Lors de cette épidémie, des observations épidémiologiques sont réalisées par des témoins de l’événement. Ils notent que l’épidémie est arrivée en Europe depuis l’Afrique en passant par Malte, la Sicile et l’Espagne, pour traverser ensuite les Alpes et se rendre jusqu’à la Baltique. Cette pandémie intercontinentale touche particulièrement les personnes souffrant de différentes déficiences et les enfants.

Une première pandémie mondiale survient en 1557 qui touche tous les continents. Débutant en Asie, la contagion se propage d’abord en Afrique pour ensuite se répandre dans toute l’Europe et les Amériques. Cette pandémie dure deux ans et s’avère particulièrement mortelle. La pleurésie et une péripneumonie mortelle représentent les deux principales causes de décès. Les femmes enceintes en sont particulièrement victimes.

Néanmoins, l’épidémie de 1580 est considérée par la communauté scientifique comme étant la première véritable pandémie de grippe. En Europe, elle dure six mois. Aucune statistique n’existe sur le nombre de victimes causées par celle-ci. Elle aurait toutefois causé dans la seule ville de Rome 8000 décès. Selon les rapports de l’époque, le nombre de morts est très élevé.

Depuis 1580, année où la communauté scientifique définit ce type de pandémie comme étant formellement une pandémie de grippe, les historiens et les épidémiologistes enregistrent 31 pandémies, dont deux au 17e siècle, treize au 18e siècle, douze au 19e siècle et quatre au 20e siècle. Les 18e et 19e siècles se qualifient donc comme l’ère des grandes pandémies de grippe.

Comme une petite fille insensée

Si le 17e siècle subit seulement deux pandémies régionales de grippe, le 18e siècle est très différent compte tenu de ses 13 pandémies mondiales de grippe. Deux d’entre elles s’avèrent très virulentes. La première débute en Russie en 1729 et s’étend au reste du monde en l’espace de trois ans. Même le jeune Louis XV, infecté par la maladie, affirme que cette grippe se répand comme une petite fille insensée.

La pandémie de 1781-1782 est la plus grave du 18e siècle. Prenant son origine en Chine, elle s’étend d’abord en Russie pour frapper ensuite l’Europe et l’Amérique du Nord. Pendant cette pandémie, des dizaines de millions de personnes sont infectées partout dans le monde. Par exemple, 30 000 nouveaux cas sont signalés à Saint-Pétersbourg alors que les deux tiers de la population de Rome souffrent de la grippe. Fait nouveau, la grippe se propage rapidement grâce aux transports modernes.

Le monde connaît une autre grande pandémie de grippe entre 1830 et 1833. Celle-ci débute en Chine et se propage par bateau vers les Philippines, l’Indonésie et l’Inde. Elle frappe ensuite la Russie et l’Europe avant de se rendre en Amérique du Nord. La pandémie se répand dans le monde en deux vagues successives, la deuxième étant la plus meurtrière. On estime que 25 % de la population mondiale est alors contaminée par cette grippe.

Une autre grande pandémie mondiale survient en 1847-1848. Cette pandémie prend son origine dans l’Empire ottoman et se rend en Russie avant de frapper l’Europe, l’Amérique du Nord, les Antilles et le Brésil. La pandémie génère une morbidité élevée, avec un taux de 50 % des populations au Royaume-Uni et en France.

Jusqu’à la fin du 19e siècle, les médecins sont particulièrement mal préparés à ce type d’épidémie. Ils adhèrent encore à la théorie des miasmes, soit l’influence des facteurs atmosphériques, tels que la vitesse du vent, les changements de température et la pression barométrique, pour expliquer les incidences de grippe. Pendant presque toute cette période, les médecins cherchent à éliminer les « mauvaises humeurs » de leurs patients. Pour ce faire, ils provoquent des diarrhées, des vomissements ou une forte transpiration. Ou pire encore, ils recourent à des saignées.

Les recherches sur les germes, les microbes, les virus au 19e siècle changent la compréhension qu’ont les médecins des causes de la grippe et fournissent de nouvelles façons de la traiter par la vaccination et des antibiotiques.

Gilles Vandal est historien de formation et professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.