Les gagnants et les perdants

CHRONIQUE ENVIRONNEMENT / Dans cette série de chroniques, nous nous intéressons aux perspectives des changements climatiques à l’horizon 2100. Dans la préparation du prochain rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC), cinq scénarios socio-économiques partagés (SSP) ont été établis. Ces scénarios font évoluer différemment les forces motrices qui influencent les émissions de gaz à effet de serre et examinent les conséquences. Aujourd’hui, nous allons regarder ce qui est prévu dans le scénario à deux vitesses, celui où les riches travaillent avec les riches et où les pauvres restent sur le carreau. À contre-courant du Programme de développement durable 2030, qui dit qu’« il ne faut laisser personne à la traîne », ce scénario accentue les disparités déjà existantes dans le monde.

Des trois premiers scénarios, seul celui du développement durable permettait avec une certaine confiance d’atteindre l’objectif de l’Accord de Paris, c’est-à-dire de stabiliser le climat planétaire à la fin du siècle. Les deux autres, « comme d’habitude » et « le scénario Trump », nous conduisaient dans des zones d’augmentation catastrophique de plus de quatre degrés Celsius à la fin du siècle, avec un doublement des émissions de gaz à effet de serre. 

Le SSP4 se caractérise par un effort différencié et fortement contrasté entre les pays. Cette différence croissante dans l’investissement, tant dans les ressources humaines que techniques, va créer des disparités croissantes entre les pays et à l’intérieur des pays, entre les riches et les pauvres. Les premiers formeront une société hautement éduquée, branchée et efficace, alors que les seconds sont encore peu alphabétisés, dépendent directement des ressources locales et du travail manuel. En 2100, la population de 9,3 milliards d’habitants, dont plus du tiers en Afrique, est urbanisée à 92 %. La cohésion sociale s’est dégradée, et les conflits sont fréquents. On estime qu’à terme, les émissions de GES seront maîtrisées et reviendront à peu près au niveau actuel en 2100. 

Les pays riches investissent dans les sources d’énergie renouvelables et dans le nucléaire, mais aussi dans le charbon et le pétrole lourd avec des mécanismes de captage et stockage du CO2, alors que les pays pauvres sont encore limités à l’utilisation des carburants fossiles et de biomasse, essentiellement du bois de chauffage. Les politiques environnementales sont d’abord orientées vers les enjeux locaux. La qualité de l’air et celle de l’eau s’améliorent donc dans les pays industrialisés et dans les pays émergents, mais pas dans les pays pauvres. Malgré les efforts déployés par les riches, la température globale augmentera de 3 à 4 degrés Celsius à la fin du siècle par rapport à la période préindustrielle. Les probabilités d’atteindre l’objectif de l’Accord de Paris sont très faibles et demanderont de très grands investissements. Le PIB mondial ne sera que d’environ 30 000 $ US en 2100.

Les efforts des pays riches pour maîtriser leurs émissions ne sont pas à la portée des pays en développement. La différence de qualité de vie des riches et des pauvres crée des problèmes de violence, et il faut protéger les riches contre les pauvres. Même s’ils sont moins nombreux que dans le SSP3, les pauvres sont vulnérables aux impacts du réchauffement, qui menacent leurs moyens d’existence. 

Ce scénario illustre la nécessité de penser globalement dans le domaine de la lutte et de l’adaptation aux changements climatiques. Des communautés riches qui doivent investir à la fois pour se protéger contre les effets du climat et contre les pauvres devront consacrer une grande partie de leurs revenus à assurer leur sécurité. Leur qualité de vie et leur tranquillité d’esprit sont loin d’êtres garanties. 

Mais on peut se poser la question : « Qu’arriverait-il si on partageait la richesse et la technologie avec tous ? » C’est le dernier scénario qui nous donnera la réponse.