Si les États-Unis ont développé depuis 1980 un large déficit commercial dépassant en 2018 les 400 milliards de dollars avec la Chine, ils ont aussi largement profité du développement de l’économie chinoise.

Les dessous du conflit commercial sino-américain

ANALYSE / Depuis trois ans, Donald Trump fut décrit par différents commentateurs comme étant à la fois narcissique, désordonné, amoral et un intimidateur né. Pour Trump, la vie est comme un jeu où ce qui compte est de gagner. Or, ces différents aspects de sa personnalité ressortent clairement dans sa gestion du contentieux commercial américain avec la Chine.

Si les États-Unis ont développé depuis 1980 un large déficit commercial dépassant en 2018 les 400 milliards de dollars avec la Chine, ils ont aussi largement profité du développement de l’économie chinoise. En 2010, une famille moyenne américaine économisait 10 000 dollars annuellement par rapport à 1980 grâce à l’accès aux produits chinois. 

Lorsqu’il lança sa campagne présidentielle en 2015, Trump fit des échanges commerciaux sino-américains une question majeure. Il insista particulièrement sur les coûts économiques pour les États-Unis de la modernisation de l’industrie chinoise : délocalisation des entreprises américaines, compétition déloyale des compagnies chinoises et vol de propriété intellectuelle. En conséquence, il promettait de corriger la situation et d’obtenir un meilleur équilibre dans les échanges commerciaux sino-américains.

Devenu président, il s’empressa de mettre sur pied un processus pour forcer la Chine à adhérer à son point de vue. Rejetant une approche basée sur une diplomatie discrète et efficace, il adopta plutôt sur une démarche brutale. Recourant à son approche privilégiée d’intimidateur, il chercha à forcer les Chinois à négocier selon ses termes.

Dès le printemps 2018, il imposa une série de tarifs aux produits chinois. Refusant de s’en laisser imposer, la Chine répliqua en assujettissant les produits agricoles américains à des tarifs similaires. Les deux pays s’engagèrent ainsi dans une guerre tarifaire. 

Le dernier épisode survint le 10 mai, alors que Trump annonçait des tarifs allant de 10 à 25 % sur 200 milliards de produits chinois. Comme la Chine imposa cinq jours plus tard des tarifs de 25 % sur 60 milliards de dollars de produits américains, Trump menace maintenant d’ajouter des tarifs sur 325 milliards de dollars de produits supplémentaires. En contrepartie, les Chinois menacent d’annuler une commande de 40 milliards de dollars auprès de Boeing.

Les deux économies peuvent vivre avec cette guerre commerciale. Pour la Chine, celle-ci pourrait entraîner une baisse de la croissance de son PIB d’environ 1 %. Pour les États-Unis, les effets seraient aussi négligeables. Le coût de la vie d’une famille américaine de quatre serait haussé d’environ 1000 dollars. En dépit des tarifs supplémentaires, les Américains continueraient à acheter les produits chinois.

Les dommageables réels d’une guerre commerciale sino-américaine se situent davantage au plan politique. Les présidents Trump et Xi sont engagés dans un duel personnel où ni l’un ni l’autre ne veulent perdre.

Face à une économie déjà au ralenti, l’élite chinoise se méfie du ressentiment public provoqué par tout nouveau ralentissement de l’activité économique. Par ailleurs, confronté à une forte montée du nationalisme chinois, le président chinois ne veut surtout pas apparaître en Chine comme ayant cédé devant le harcèlement d’un dirigeant occidental. Xi ne peut donc pas plier devant Trump et accepter des politiques signifiant une baisse encore plus importante de la croissance chinoise. 

Pour contrer Trump, Xi dispose cependant d’une arme secrète. Il connaît la faiblesse du président américain. Ce dernier veut se faire réélire en 2020. Xi connaît les États qui ont voté pour Trump en 2016. 

Dans la foulée des premiers tarifs américains, la Chine répliqua en imposant particulièrement les produits agricoles américains. Elle cibla surtout les producteurs de soja, de maïs et de blé. Comme les produits agricoles américains sont rendus beaucoup plus coûteux par les tarifs, les producteurs chinois ont cessé largement d’acheter ceux-ci.

Pour les agriculteurs américains, le présent conflit commercial ne peut pas durer très longtemps. Déjà touchés par les intempéries et le froid qui ont retardé la saison de semence, ils vivent présentement avec angoisse les incertitudes touchant l’écoulement de leur production.

En 2018, l’administration Trump compensa temporairement les agriculteurs, victimes des représailles tarifaires chinoises, en leur octroyant 12 milliards de dollars de subsides. Si cette subvention atténua le choc créé par les tarifs chinois, elle n’a pas aidé à hausser les prix qui demeurent relativement bas. 

Ces tensions commerciales ont de fortes ramifications politiques dans le Midwest américain. Les agriculteurs sont si inquiets face à l’avenir que seulement 22 % d’entre eux jugent le moment propice pour investir dans leurs fermes. Aussi, ils ont envoyé un message clair à leur président : l’agriculture américaine a besoin de certitude, non de nouveaux tarifs.

Le présent contentieux sino-américain repose sur la croyance chez Trump qu’il peut l’emporter contre la Chine et ce faisant qu’il pourrait améliorer sa position politique. Toute sa rhétorique anti-libre-échangiste à l’égard de la Chine va d’ailleurs dans ce sens.

Si Trump voit dans tout recul une perte d’honneur personnel, pour Xi la dynamique est plus grande encore. Sauver la face pour un dirigeant chinois va de pair avec la défense de l’honneur national. Par ses déclarations grandioses, suivies de commentaires acerbes et de tweets inappropriés, Trump démontre qu’il n’a pas compris que Xi ne peut pas reculer.

Dans cette guerre des nerfs, Trump risque fort d’être le grand perdant. Les consommateurs américains, lassés de payer des surtaxes sur les produits chinois, et les agriculteurs américains, frappés par des tarifs chinois de rétorsion, pourraient bien se retourner contre leur président lors des élections de 2020.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.