Les apprentis sorciers

CHRONIQUE / Le dernier rapport spécial du GIEC sur la possibilité de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 degré avant 2100 indique que cet objectif, pourtant inscrit dans l’Accord de Paris, est impossible à atteindre sans des actions draconiennes pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Pour sa part, l’Organisation météorologique mondiale, dans son dernier rapport sur la concentration des GES dans l’atmosphère, a montré que ces émissions continuent d’augmenter et leur niveau est tel qu’il faudrait réduire les émissions de 40 % en 2030 et de 100 % en 2050 pour espérer atteindre l’objectif. Or, les observateurs sont unanimes : les engagements des pays signataires de l’Accord de Paris, qui doit entrer en vigueur en 2020, n’ont pas pris d’engagements suffisants pour s’approcher de cette performance. Mathématiquement, les chances de stabiliser l’augmentation de la température moyenne terrestre à moins de 3 à 4 degrés Celsius à l’échéance 2100 sont très faibles. Devant ce constat, et les impacts catastrophiques d’un tel réchauffement sur l’humanité et sur la nature, certains prônent de recourir à la géo-ingénierie. La géo-ingénierie est un terme qui signifie des interventions humaines artificielles permettant de transformer des composantes planétaires à l’échelle globale. En gros, on parle de modifier la couleur de certaines surfaces pour refléter le rayonnement solaire, de fertiliser les océans pour stimuler la captation du dioxyde de carbone, de mettre en place des dispositifs permettant de capter et de stocker le carbone dans la lithosphère ou d’injecter des substances chimiques dans la stratosphère pour diminuer le rayonnement solaire incident en le reflétant vers l’espace. Une équipe de l’Université Harvard au Massachusetts veut réaliser en 2019 la première expérience de géo-ingénierie à très petite échelle pour tester l’efficacité d’injecter dans la stratosphère du carbonate de calcium afin de créer un écran solaire.

L’injection de substances réfléchissantes dans la stratosphère à 20 kilomètres d’altitude a un effet refroidissant bien connu. Par exemple, l’explosion du volcan Pinatubo en 1991 a projeté l’équivalent de 20 millions de tonnes d’aérosols sulfatés dans la stratosphère, ce qui a produit un refroidissement du climat planétaire de l’ordre de 0,5 degrés C pour la période de 18 mois qui a suivi. L’expérience de Harvard sera infinitésimale par rapport à cet événement naturel, mais les calculs de faisabilité ont démontré qu’il serait possible, si ça marche, d’obtenir des résultats comparables en utilisant des avions spécialement conçus pour voler à cette altitude et y disperser des dizaines de milliers de chargements par année de carbonate de calcium. Ce projet d’une durée de 15 ans devrait par la suite être maintenu. On préfère le carbonate de calcium aux aérosols sulfatés car ces derniers provoquent la destruction de la couche d’ozone qui nous protège du rayonnement ultraviolet.

Mais cela représente-il une solution viable susceptible d’éviter les efforts de réduction des émissions de GES ou est-ce au contraire un cataplasme sur une jambe de bois ? Jugez-en par vous-mêmes. D’abord, la réduction de la lumière incidente du soleil aura des effets sur la performance des végétaux et des impacts sur le cycle de l’eau qui sont difficiles à quantifier. Surtout, si on continue d’émettre du dioxyde de carbone, les océans vont continuer de l’absorber et leur surface deviendra de plus en plus acide, mettant en cause la survie de plusieurs espèces marines. Cela ne règlera pas non plus notre dépendance aux carburants fossiles et les problèmes de santé liés à la pollution de l’air.

L’idée plaît à certains de corriger une situation causée par les humains en investissant massivement dans les mesures de géo ingénierie. Mais il faut y penser à deux fois avant de faire confiance aux apprentis sorciers plutôt que de s’attaquer à la source du problème.