Dimanche matin, Karina Bédard, Richard Lévesque et Christian Beaubien de la Cuisine collective de Beauport ont eu la désagréable surprise de trouver leur ruche incendiée.

Les abeilles ne font pas que du miel

CHRONIQUE / Ils ont peut-être trouvé ça très cool, peut-être chanté «Feu, feu, joli feu» en regardant les flammes danser, peut-être ri en entendant les abeilles grésiller. C’est peut-être ils, elles, il ou elle, on ne sait pas. Ce qu’on sait, c’est que dimanche matin, la ruche était en cendres.

Et le cœur de Richard en miettes.

Ceux qui y ont mis le feu n’ont pas pensé une demi-seconde à ceux qui, comme lui, s’occupaient de la ruche de la Cuisine collective de Beauport, un organisme communautaire dont le seul but dans la vie est d’aider les gens qui ont besoin d’un coup de main pour manger à leur faim.

Et beaucoup plus que ça parce que souvent, la popote devient un prétexte, un terrain neutre où les gens, parfois, se confient.

Ils ont eu l’idée il y a six ans d’aménager un jardin, ça leur en a pris trois avant de convaincre la ville de leur laisser utiliser la parcelle de terrain vague qui longe la clôture Frost à côté du chalet Saint-Ignace. «La ville nous a donné la permission d’utiliser le terrain, mais on n’avait pas le droit de creuser, me raconte Karina Bédard, présidente de l’organisme. Ça nous a pris trois ans pour avoir assez épais de paillis et de terre et là, ça fait trois ans qu’on cultive.»

L’été suivant, ils ont eu l’idée d’installer une ruche.

Richard Lévesque est membre de la cuisine collective, il avait pris l’habitude d’aller s’asseoir près des abeilles. «La ruche, c’est mon calmant. Ceux qui l’ont brûlée ne voient pas l’impact que ça a. Moi, j’arrive le matin vers 7h, 7h15, je regarde le jardin, je fais le désherbage et après, je vais m’asseoir près de la ruche. Je regarde les abeilles travailler... Elles vivent juste 40 jours, c’est pas croyable.»

Il ne reste plus rien de la ruche et de ses milliers de locataires. 

Christian Beaubien, un intervenant de la cuisine, en a rattrapé quelques-unes. Il les a mises dans un petit bol de plastique, les emmènera chez lui, dans ses ruches. Il s’est mis à l’apiculture il y a quelques années. «J’y ai trouvé l’euphorie que j’ai cherchée, plus jeune, de plein de mauvaises façons.»

Il a dompté ses démons, aide aujourd’hui d’autres à le faire.

Comme Richard.

Le jardin et la ruche sont ses alliés. «Comme intervenant, je m’en sers pour faire des parallèles, je prends l’exemple de la ruche pour expliquer des choses. Et les légumes, c’est une excuse, c’est thérapeutique. On se met à jardiner ensemble, on se met à jaser... Et ça sort.»

Il y a une femme qui traverse chaque hiver de force, qui «tient en vie» en pensant au printemps. «Elle reste encabanée chez elle, elle fait des recherches sur Internet, elle nous arrive avec ce qu’elle trouve», raconte Christian. «Elle nous fait des suggestions, que c’est mieux de mettre ça avec ça, elle trouve des choses à essayer.»

Comme les kiwis japonais. «Elle a essayé ça et ça a marché. Elle est tellement fière, elle les abrille pendant l’hiver.»

Et ils passent au travers, comme elle.

Il y a cette autre femme qui a entrepris de trouver des débouchés pour la quantité industrielle de cerises de terre produite par le jardin. «Elle va chercher des recettes, elle fait des tests chez elle et elle vient avec ça nous faire goûter», relate Karine. «Quand elle est satisfaite, elle nous apporte la recette et on la produit! Le temps qu’elle passe à faire ça chez elle, elle oublie ce qui ne va pas.»

Et ça donne de bonnes confitures en plus.

Sucrée avec du miel.

La ruche sert aussi à ça, à remplacer le sucre blanc dans les recettes, ça permet des économies et c’est mieux pour la santé. «On garde du miel pour nos besoins et on donne le reste.»

Les jours de récolte, deux à trois fois par été, c’est jour de fête. Les gens du coin se réunissent, «les enfants décorent les pots et tout le monde repart avec un pot». Chaque fois, c’est une centaine de livres qui sont extraites. «Et le miel n’est jamais pareil, m’informe Richard. C’est gratifiant de voir ça aller.»

La ruche était presque mûre pour une extraction.

Quand il l’a vue en cendres, Richard a failli «faire la van», c’est le bruit qu’il fait quand il se met en colère, il sonne comme un frein moteur. «Ça fait un bout que tu ne l’as pas fait!» lui fait remarquer Christian, qui voit le bien que font le jardin et la ruche à Richard, qui n’a pas eu une vie facile. Et aux autres. «Les gens sont plus calmes, il y a moins de pétages de coche.»

Ça vaut bien des pilules.

Karina est en discussion avec la ville pour avoir les quelques centaines de dollars nécessaires à l’achat d’une nouvelle ruche. «Ce n’est pas l’argent qui est important dans cette histoire-là. Ce qu’on déplore, c’est le geste gratuit. C’est un geste qui est tellement gratuit, et qui a fait mal à plein de monde.»

Karina et Christian voudraient trouver qui l’a posé.

Pour lui parler.

«Ce qu’on veut dire à cette personne, ou à ces personnes, c’est de venir faire des travaux avec nous, pour voir l’impact que ce geste-là a causé. C’est une partie de notre travail qui a été détruite, que les gens font avec leur cœur. J’ai dans l’espoir de les rencontrer, pour qu’elles comprennent.»

Sur le coup, Richard a souhaité se venger.

— Celui qui a fait ça, il paierait!

— Il va venir t’aider, à la place… lui suggère Christian.

— …

— Si on t’avait donné une couple de chances quand t’étais plus jeune, si on t’avait expliqué, qu’est-ce que tu penses que ça aurait fait?

— J’aurais eu une autre vie…