Les fantômes des inondations de 2017 reviennent hanter la région.

Le traumatisme invisible

CHRONIQUE / J’écoutais Sylvie Goneau à la radio l’autre jour. L’ex-conseillère municipale racontait à l’animateur Roch Cholette comment elle se sentait à la veille de vivre une seconde inondation en trois ans à Gatineau.

Malgré un combat de tous les instants, Mme Goneau a perdu sa maison du boulevard Hurtubise en 2017. Depuis, elle s’est fait reconstruire, au même endroit, une demeure censée résister aux crues printanières.

À l’abri dans sa nouvelle maison surélevée, Mme Goneau pensait qu’elle pourrait observer d’un œil serein cette nouvelle montée des eaux à travers la fenêtre de sa cuisine. Au lieu de quoi, les images de 2017 reviennent la hanter. Elle devrait avoir le cœur en paix. Mais elle ne l’a pas. Pourquoi ? Parce qu’on n’a pas fini de vivre les inondations de 2017, a-t-elle expliqué en substance à l’animateur.

Et je pense qu’elle a raison.

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Après 2017, des efforts considérables ont été dirigés vers la réparation de dommages matériels immenses et évidents. Nous n’avons pas réalisé pleinement l’ampleur des dommages humains. Du drame invisible qui se tramait dans la tête des sinistrés. L’eau n’inonde pas que les caves, elle s’infiltre dans les esprits. Au centre des sinistrés Jean-René Monette, tout près de la ligne de front des inondations, les intervenantes psychosociales voient arriver les mêmes sinistrés qu’en 2017. Sauf qu’ils sont plus fragiles que la première fois, raconte la chef d’équipe Marie-Claude Blanchard.

« Certains se sont remis assez bien des inondations de 2017. D’autres sont encore fragilisés. Ils ont des flash-back. Ils s’imaginent les pires scénarios, ruminent des pensées pessimistes, voire des idées suicidaires. Certains sont résignés à perdre leur maison. Beaucoup veulent juste obtenir un dédommagement et quitter le secteur. »

Des sinistrés présentent même des symptômes rappelant un choc post-traumatique. Hypervigilance, anxiété anticipatoire… Face à cette détresse, les intervenantes psychosociales écoutent, encouragent. Celles qu’on a rebaptisées les « anges blancs », en raison de leur sarrau distinctif, aident les sinistrés à faire la part des choses.

« Si quelque chose de gros survient dans notre vie, c’est normal d’avoir peur, d’être triste, de se sentir dépassé. Ce sont des symptômes normaux de stress aigu. Nous, on tente d’intervenir rapidement pour éviter que ces gens se détériorent », explique Mme Blanchard.

Une centaine d’« anges blancs » sont mobilisés en Outaouais. Les intervenants multiplient les appels de bienveillance auprès des sans-réseau, des sans-argent, des gens avec des problèmes de santé ou de consommation… « Les plus vulnérables, on les connaît pas mal tous de la première inondation. On n’est pas obligés de tout recommencer à zéro », explique Mme Blanchard.

Après les inondations de 2017, les services psychosociaux sont restés impliqués pendant six mois. Le temps que les gens se replacent. Cette fois-ci, l’entre-deux risque de s’éterniser en raison de la pénurie de logements. « Nous, on va ramasser la détresse liée à cela. Le découragement, les idées noires, la colère, voire la rage… », décrit Mme Blanchard.

Le plus dur à vivre, et pas seulement pour les sinistrés, c’est l’impuissance.

Tout le monde se sent impuissant face à une nature capable d’emporter une digue d’un coup d’épaule comme à Sainte-Marthe-sur-le-Lac. Mais c’est cette même impuissance collective qui nous rend si solidaires. On vit dans un monde où des politiciens se plaisent à nous dresser les uns contre les autres. Contre dame Nature, c’est un pour tous, tous pour un. Rien de plus fédérateur qu’une catastrophe naturelle !

Justement, ça fait une sacrée différence. « Le message le plus apprécié des sinistrés, reprend Mme Blanchard, c’est vraiment le soutien et la solidarité de la communauté. Si vous êtes membre de leur entourage, soyez patient. Soyez vigilant. N’hésitez pas à demander de l’aide pour eux. »