Le sac à souvenirs

CHRONIQUE / « Avant, les bizarres restaient en bas, mais depuis quelques années, ils ont commencé à monter, mais ils ne sont pas encore arrivés ici ». Ça, c’était Sylvain qui nous indiquait le centre-ville alors qu’on discutait avec lui sur le trottoir, au coin des rues Jacques-Cartier et Bégin, à Chicoutimi.

Je me souviens qu’à ce moment-là, Julie et moi, on s’était lancé un drôle de regard, du genre « est-ce qu’il blague ? », puis c’est là que Sylvain nous avait annoncé que si on souhaitait avoir l’appartement, il fallait payer un mois à l’avance, car il y avait déjà des personnes intéressées.

L’appartement en question était minuscule, mais les nouveaux amoureux que nous étions étaient tout simplement ravis d’avoir trouvé un toit qui était dans nos moyens, d’autant plus qu’on s’était un peu décidé à la dernière minute. On a donc fait savoir à Sylvain qu’on le paierait à l’avance, puis quelques mois plus tard, un soir où on avait bu quelques verres avec lui, il nous a candidement avoué qu’il n’y avait jamais eu d’autres locataires intéressés et qu’en fait, il nous avait demandé de payer un mois à l’avance seulement parce qu’il était fauché.

Il faut savoir qu’on était arrivés à un drôle de moment dans la vie de Sylvain, car il venait tout juste de se séparer de son épouse, alors que nous, on vivait d’amour et d’eau fraîche. D’ailleurs, ça devait être doublement éprouvant pour lui, car l’eau fraîche, ça payait difficilement le loyer et ainsi, le pauvre Sylvain vivait toujours sous la menace que je surgisse à sa porte pour lui demander un petit délai.

Pour ajouter au malheur de Sylvain, le locataire qui vivait dans l’appartement à côté et qui payait chaque mois son loyer, un drôle de type nommé Bernard, était mort quelques semaines après notre arrivée.

Il arrivait parfois aussi qu’en arrivant à la maison, on surprenait Sylvain sur son patio en train de pleurer en silence. Alors hop, on s’installait avec lui pour discuter et au fil du temps, je crois qu’on est devenus amis.

Comme je jouais souvent de la guitare dans mon appartement, Sylvain avait fini par souhaiter revenir à ses anciens amours et un jour, il est arrivé à la maison avec un saxophone. Alors, de temps en temps, Sylvain sortait son sax et pendant une bonne heure, il faisait jouer en boucle I Want A New Drug de Huey Lewis and the News en repiquant la ligne mélodique.

Je ne me souviens plus si sa maison était déjà en vente quand on a emménagé, mais l’année après notre arrivée, Sylvain est enfin parvenu à la vendre. Le nouveau proprio était un gars plus jeune que Julie et moi, et il était déjà millionnaire. Il appelait tout le monde « mon ami » et un jour, alors qu’on parlait de fric, il m’a dit : « Un sombre destin t’attend si tu ne fais pas attention à tes finances, parce que lorsque tu feras face au jugement de Dieu, tu ne feras pas partie de ses élus. » Je lui avais probablement répondu un truc du genre : « T’es certain qu’on peut pas être simplement locataire au paradis ? »

Après avoir vendu la maison, Sylvain s’était dégotté un nouveau boulot de pâtissier à l’extérieur de la ville et je ne l’ai jamais revu. La dernière fois que j’ai eu des nouvelles de lui, j’avais croisé son fils sur une terrasse de la rue Racine. Tandis que je me tenais au parfum des dernières actualités, il m’a dit : « Ça va super ! Je viens tout juste de commencer ma job de fonctionnaire ! » Puis, alors que je m’enthousiasmais de cette bonne nouvelle, il a lancé : « Yep, je viens de tomber sur le chômage. » C’était la première fois qu’on me la faisait.

Il m’avait ensuite dit que Sylvain s’était installé à Mont-Tremblant et qu’il filait désormais le parfait bonheur.

On a perdu contact avec lui et même si je voulais le retrouver sur Facebook, je ne me souviens plus de son nom de famille.

Mais bon, quand je repense à lui et que je m’ennuie, je fais jouer I Want a New Drug et je peux presque entendre le saxophone de Sylvain.

C’est pour ça que j’aime la musique, car chaque chanson est comme un petit sac qui peut trimballer des souvenirs à travers le temps.