Le problème avec l’école

CHRONIQUE / Je suis père de deux filles de 9 et 13 ans. Comme je l’ai déjà expliqué dans quelques chroniques antérieures, elles sont éduquées à domicile, principalement par ma conjointe, qui fait un travail extraordinaire. Mes filles n’ont donc jamais fréquenté une école, et encore moins un CPE. En général, je justifie ce choix sur la base d’arguments pédagogiques, me gardant bien de critiquer l’école et le mode de vie des parents qui décident d’envoyer leurs enfants à l’école. Je m’impose un devoir de réserve, en quelque sorte. Mais pour une fois, je ferai exception à cette règle.

C’est que, dernièrement, j’entends plusieurs personnes discuter des problèmes que rencontre l’école québécoise, particulièrement en ce qui a trait au décrochage et à l’intimidation. On se demande notamment ce qui pourrait être fait pour améliorer la réussite des garçons, et plus largement pour rehausser la performance des écoles et des élèves qui les fréquentent. On présente aussi l’école comme un milieu de vie qui favorise l’épanouissement de chaque enfant. De beaux principes, il va sans dire, mais qu’en est-il de la réalité ?

Pour ma part, je ne vous cacherai pas que je ne crois pas une seule seconde qu’il soit possible de réformer l’école, et cela tant que nous ne changerons pas d’abord de paradigme éducatif. Ce n’est donc pas seulement l’école qu’il faudra repenser, mais toute la société. Après tout, c’est elle qui impose ses valeurs et ses priorités à nos institutions, ces dernières n’étant que des instruments au service de l’idéologie dominante. Et le fait est que notre société n’aime pas vraiment les enfants, et encore moins les esprits libres.

L’éducation, au sens noble du terme, devrait avant tout viser la formation de la personne par elle-même et pour elle-même. Elle devrait chercher à ce que chaque individu puisse déployer son plein potentiel, quel qu’il soit, et ce, à l’intérieur d’un cadre ciblé et basé sur la satisfaction des besoins humains fondamentaux – notamment les besoins d’affection, de création et de liberté. Autrement dit, l’éducation devrait donner à tous et toutes les moyens d’être heureux et épanouis, et ce, indépendamment des diktats de la société.

Au contraire, l’école traditionnelle s’avère n’être qu’un instrument de reproduction des structures sociales de domination et d’exploitation et un appareil de résignation où le rôle social des élèves leur est assigné. En termes clairs, les enfants ne sont rien de plus que des travailleurs et des consommateurs en devenir. Le conformisme ambiant, alimenté par des valeurs comme l’individualisme et la compétition, fait ainsi en sorte que les enfants sont limités dans leurs possibilités d’apprendre et de s’épanouir.

Contrairement à ce que certaines personnes laissent entendre, l’école québécoise n’a donc pas seulement un problème avec ses garçons, mais avec tous ses enfants. L’école n’est pas moins pensée pour les garçons que pour les filles. Certes, ces dernières y réussissent généralement mieux, mais qu’en tirent-elles exactement ? Cela soulève une importante question à propos du véritable sens du mot réussite.

Qu’est-ce que la réussite ? En termes scolaires, la réussite consiste à ne pas décrocher, à obtenir son ou ses diplômes. Mais en termes humains, la réussite, c’est beaucoup plus que cela. Pour moi, le problème avec l’école, son principal échec, c’est de faire en sorte qu’une majorité d’enfants deviennent insensibles à la beauté du monde. L’école réussit le triste exploit de tuer l’enthousiasme et la curiosité naturelle des enfants pour en faire des « machines à apprendre ». Dans ce contexte, la réussite ne se mesure plus qu’à grands coups de taux de diplomation, sans égard à la qualité de l’enseignement. Le système en vient ainsi à concevoir le savoir non plus comme une fin en soi, mais comme un moyen, ce qui a forcément des répercussions sur les élèves.

C’est en ce sens que je dis que l’école est un système d’oppression, car elle appauvrit considérablement l’expérience éducative des enfants en leur imposant une conception instrumentale et déshumanisée de l’éducation. Pour mes filles, j’ai plutôt fait le choix d’une éducation libertaire et humaniste.