Paul Touchet a ouvert le ciné-parc de Templeton en 1974. Le mois dernier, après 45 ans en affaires, il a décidé de vendre son équipement.

Le premier et le dernier «drive-in»

CHRONIQUE — GRANDES ENTREVUES / Le Hullois Paul Touchet a toujours rêvé d’avoir son ciné-parc. Et il a presque réalisé son rêve en 1967… à Paris.

« J’étais fonctionnaire fédéral à Ottawa, raconte-t-il. Mais de 1965 à 1968, alors que je travaillais pour le ministère des Affaires extérieures, j’ai été posté à Paris, puis à Bruxelles, avec la délégation du Canada à l’OTAN. Le cinéma français était très populaire à cette époque, avec Louis de Funès, Jean-Paul Belmondo et les autres. Et Dieu sait que l’on compte beaucoup de voitures à Paris. Alors je me disais qu’il y avait un marché extraordinaire pour un ciné-parc en banlieue de Paris. Ça n’existait pas en Europe, ils ne connaissaient pas ça là-bas. »

« J’ai donc communiqué avec les dirigeants de la compagnie Gaumont, qui produisait et distribuait des films. Je leur ai présenté mon idée, on a exploré ça. Je leur avais même vendu l’idée. Mais finalement, ça n’a pas marché. Le coût des terrains en banlieue de Paris était exorbitant. Un ciné-parc n’aurait pas été rentable. Alors tout est tombé à l’eau. Et je suis revenu travailler à Ottawa en 1968. »

Mais son rêve n’allait pas se dissiper. Bien au contraire. 

Paul Touchet savait qu’il y avait un potentiel énorme pour un ciné-parc en Outaouais. 

La région n’en avait pas alors qu’on en comptait cinq du côté d’Ottawa. 

Et ces cinq ciné-parcs ontariens ne présentaient que des films en anglais. 

Paul Touchet, lui, allait présenter des films en français dans son ciné-parc gatinois. 

« Il y avait un manque flagrant en Outaouais », se souvient-il.

Mais il y avait un problème. Un énorme obstacle. 

Le gouvernement du Québec interdisait les ciné-parcs sur son territoire à l’époque.

« L’Église catholique était omniprésente dans ces années-là, dit M. Touchet. Elle contrôlait pas mal tout. Et le clergé trouvait que les ciné-parcs étaient des endroits de débauche. Puis la Révolution tranquille est arrivée, les Québécois s’ouvraient sur le monde et, finalement, en 1969, la loi a été modifiée pour permettre les ciné-parcs au Québec. »

Paul Touchet avait enfin le feu vert. Il pouvait maintenant réaliser son rêve le plus cher.

LE CINÉ-PARC TEMPLETON

En 1971, il a mis la main sur une ferme située sur le boulevard Maloney, dans le secteur Templeton.

« Je trouvais que ce site était parfait pour y aménager un ciné-parc, dit-il. Le terrain était grand et un bungalow s’y trouvait. Mais il fallait que je sois visionnaire parce que cette ferme était à l’abandon. Il y avait de vieilles voitures rouillées et toute sorte de cochonneries sur ce terrain. C’était ni plus ni moins un dépotoir. C’est une dame – une veuve – qui m’avait vendu ça et elle semblait bien contente de s’en départir (rires). Alors ma femme et moi sommes déménagés là et, pendant les trois années qui ont suivi, j’ai fait entrer des bulldozers là-dedans et on a tout nettoyé ça. »

Et en mai 1974, le tout nouveau ciné-parc Templeton ouvrait ses portes pour y présenter le film Le bar de la Fourche, mettant en vedette Jacques Brel.

Paul Touchet a conservé son emploi au gouvernement fédéral pendant trois autres années. 

Au cas où son ciné-parc « faisait patate », comme il dit. Mais il était réellement visionnaire. 

La réponse du public a été renversante. Il avait vu juste. Il y avait bel et bien un manque flagrant en Outaouais. Et Paul Touchet a pu quitter son emploi à Ottawa en 1977 pour se consacrer à temps plein à son rêve devenu réalité.

Le mois dernier, après 45 ans en affaires, Paul Touchet, 76 ans, a décidé de vendre les équipements de son ciné-parc Templeton et de fermer boutique. Ainsi disparaissait le tout dernier drive-in de la grande région d’Ottawa-Gatineau.

« Le temps de la retraite a sonné, laisse-t-il tomber. Si je m’étais retiré il y a 10 ou 15 ans, j’aurais peut-être pu léguer ce ciné-parc à l’un de mes quatre enfants. Mais ceux-ci sont aujourd’hui professionnels, ils ont leur famille, leur vie. Alors j’ai décidé de fermer tout ça, j’ai vendu l’équipement et le terrain est aujourd’hui à vendre. J’ai eu quelques offres. On verra. Mais là, je vais me reposer et consacrer plus de temps à ma famille et à mes huit petits-enfants, toutes des filles », ajoute-t-il fièrement.

Des histoires cocasses de son ciné-parc, Paul Tochet pourrait en raconter des centaines, affirme-t-il. 

Il y a l’histoire du gars resté coincé dans le coffre arrière de la voiture de son ami après avoir tenté d’entrer sans payer. 

Il y a aussi ce couple qui allait au ciné-parc tous les samedis, mais pas pour y regarder des films… jusqu’à ce que le mari cocu les surprenne en pleine action et que M. Touchet doive se transformer en « arbitre conjugal ». 

Puis il y a l’histoire des vaches…

« On présentait un film western, raconte M. Touchet. Or, un client vient me voir et me dit : “C’est vraiment cool ici. On se sent vraiment dans le Far West avec les vaches et tout.” Je ne savais trop de quoi il parlait. Alors je regarde par la fenêtre du restaurant et j’aperçois une douzaine de vaches qui broutaient dans mon ciné-parc ! Une vache du voisin avait sauté la clôture et tout le troupeau l’avait suivie ! Les vaches se promenaient ici et là entre les voitures, elles regardaient dans les vitres d’autos. J’ai vite appelé mon voisin et je lui ai dit : “Viens chercher tes vaches !” (Rires.) Je ne l’oublierai jamais celle-là. Je vais m’ennuyer de tout ça. »