Depuis 18 mois, le président américain Donald Trump poursuit un programme politique qui va directement à l’encontre des positions traditionnelles du parti républicain. Une approche suicidaire à long terme pour le parti, analyse Gilles Vandal.

Le parti républicain en radicale transformation

ANALYSE / Depuis 165 ans, le parti républicain s’est affirmé comme un parti qui croyait que la liberté individuelle avait un caractère sacré, que chaque individu devait pouvoir choisir ce qui est mieux pour lui, qu’avec les droits individuels viennent aussi des devoirs, que la politique américaine devait être tolérante, ouverte, inclusive et respectueuse des points de vue des autres, que des limites devaient être imposées aux dépenses gouvernementales, et que l’intérêt national américain reposait sur une politique de préservation de la paix à partir d’une défense forte et d’une étroite coopération économique et militaire avec les alliés des États-Unis.

Or, depuis 18 mois, Donald Trump poursuit un programme politique qui va directement à l’encontre des positions traditionnelles du parti républicain. Non seulement il a abandonné les objectifs de restrictions budgétaires et d’un budget équilibré, mais il a soutenu une politique reposant sur des déficits massifs pour des années à venir.

De plus, il a mis de côté des décennies d’orthodoxie républicaine en agissant unilatéralement sans tenir compte des avis de ses propres conseillers, en imposant des tarifs injustifiés, en secouant les marchés économiques mondiaux, en promouvant une politique étrangère nationaliste et isolationniste, en embrassant les ennemis des États-Unis et en dénigrant les minorités ethniques et les immigrants.

Par ailleurs, depuis 2015, Trump propose aux Américains un « populisme économique enragé » qui alimente la peur dans la population blanche américaine et qui repose sur un isolationnisme remontant aux années 1930. Ce nationalisme économique étroit et cette politique étrangère isolationniste vont à l’encontre de l’optimisme, de la tolérance et de l’esprit d’inclusion des présidents Reagan ou Bush.

Aussi, depuis quelques semaines quelques sénateurs et anciens ténors du parti républicain s’opposent ouvertement à la transformation radicale que leur président est en train d’effectuer dans le fonctionnement et l’orientation de leur parti. Des sénateurs, comme Bob Corker ou Jeff Flake, dénoncent le culte de la personnalité que Trump a instauré. Le sénateur John McCain et John Boehner, un ancien président de la chambre des représentants, s’insurgent contre l’approche populiste de Trump qui sape les fondements idéologiques mêmes de leur parti.

Plus encore, certains républicains, comme Jeff Flake, accusent le président d’endommager sérieusement les institutions démocratiques américaines. John Boehner se montre encore plus précis. Il reproche à Trump d’afficher ouvertement un mépris des normes de gouvernance, d’être disposé à prendre des mesures draconiennes pour atteindre ses objectifs, d’adopter une posture accusatoire à l’égard des institutions américaines et de cautionner par ses discours populistes les éléments les plus extrêmes de la société américaine.

Sous la gouvernance de Trump, le fameux Tea Party qui avait empêché largement le président Obama de réaliser plusieurs de ses politiques, s’est transformé en un Freedom Caucus entièrement dévoué au président Trump. Mais l’influence de Trump est loin d’être confinée à la franche de l’extrême-droite du parti républicain.

Beaucoup de sénateurs et représentants républicains trouvent un avantage électoral évident à soutenir Trump, alors que le taux américain de chômage atteint un bas historique. Aussi, pour le meilleur comme pour le pire, ces derniers ont choisir d’adopter Trump comme leur leader incontesté. Ce faisant, le parti républicain et la nation américaine sont entrés dans l’ère du trumpisme.

Ainsi, la plupart des sénateurs et représentants républicains participent volontairement et consciemment à une redéfinition majeure du conservatisme américain qui avait formé depuis un siècle les bases du parti républicain. Or, ce processus de changement survient sans que le parti soit secoué par une rébellion. Les quelques dissidents, comme les sénateurs Corker or Flake, choisissent simplement de ne pas se représenter aux prochaines élections.

Entre-temps, la plupart des leaders républicains assistent impuissants à la destruction de leur parti. Peu d’autres eux osent défier ouvertement leur nouveau président. Comme le représentant Mark Sanford vient de le constater, toute opposition peut amener une rétribution politique de la part des partisans acharnés de Trump qui le soutiennent inconditionnellement.

La situation a dégénéré à un point tel que beaucoup de ténors conservateurs sont gênés par le changement survenu au sein du parti républicain. Comme ils ne reconnaissent plus leur parti, ils n’hésitent pas à exprimer leurs frustrations. C’est ce que David Frum vient de faire avec la publication d’un ouvrage intitulé Trumpocracy : The Corruption of the American Republic.

Sous l’influence de Trump, le parti républicain est de plus en plus dominé par des candidats qui adhèrent au trumpisme, soutenus en cela par la portion la plus réactionnaire de la population blanche. Or, il s’avère que les blancs représentent une portion décroissante de l’électorat américain. Comme ce segment démographique se rétrécit, le parti républicain se trouve à se couper de la franche la plus en croissance de l’électorat américain.

Au début des années 1990, le gouverneur Pete Wilson a confiné le parti républicain en Californie à un statut permanent de parti minoritaire en menant une campagne systématique contre les hispaniques qu’il dénigrait comme une grave menace. Aujourd’hui, la population hispanique de Californie, représentant pourtant une population socialement conservatrice, a coupé les liens avec le parti républicain et vote systématiquement en faveur des candidats démocrates.

Si le trumpisme représente une approche populiste payante à court terme, il constitue néanmoins une approche suicidaire à long terme pour le parti républicain. Donald Trump est devenu en quelque sorte le Pete Wilson national du parti républicain.

Gilles Vandal est professeur émérite à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke.