C’est ce paradoxe de l’abondance qui fait que nous voulons toujours plus parce que nous ne désirons plus.

Le paradoxe de l’abondance

CHRONIQUE / La scène se déroule il y a plusieurs années, mon grand doit avoir quatre ans, il vient me voir dans la cuisine.

— Maman, tu utilises quelle marque de savon pour le lave-vaisselle ?

— Celle qui est en solde.

— Tu devrais prendre Finish, il déloge les taches mieux que les autres.

— …

J’ai compris ce jour-là la force de la publicité, celle dont il me parlait roulait en boucle pendant les pauses à Télétoon entrecoupant les épisodes de Diego ou de Bob le bricoleur. Il y avait aussi celle de l’Air Bra, un soutien-gorge.

Passons.

Mon grand croyait donc dur comme fer qu’il fallait acheter du Finish pour avoir des assiettes immaculées, alors qu’elles étaient toujours sorties propres de lave-vaisselle, peu importe la marque du détergent.

J’en ai profité pour lui en faire prendre conscience.

Je n’étais pas au bout de mes peines, mes deux garçons sont aujourd’hui fascinés par les grandes maisons et les grosses fortunes, convaincus que l’argent fait le bonheur, découragés par notre maison centenaire avec ses planchers qui craquent et notre trop petite télé.

On n’a même pas de tablette, c’est vous dire.

Je suis tombée récemment sur une étude qui date un peu mais qui est toujours d’actualité, on a démontré qu’au-delà d’un certain montant, l’argent mine le bonheur, que l’accumulation de la richesse n’est pas, contrairement à l’image qu’on en a, une condition pour être heureux.

En analysant les données d’un sondage Gallup réalisé auprès de 1,7 million de personnes dans 164 pays, le chercheur Andrew T. Jebb de l’Université Purdue en Indiana a conclu en 2018 que celles qui gagnent entre 60 000 $US et 95 000 $US sont plus susceptibles d’atteindre le bonheur, émotionnel et matériel.

Trop, c’est comme pas assez.

«Une fois un certain seuil atteint, des augmentations supplémentaires de revenu avaient tendance à être associées à une diminution de la satisfaction de vie et du bien-être émotionnel, a expliqué le chercheur. […] Une fois que le point optimal de satisfaction des besoins est atteint, les personnes peuvent être poussées par des désirs comme la recherche de gains matériels plus importants et entraînées dans des comparaisons sociales, ce qui, ironiquement, pourrait réduire le bien-être.» 

C’est le paradoxe de l’abondance.

Le concept ne date pas d’hier, il a été identifié pour la première fois il y a 45 ans par l’économiste Richard Easterlin, et il vaut autant pour les individus que pour la société en général. Le message n’a clairement pas porté, nous sommes en plein paradoxe de l’abondance, encore plus en cette période de soldes d’après-Noël qui suivent les soldes d’avant-Noël et les soldes d’avant-avant-Noël.

Le vendredi fou dure quatre jours.

Et c’est ce paradoxe de l’abondance qui fait que nous voulons toujours plus parce que nous ne désirons plus.

J’ai cherché une définition de ce phénomène et j’ai trouvé, faute de mieux, celle de Wikipédia. «La disponibilité en quantité non limitée d’une satisfaction précédemment rare, après une période d’excitation, voire de frénésie initiale, finit par engendrer une sorte de lassitude qui conduit à la passivité. Le paradoxe provient du fait que ce qui est devenu facile d’accès se retrouve à terme moins utilisé que lorsque l’accès en était difficile.»

C’est le syndrome Amazon.

Suffit de penser à toutes ces bébelles dont se désintéressent les enfants, à peine le cadeau déballé.

J’ai fait une expérience avec mes gars il y a quelques années quand, tout à coup, il leur fallait «absolument» un Hand spinner, cette espèce de bidule qu’il fallait faire tourner entre les doigts. Tout le monde en avait, ils devaient en avoir un. J’ai résisté, je leur ai dit qu’ils n’en avaient pas besoin et oui, j’étais une «mère plate». 

Je leur ai répété que c’était un faux besoin, que cette mode finirait aussi vite qu’elle a commencé, ils ne me croyaient pas. Quelques semaines plus tard, ils ont arrêté de me casser les oreilles avec ça. Le règne de cette toupie était terminé, les commerces tentaient d’écouler leurs invendus à un prix dérisoire.

Mes gars passaient devant les bacs de liquidation, ils n’en voulaient plus.

Je leur ai fait remarquer.

Et je leur rappelle chaque fois qu’ils arrivent avec une nouvelle saveur du mois pour qu’ils y pensent deux fois. Surtout maintenant qu’ils ont de l’argent de poche, je leur propose de l’acheter eux-mêmes s’ils en ont «absolument» besoin et c’est drôle, tout à coup, ils peuvent s’en passer.

Ils prennent même goût à économiser.

La partie n’est évidemment pas gagnée, mes gars continuent à se faire bombarder de publicités, ils grandissent dans un monde où on s’attend d’eux qu’ils consomment toujours plus, surtout pas mieux. 

Où on leur dit que leur bonheur en dépend.