Venu à pied de Montréal, Toyoshige Sekiguchi est arrivé à La Malbaie mercredi. Depuis 2008, il a assisté à presque tous les G7 et les G20. Il jeûne et il prie pendant deux jours.

Le monde est petit

CHRONIQUE / LA MALBAIE — Je suis allée hier avant-midi à la zone de libre expression, il y avait six personnes dans un enclos de 1,4 kilomètre carré, des Asiatiques qui réclamaient le respect des droits humains en Corée du Nord.

Une des filles avait des souliers plateforme.

On est loin du Black block.

Il y avait des policiers par dizaines et des médias presque autant, au moins une bonne quarantaine, caméra à l’épaule, calepin de notes en mains, à attendre qu’il se passe quelque chose et il ne se passait rien.

Un peu comme chaque printemps, quand les journalistes surveillent les rivières, en se demandant si elles vont déborder.

Sauf qu’il n’y a pas de rivière.

Et pas vraiment d’eau.

Ça donne une ville où tout le monde est en attente. Les policiers attendent, les journalistes attendent, les infirmières appelées en renfort à l’hôpital attendent. On a monté un chapiteau à côté de l’hôpital, une zone de décontamination, on est prêt à recevoir des manifestants aspergés de poivre de Cayenne.

Et on attend.

J’ai croisé un cycliste, j’ai d’abord remarqué sa veste rouge et son casque jaune, il s’était habillé en couleurs à dessein pour ne pas être pris pour un manifestant. Jean-Luc Dupuis est médecin, il a travaillé dans le Grand Nord, habite ici depuis 30 ans. Il est un des pères du musée.

On ne peut pas aller au musée, il est clôturé.

Jean-Luc connait tout le monde ici et tout le monde le connait, on a marché le long du fleuve, ou de la clôture c’est selon, jusqu’au moine bouddhiste que j’avais croisé plus tôt. On ne peut pas le manquer, avec sa toge orange, à tambouriner comme un diapason, là où défilent les gros Suburban noirs.

Toyoshige Sekiguchi est arrivé mercredi, il est venu à pied de Montréal, ça lui a pris 24 jours.

Depuis 2008, il a assisté à presque tous les G7 — et les G8 quand la Russie était du club sélect —, aussi aux G20. Il s’y rend toujours en marchant, quelques centaines de kilomètres chaque fois.

Il jeûne et il prie pendant deux jours.

Il ne parle à personne.

Sauf quand on passe par Jean-Luc, parce que Jean-Luc connait Gisèle qui héberge le moine chez elle. Jean-Luc a parlé à Gisèle qui a parlé au moine, le moine a accepté d’arrêter de prier quelques minutes pour me parler.

Il prie pour la fin du nucléaire.

Toyoshige m’a raconté — il se débrouille en anglais — qu’il a décidé de changer de vie en 1996, il avait 31 ans. C’était au cours d’un voyage en Inde où il séjournait chez des moines, il a décidé de se convertir et de se consacrer à essayer de rendre le monde plus pacifique.

Il est devenu moine deux ans plus tard. «J’ai choisi que mon message de paix soit de combattre le nucléaire. Nous, au Japon, avec Nagasaki et Hiroshima, on sait bien quelles sont les conséquences de ça.»

En 2008, il a assisté au G8 qui se tenait au Japon. En 2009, il a remis ça en Italie. Il a été entre autres en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Australie, au G8 à Muskoka en 2010. En novembre prochain, il veut être au G20 de Buenos Aires.

Quand il marche, Toyoshige n’a pas un sou, il vit de la générosité des gens qui croisent sa route.

Juste ça, ça donne un peu espoir.

Je lui ai demandé s’il était optimiste pour la suite du monde. Il est inquiet. «Il faut conscientiser les gens. Il y a plein de choses qui se passent, il y a le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire iranien. Il y a neuf pays qui ont l’arme nucléaire. Il en faut moins, pas plus.»

Quand il se pose dans une ville, il va rendre visite au maire pour lui demander de joindre le mouvement des «maires pour la paix», fondé en 1982 par les maires d’Hiroshima et de Nagasaki. Il a remis une lettre le 15 février à Valérie Plante à Montréal, à Michel Couturier à La Malbaie.

Et Régis Labeaume? Il n’a pas eu le temps de s’arrêter à Québec.

Je lui ai promis de faire le message.

Nous avons jasé une quinzaine de minutes, je lui ai dit merci, il a recommencé à tambouriner.

Je suis allée dans un café pas très loin, juste à côté, par hasard, où les conjoints des chefs d’État avaient été invités pour dîner. Juste au nombre de policiers qui faisaient le pied de grue devant Chez Truchon, on comprenait qu’il se passait quelque chose. On a vite su que des dignitaires y cassaient la croûte.

Il était passé 14h quand elles sont sorties de table pour retourner dans la zone sécurisée. Des curieux les attendaient.

C’est fou ce qu’on attend.

Je me suis approchée de deux agentes de la GRC qui parlaient au curieux, suivies par une équipe de télévision. Une des deux m’a reconnue tout de suite, Isabelle Michaud et moi avons étudié au secondaire ensemble, on ne s’était pas revues depuis des années. Et là, à La Malbaie, je la retrouve sous un chapeau de la GRC.

Elle habite ici depuis septembre avec une autre policière, à temps plein, en «mission communautaire». Elles ont dû tisser des liens avec les gens de la place, répondre à leurs questions.

La meilleure place, c’était devant le Métro.

Dès le début de l’après-midi, il n’y avait plus un chat dans la zone de libre expression, plus un quidam, plus un journaliste.

Quelques policiers contrôlant l’entrée de la zone verte.

Le moine était toujours au poste avec son petit tambourin et ses deux banderoles remplies d’écritures. Il est venu du Japon spécialement pour le G7, il s’est rendu à pied jusqu’à La Malbaie pour plaider pour la paix. Même si, on s’entend, l’écho de son tambour ne se rendra pas au Manoir.

Son message aux grands est simple.

Le monde est petit.